{"id":216509,"date":"2026-07-21T11:19:21","date_gmt":"2026-07-21T09:19:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=216509"},"modified":"2026-07-21T11:23:47","modified_gmt":"2026-07-21T09:23:47","slug":"cycle-ete-2026-chroniques-03","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/cycle-ete-2026-chroniques-03\/","title":{"rendered":"CYCLE \u00c9T\u00c9 2026 CHRONIQUES #03#"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1 \u00c9coute ce monde quand la folie des sages c\u00e8de \u00e0 la sagesse des fous<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>2 T\u2019as dit quoi<\/strong> <strong>?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis KO\/il est parti voler et moi je fais les courses et la cuisine\/et si on allait se manger qq chose\/tu es bien jolie et toujours \u00e9l\u00e9gante\/je n\u2019aime pas les pitbulls\/je vais nettoyer le frigo et m\u2019occuper de mes reines\/je vais me rincer\/vous venez pour l\u2019ap\u00e9ro\/on va marcher \u00e0 la fra\u00eeche\/y manquait plus que \u00e7a le tour de France\/il y a la valse musette, la valse viennoise, et l\u2019anglaise\/il est bonnard\/j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 nettoy\u00e9 la machine mais je vous en fait un quand-m\u00eame\/mets-moi la machine dans l\u2019ascenseur\/tiens il fait plus frais ce matin, presque froid j\u2019ai mis des manches longues\/il y a plus que deux barres, c\u2019est hach\u00e9\/\u00e7a me gonfle\/comment vas-tu p\u2019tit panda\/c\u2019est barr\u00e9 de partout on y va comment\/19h30 on ferme\/je me d\u00e9foulerai sur leur site\/<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>3 Le dimanche est un autre jour<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le dimanche, elle appartenait d&rsquo;abord aux dimanches de son p\u00e8re. Ils ne faisaient presque rien. Ils marchaient jusqu&rsquo;\u00e0 Belleville. Les rues changeaient de langue avant m\u00eame de changer de visage. Dans l&rsquo;\u00e9picerie, les carpes tournaient dans un bassin en pierre. L&rsquo;eau courait sans rel\u00e2che. Elle ne comprenait pas pourquoi une eau qui ne cessait jamais de couler pouvait para\u00eetre si immobile. Les cornichons attendaient dans leur tonneau de saumure. Elle les croyait \u00e9ternels. Son p\u00e8re choisissait quelques provisions avec le s\u00e9rieux, de ceux qui savent que nourrir une famille est une mani\u00e8re discr\u00e8te d&rsquo;aimer. Ils reprenaient le chemin du retour, toujours \u00e0 pied. Elle tenait sa main. Plus tard, elle ne sut jamais si c&rsquo;\u00e9tait elle qui tenait cette main ou cette main qui, patiemment, lui apprenait le monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Certains dimanches il y avait le man\u00e8ge. Les chevaux montaient, descendaient, revenaient exactement au m\u00eame endroit. Ils ne connaissaient ni le d\u00e9part ni l&rsquo;arriv\u00e9e. Cela lui semblait naturel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;apr\u00e8s-midi appartenait aux grands-parents. Il ne serait venu \u00e0 personne l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;y manquer. Les dominos claquaient sur la table. Pour jouer avec la grand-m\u00e8re, il fallait perdre avec \u00e9l\u00e9gance. Le grand-p\u00e8re parlait si peu que son silence paraissait avoir \u00e9t\u00e9 l\u00e0 avant lui.&nbsp;Les adultes avaient leurs raisons pour revenir chaque semaine dans cet appartement du dix-huiti\u00e8me arrondissement. Elle l&rsquo;ignorait encore, mais un jour elle reviendrait, elle aussi, par l&rsquo;\u00e9criture, dans ces pi\u00e8ces o\u00f9 rien n&rsquo;avait pourtant cherch\u00e9 \u00e0 devenir un souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien plus tard, elle comprit que les dimanches avaient continu\u00e9 leur travail en son absence. Les carpes avaient engendr\u00e9 toutes les eaux devant lesquelles elle s&rsquo;arr\u00eaterait. Les cornichons, les saveurs patientes. Les chevaux du man\u00e8ge, une confiance discr\u00e8te dans ce qui revient sans jamais \u00eatre identique. La main du p\u00e8re \u00e9tait devenue toutes les mains qu&rsquo;elle accepterait de suivre, puis celles qu&rsquo;elle tendrait \u00e0 son tour. Les dominos avaient engendr\u00e9 le go\u00fbt des gestes minuscules. Le silence du grand-p\u00e8re, les phrases qu&rsquo;elle \u00e9crirait un jour pour rejoindre ce qui n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 dit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis, elle ne distingue plus tr\u00e8s bien les dimanches des autres jours. Les jours de la semaine ont gard\u00e9 quelque chose de lui&nbsp;: les pas du p\u00e8re avant elle qu\u2019elle suivait en trottinant, une eau qui continue de couler sur la pierre, les gestes simples qui reviennent quand on ne les attend plus. Elle cherche moins le repos que cette qualit\u00e9 particuli\u00e8re du temps o\u00f9 rien ne presse tout \u00e0 fait. Il lui arrive m\u00eame d&rsquo;esp\u00e9rer un peu d&rsquo;ennui, comme on esp\u00e8re une pluie l\u00e9g\u00e8re apr\u00e8s de longues chaleurs. Il est devenu une d\u00e9lectation rare. Elle ne cherche plus le dimanche dans le calendrier. Elle le reconna\u00eet \u00e0 cette mani\u00e8re qu&rsquo;a le temps de ne rien promettre et de tout contenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien des ann\u00e9es plus tard, la ville de Paris donnerait \u00e0 ce talus un nom&nbsp;: Dora Bruder. Elle ne saurait jamais si elle revenait dans ce lieu ou si le lieu revenait en elle. Les dimanches avaient parfois plusieurs m\u00e9moires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>4 Ce qui bouge encore&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>J\u2019avais \u00e9crit il y a deux ans autour du portrait photographique et de cette id\u00e9e d\u2019un temps qui ralentit pour laisser appara\u00eetre ce que le mouvement ordinaire dissimule. Le ralenti oblige \u00e0 regarder ce qui pr\u00e9c\u00e8de le geste, ce qui tremble avant la parole, ce moment o\u00f9 un visage n\u2019est pas encore un visage mais une transformation en cours. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le dimanche, il y avait aussi son visage, celui de la photo.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un visage que je croyais conna\u00eetre et que le temps me rend parfois plus myst\u00e9rieux. Je ne chercherais pas aujourd\u2019hui \u00e0 y retrouver une histoire d\u00e9j\u00e0 \u00e9crite, ni \u00e0 d\u00e9chiffrer ce qu\u2019il aurait fallu comprendre autrefois. Je regarderais seulement ce qui continue de bouger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ses yeux gris profonds \u00e9taient ouverts sur le monde. Ils semblaient l\u2019interroger sans rel\u00e2che, chercher derri\u00e8re les apparences une r\u00e9ponse qui ne venait jamais tout \u00e0 fait. Ils n\u2019\u00e9taient pas seulement un regard pos\u00e9 sur les choses ; ils \u00e9taient un lieu o\u00f9 le monde entrait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sa bouche gardait quelque chose d\u2019inattendu. Elle pouvait sourire, d\u2019un sourire presque enfantin, mais une tension demeurait, une ombre l\u00e9g\u00e8re venue d\u2019un temps que je ne connaissais qu\u2019\u00e0 travers lui. La joie et l\u2019amertume s\u2019y rencontraient sans jamais se vaincre. Il y avait dans cette bouche une fa\u00e7on de continuer, malgr\u00e9 tout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Autour de ses yeux, les pattes d\u2019oie dessinaient des chemins minuscules. Je ne les voyais pas comme des marques du temps, mais comme les traces d\u2019une vie attentive, d\u2019un homme qui avait beaucoup regard\u00e9, beaucoup retenu. Son grand front, encore peu marqu\u00e9, semblait porter une force tranquille, une volont\u00e9 de rester debout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus je regarde ce visage, plus je comprends qu\u2019il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 immobile. Une expression en appelait une autre, un sourire pouvait laisser place \u00e0 une inqui\u00e9tude, un regard pouvait parcourir plusieurs \u00e9poques. Un visage n\u2019est pas une forme arr\u00eat\u00e9e : il est une mati\u00e8re vivante, travers\u00e9e par ce qui a \u00e9t\u00e9 et par ce qui demeure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le dimanche, quand nous marchions, quand nous ne faisions presque rien, il y avait peut-\u00eatre cela aussi : le temps qui changeait de vitesse. Les rues, les gestes, les silences entre les paroles prenaient une autre \u00e9paisseur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Son visage n\u2019appartenait pas seulement au pass\u00e9. Il continuait de se transformer dans ma m\u00e9moire, non comme une image fig\u00e9e, mais comme une pr\u00e9sence encore en mouvement. Un visage qui avait connu la souffrance et qui avait pourtant choisi de rester ouvert au monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>5 NICHI NICHI KORE KO NICHI \u2014 Qu\u2019est-ce qu\u2019on transporte sous nos semelles ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019avais \u00e9crit cela il y a 15 ans&nbsp;<strong><em>:&nbsp;<\/em><\/strong><strong><em>Nous transportons sous nos semelles l\u2019histoire de notre monde, mais aussi l\u2019illusion d\u2019en \u00eatre le centre.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Qu\u2019est-ce qu\u2019on transporte sous nos semelles ? Que transportent nos semelles ? Les semelles transportent-elles seulement de la terre ? Quelle terre voyage avec nous ? La terre se souvient-elle des autres terres ? Que transporte une terre ? Des poussi\u00e8res ? Que transporte une poussi\u00e8re ? Des graines ? Une graine sait-elle qu\u2019elle voyage ? Qui fait voyager les graines ? Transportons-nous plus que des graines ? Que transportons-nous sans le savoir ? Le savoir laisse-t-il des traces ? Qu\u2019est-ce qu\u2019une trace ? Une trace dispara\u00eet-elle lorsqu\u2019elle s\u2019efface ? Que transporte une trace ? De la m\u00e9moire ? La m\u00e9moire voyage-t-elle avec nos pas ? Les pas gardent-ils la m\u00e9moire du corps ? Que sait le corps avant la pens\u00e9e&nbsp;? Que reconna\u00eet le corps ? Une odeur ? Une lumi\u00e8re ? Une sensation ? Une sensation devient-elle une \u00e9motion ? Une \u00e9motion laisse-t-elle une trace ? Les rencontres voyagent-elles sous nos semelles ? Une rencontre finit-elle lorsque deux personnes se quittent ? Que transporte encore une rencontre trente ans plus tard ? Marchons-nous avec ceux que nous avons rencontr\u00e9s ? Marchent-ils d\u00e9sormais en nous ? Que transporte ce qui marche en nous&nbsp;? Une absence ? Une pr\u00e9sence ? Une pr\u00e9sence peut-elle survivre \u00e0 une absence ? Que d\u00e9posons-nous \u00e0 chacun de nos pas ? Que laissons-nous derri\u00e8re nous ? Que rapportons-nous sans le voir ? Tout ce que nous transportons nous appartient-il ? Sommes-nous les transporteurs du monde ? Ou le monde nous transporte-t-il ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 \u00c9coute ce monde quand la folie des sages c\u00e8de \u00e0 la sagesse des fous 2 T\u2019as dit quoi ? 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