{"id":216243,"date":"2026-07-18T15:12:10","date_gmt":"2026-07-18T13:12:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=216243"},"modified":"2026-07-18T15:31:04","modified_gmt":"2026-07-18T13:31:04","slug":"chroniques-02-sursauts","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-02-sursauts\/","title":{"rendered":"#chroniques #02 | sursauts"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-file\"><a id=\"wp-block-file--media-2b3a23b5-32b7-4c4d-b8cb-9e76f1b3c3f9\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/chroniques-2-PDF.pages\">chroniques 2 PDF<\/a><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/chroniques-2-PDF.pages\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-2b3a23b5-32b7-4c4d-b8cb-9e76f1b3c3f9\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/chroniques-2-PDF.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 chroniques 2 PDF.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-8bcb0b20-e4ff-4138-add1-d23dfe2a8917\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/chroniques-2-PDF.pdf\">chroniques 2 PDF<\/a><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/chroniques-2-PDF.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-8bcb0b20-e4ff-4138-add1-d23dfe2a8917\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1- comment\u2026. sans\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Comment \u00e9crire sans ignorer ce qui va s\u2019\u00e9crire&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>2- cam\u00e9ra circulaire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 quoi pense-t-elle? Elle l\u2019ignore comme elle ignore qu\u2019elle pense, comme elle ignore la cuisine dans laquelle est assise, assise comme chaque jour, assise l\u00e0 sur une chaise en Formica, les bras pos\u00e9s sur la table en Formica blanche aux fausse nervures grises. Ses yeux grand ouverts ignorent l\u2019\u00e9vier blanc, vide, propre que ses mains ont lav\u00e9 ce matin comme chaque matin, la gazini\u00e8re aux feu sans la moindre trace de graisse et le placard dans lequel ses mains ont port\u00e9, rang\u00e9 les paquets de coquillettes, les tablettes de Royco, les bouteilles d\u2019huile, de vinaigre, et toutes ces emplettes qu\u2019elle a transport\u00e9s dans son filet, dont elle a not\u00e9 le prix au crayon de papier, prix qu\u2019elle a additionn\u00e9s, note qu\u2019elle lui a remise, avec&nbsp; la monnaie qu\u2019elle lui a rendue, comptes qu\u2019elle lui rend, comptes de tout qu\u2019il attend, de ses paroles, de ses gestes, de ses rencontres, mais des pens\u00e9es qu\u2019elle a, qu\u2019elle ignore, qu\u2019il ignore, elle ne rend pas de compte, enferm\u00e9e dans sa cuisine aux murs blancs sur lesquels le regard glisse, dans laquelle les mains s\u2019agitent, agissent, sans que les yeux ne s\u2019attardent sur le r\u00e9frig\u00e9rateur ventru \u00e0 p\u00e9dale m\u00e9tallique, \u00e0 poign\u00e9e m\u00e9tallique, la porte ouverte sur le couloir, sur l\u2019autre porte, celle qui la fait sursauter immanquablement quand elle s\u2019ouvre, quand il surgit, en col\u00e8re devant ce sursaut, preuve qu\u2019il la surprend, qu\u2019elle lui avait \u00e9chapp\u00e9 enferm\u00e9e pourtant dans cette cuisine, entre ces murs blancs, sans la moindre d\u00e9coration ou papier peint, sinon ces photos sur le rebord du buffet en Formica, dans deux cadres, pos\u00e9s sym\u00e9triquement au-dessus de chacun des tiroirs, au-dessus de chacun des placards, un cadre par famille, un cadre par fils,&nbsp; des cadres comme des branches d\u2019un arbre g\u00e9n\u00e9alogique, d\u2019une descendance, et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 la machine \u00e0 coudre Singer camoufl\u00e9e dans son coffre en bois, bascul\u00e9e t\u00eate en bas, devenue bureau astiqu\u00e9, lustr\u00e9, \u00e0 la roue lat\u00e9rale et p\u00e9dale en laiton, que ses pieds actionnent sans y penser, comme ses yeux ouverts regardent sans y penser, sans les voir, les murs de la pi\u00e8ce, et les calendriers punais\u00e9s au-dessus de la machine \u00e0 coudre, celui de la Poste avec photos de chats et le plus grand, souple, des scouts de France, et la lumi\u00e8re, chiche lumi\u00e8re entre par la porte-fen\u00eatre qui donne sur la courette au hauts murs gris aveugles, aveugles comme ses yeux dans cette pi\u00e8ce o\u00f9 il n\u2019y a rien \u00e0 voir, o\u00f9 elle vit enferm\u00e9e, claquemur\u00e9e, mais derri\u00e8re ses yeux il y a l\u2019enfance, le p\u00e8re parti \u00e0 la guerre qui revient, les trois soeurs et les lettres qu\u2019on r\u00e9dige dans sa t\u00eate durant la journ\u00e9e et qu\u2019on \u00e9crit au petit matin, et les fils qui partent au r\u00e9giment, \u00e0 la guerre, et le mari qui part \u00e0 la guerre, et l\u2019atelier de couture o\u00f9 fusent les rires rapidement \u00e9touff\u00e9s, mais le plaisir est l\u00e0, malgr\u00e9 les gros yeux du chef d\u2019atelier, les gouttes de sang quand l\u2019aiguille le traverse, les quelques pi\u00e8ces qui restent quand on a remis la paye \u00e0 la m\u00e8re, comme chacune des soeurs, la modiste, la culotti\u00e8re et, elle, la couturi\u00e8re. Le bruit de la porte la fait sursauter, prise en faute de se rem\u00e9morer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>3- voyage d\u2019un personnage fictionnel<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si c\u2019\u00e9tait un livre de voyage, le livre serait voyage, voyage de retour. Il emprunterait les m\u00eames sentiers, les m\u00eames routes, il se ferait \u00e0 pied, en voiture (en 403 vert olive, en R16 bleu marine, en 504 blanche, en autobus), on s\u2019appuierait sur une canne, on frapperait au sol pour \u00e9loigner les vip\u00e8res, on marcherait au pas, on sautillerait pour retrouver le pas, pour mettre ses pas dans leurs pas, on gambaderait, on chuterait, on oublierait, on se souviendrait, on empilerait dans le coffre valises en bois et vaisselle, sur la banquette arri\u00e8re cage et canaris et machine \u00e0 coudre dans son meuble, on attacherait sur le toit \u00e9chelle et \u00e9l\u00e9ments d\u2019\u00e9chafaudage, on&nbsp; se tra\u00eenerait sur la route, on hausserait les \u00e9paules \u00e0 la procession de v\u00e9hicules qui s\u2019impatienteraient dans le col, on s\u2019arr\u00eaterait dans le col. Sang, \u00eatre hirsute on verrait. On serait un samedi ou un dimanche, on serait l\u2019\u00e9t\u00e9 et la vie pourrait basculer. Si c\u2019\u00e9tait un livre de voyage, on n\u2019irait pas bien loin. On irait, on irait, on irait. On reviendrait. Toujours. \u00c0 pied, en voiture, en bus, en mots. On garderait les yeux ouverts ou on les fermerait. Si c\u2019\u00e9tait un livre de voyage on y voyagerait peu, pas loin. Mais on le ferait ce voyage. Avec le corps, les odeurs, les paysages, les noms des rues, des champs, des visages, on toucherait les fleurs, on&nbsp; aurait les oreilles bouch\u00e9es, on avalerait encore et encore pour les d\u00e9boucher, on aurait l\u2019estomac retourn\u00e9, on entendrait les sonnailles du troupeau, le balancement du pot au lait, on sentirait sa fra\u00eecheur contre la jambe, on aurait les genoux couronn\u00e9s, on arracherait les croutes, les m\u00e2chonnerait. On serait&nbsp; l\u00e0, l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a pas d\u2019ailleurs, l\u00e0 o\u00f9 on n\u2019existe pas. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>4- entrer<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne devrait pas tarder \u00e0 rentrer, \u00e0 troubler le silence, \u00e0 d\u00e9placer de l\u2019air, \u00e0 promener son ombre dans son espace visuel, \u00e0 ouvrir les placards, \u00e0 se gratter la gorge, \u00e0 ne pas pouvoir s\u2019emp\u00eacher de parler, de vouloir savoir ce qui, en son absence, ce que, en son absence, \u00e0 reprendre possession de la cuisine, du salon, de ses&nbsp; gestes ( fini le tricot, il va falloir mettre la table), de ses pens\u00e9es, de son monde \u00e0 elle. Il ne devrait pas tarder \u00e0 rentrer, \u00e0 tourner la clef l\u00e0-bas dehors, dans la rue, \u00e0 gravir pesamment l\u2019escalier, \u00e0 ouvrir la porte qui est l\u00e0, dans son dos. Il ne devrait pas tarder, elle le sait, elle le guette, et d\u00e9j\u00e0 il est l\u00e0, par son attente, par ces aguets, par cette crainte d\u2019\u00eatre surprise, d\u00e9j\u00e0 il s\u2019est immisc\u00e9, d\u00e9j\u00e0 enfant elle sursautait, et son p\u00e8re riait de la voir ainsi sursauter, ainsi cette fois o\u00f9. Et le pass\u00e9 est plus fort, et la voil\u00e0 repartie, et le voil\u00e0 qui tourne la poign\u00e9e et elle qui sursaute sur sa chaise, et lui qui fronce les sourcils, et son visage qui se renfrogne, mais bon dieu que peut-elle donc faire pour ainsi tressaillir \u00e0 son arriv\u00e9e?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le pas est lourd dans l\u2019escalier le dos douloureux, l\u2019arcade sourcili\u00e8re saigne avec abondance, deux fois elle va bondir aujourd\u2019hui, il en sourirait presque. Mais apr\u00e8s le sursaut c\u2019est avec pr\u00e9cipitation et anxi\u00e9t\u00e9 qu\u2019elle s\u2019approche vers lui, et bien que humili\u00e9 il lui est reconnaissant. Mais il sait au m\u00eame moment qu\u2019il ne lui servira \u00e0 rien de mentir, que les mots pr\u00e9par\u00e9s, la version invent\u00e9e, tout cela est vain. A son regard, elle a compris.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il pousse la porte, elle est l\u00e0, comme il y a trois heures quand il est parti, comme hier et&nbsp; comme demain, elle est l\u00e0 avec sa blouse bleue pour ne pas salir ses v\u00eatements, des aiguilles pass\u00e9es dans le revers de l\u2019encolure, le dos vo\u00fbt\u00e9, les cheveux tenues en chignon par des \u00e9pingles, les jambes crois\u00e9es sous la table, face au mur, les yeux riv\u00e9s \u00e0 son ouvrage. Jamais elle n\u2019allume le poste radio. Jamais elle ne s\u2019installe au salon devant le t\u00e9l\u00e9viseur. Elle est l\u00e0, assise sur la chaise de cuisine, \u00e0 broder. Mais \u00e0 quoi peut-elle bien penser toute la journ\u00e9e? Elle ne l\u2019a pas encore entendu. Il ne veut pas lui faire peur. Il se racle la gorge, doucement, un peu plus fort. Sur la chaise le dos s\u2019\u00e9tire, retombe, comme un ressort, accompagn\u00e9 d\u2019un cri d\u2019animal apeur\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le geste suspendu, il \u00e9coute. Il est mont\u00e9 le plus doucement possible, a tourn\u00e9 la clef le plus discr\u00e8tement possible et maintenant il est l\u00e0, sur la derni\u00e8re marche, derri\u00e8re la porte ferm\u00e9, \u00e0 \u00e9couter, \u00e0 tenter de la surprendre lui qui la surprend sans cesse, la surprendre dans sa vie sans lui. Mais il n\u2019entend rien. Pas de chant, pas de meuble remu\u00e9, pas de monologue \u00e0 voix haute, rien. Il sait qu\u2019il va la trouver l\u00e0, assise sur la chaise, en train de crocheter comme quand il l\u2019a quitt\u00e9e, l\u2019ouvrage un peu plus avanc\u00e9. \u00c0 quoi pense-t-elle tandis que ses doigts agiles s\u2019agitent, travaillent, infatigables? De quoi a-t-elle peur quand elle l\u2019entend rentrer? Il actionne la poign\u00e9e. Et le corps sursaute.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il entend des voix depuis l\u2019escalier, il entend sa voix, enjou\u00e9e.&nbsp; Les enfants sont l\u00e0. Il pose sa main sur la poign\u00e9e, mais d\u00e9j\u00e0 la porte s\u2019ouvre et c\u2019est lui qui sursaute, du sourcil seulement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>5- limites de l\u2019\u00e9criture.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La moiti\u00e9 qu\u2019il manque \u00e0 \u00e9crire c\u2019est celle qui est dans les blancs, les silences, celle qui est entre les mots, parce qu\u2019elle les fait r\u00e9sonner, comme la porte qui claque et qui fait perdurer le mouvement de celui qui part, s\u2019engouffrer le vent dans la maison, et l\u2019odeur du froid de la rue, de l\u2019hiver, cette odeur de brasero. Ce qui manque c\u2019est ce qui se vit et qui ne se dit pas, la voix int\u00e9rieure, les sensations, les \u00e9vidences, les absences au monde, et d\u2019autres fois au contraire le monde qui saute \u00e0 la gueule, sa pr\u00e9sence brutale, quand il prend toute la place, jusqu\u2019\u00e0 la n\u00f4tre. Ce qui manque c\u2019est le presque-rien, l\u2019indicible (que le mot indicible ne rend pas, mais escamote, pr\u00e9tend r\u00e9gler). Ce qui manque c\u2019est ce qu\u2019on ne formule pas dans la vie mais qui est la vie (expression pompeuse, qui peut s\u2019\u00e9crire, mais qui \u00e9choue \u00e0 dire). Ce qui manque c\u2019est ce qui reste \u00e0 \u00e9crire. C\u2019est cet entre les mots qu\u2019il faut trouver, ce hors-champ qu\u2019il faut travailler. Moins de mots. Plus de silence. Mais des silences vibrants.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1- comment\u2026. sans\u2026 Comment \u00e9crire sans ignorer ce qui va s\u2019\u00e9crire&nbsp; 2- cam\u00e9ra circulaire \u00c0 quoi pense-t-elle? Elle l\u2019ignore comme elle ignore qu\u2019elle pense, comme elle ignore la cuisine dans laquelle est assise, assise comme chaque jour, assise l\u00e0 sur une chaise en Formica, les bras pos\u00e9s sur la table en Formica blanche aux fausse nervures grises. 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