{"id":216620,"date":"2026-07-22T19:15:46","date_gmt":"2026-07-22T17:15:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=216620"},"modified":"2026-07-22T19:15:47","modified_gmt":"2026-07-22T17:15:47","slug":"chroniques-03-un-pere-mutique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-03-un-pere-mutique\/","title":{"rendered":"# Chroniques #03 | Un p\u00e8re mutique"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-large-font-size wp-block-paragraph\"><strong>1-<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\">Ecoute le monde palpiter au rythme de la vie qui s\u2019\u00e9puise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size wp-block-paragraph\"><strong>2-<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Quelques phrases p\u00each\u00e9es ici ou l\u00e0, retenues pour leur humour involontaire et surtout pour leurs images, voire leur po\u00e9sie. <\/em>Mes jambes ne me suivent plus | On ne peut pas toujours avoir une \u00e9chelle | Oh une \u00e9toile d\u2019araign\u00e9e ! | Ne pleures pas sur ma tombe, parce que si tu pleures, je me meurs (chanson mexicaine) | Je ne sais pas si je suis dans la consigne | Le troisi\u00e8me jour, \u00e7a sent le poisson |<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size wp-block-paragraph\"><strong>3-<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\">\u00c7a ressemble \u00e0 un clich\u00e9 mais depuis leur arriv\u00e9e en bateau en France, la famille passe tous ses dimanches \u00e0 Orly \u00ab\u00a0pour voir s\u2019envoler les avions\u00a0\u00bb, comme chantait Gilbert B\u00e9caud. Un rituel immuable : se poster contre la vitre de l\u2019a\u00e9roport et regarder les oiseaux de fer rouler sur le tarmac, faire le point fixe moteurs \u00e0 plein gaz et s\u2019arracher \u00e0 l\u2019attraction terrestre dans un d\u00e9chirement bruyant qui percute les c\u0153urs affol\u00e9s, les yeux \u00e9carquill\u00e9s devant la beaut\u00e9 de la courbe dessin\u00e9e. Tous les dimanches sans mot dire, le p\u00e8re donne le la, la m\u00e8re pr\u00e9pare les sandwichs et le gar\u00e7on et la fille suivent. Tous les quatre regardent ou plut\u00f4t observent le ballet m\u00e9canique. Parfois, ils peuvent acc\u00e9der \u00e0 la passerelle en surplomb de la vaste salle d\u2019attente et l\u00e0, le c\u0153ur battant, ils re\u00e7oivent les rafales de vent, le vrombissement des moteurs. Le p\u00e8re se tient \u00e0 la proue, chef de famille, le regard loin sur l\u2019horizon. Peut-\u00eatre r\u00eave-t-il de d\u00e9part, de retour au pays natal, de fuite\u00a0? Il allume une cigarette, aspire, souffle et aspire encore et encore. Pourquoi fumer aujourd&rsquo;hui, lui qui n\u2019a jamais fum\u00e9\u00a0? La petite l\u2019observe, d\u00e9taille sa gestuelle, la mani\u00e8re qu\u2019il a d\u2019aspirer les vapeurs de k\u00e9ros\u00e8ne et de tabac. \u00c7a lui fait penser \u00e0 ses cousins quand \u00e0 la mer apr\u00e8s des cabrioles sous l\u2019eau, ils ressortaient avides d\u2019air. Elle voudrait comprendre ce p\u00e8re qu\u2019elle ne conna\u00eet plus, devenu un \u00e9tranger en l\u2019espace d\u2019une travers\u00e9e de la M\u00e9diterran\u00e9e. Dimanche et encore dimanche prochain et le suivant, oui ils iront \u00e0 Orly. Au retour la m\u00e8re serrera plus fort la main de sa petite fille, sans mot, sans larmes. Le grand fr\u00e8re ne la taquinera pas, ils se disputeront plus tard apr\u00e8s le d\u00eener, au moment de la vaisselle. Quand ils auront retrouv\u00e9 la promiscuit\u00e9 de la chambre de bonne o\u00f9 ils se cognent \u00e0 leur nouvelle vie.<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size wp-block-paragraph\"><strong>4-<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\">L\u2019enfant de 10 ans plonge dans le visage comme une h\u00e9ro\u00efne d\u2019Enid Blyton qui aurait une \u00e9nigme \u00e0 r\u00e9soudre. Elle scrute le visage. L\u00e8vres fines et pinc\u00e9es, grand nez avec ses deux rides du lion profondes. Les coins de l\u00e8vres inclin\u00e9s, suivant la pente du lion, lui donne un air s\u00e9v\u00e8re, elle qui ne voyait en lui qu\u2019amour et compr\u00e9hension, elle ne sait plus qui il est. Et cette cigarette entre les dents\u2026 Mais ce qui l\u2019int\u00e9resse, qui l\u2019interroge se passe plus haut dans le visage, du c\u00f4t\u00e9 des yeux, qu\u2019elle qualifie de tristes mais il faudrait peut-\u00eatre dire vides, du front pliss\u00e9 interrogatif, jamais rassasi\u00e9 de questionnements. Elle sent que c\u2019est par l\u00e0 qu\u2019elle doit fouiller. A la base du nez, une ride profonde, ligne fronti\u00e8re sur laquelle s\u2019appuie tout l\u2019\u00e9difice, les yeux, les paupi\u00e8res, les sourcils \u00e9pais, et en grimpant jusqu\u2019\u00e0 la racine des cheveux ces rides nouvelles d\u2019incompr\u00e9hension\u2026 Le boulot du p\u00e8re est si harassant qu\u2019il s\u2019\u00e9croule \u00e0 la fin du repas, la t\u00eate sur sa poitrine, elle en profite pour s\u2019approcher tr\u00e8s pr\u00e8s, fait le tour du p\u00e8re et compte les rides du cou trois longues et deux petites l\u00e0 par effraction. Grain de la peau ouvert au monde, surtout aux poussi\u00e8res, narines encombr\u00e9es de sciure de bois. Elle se dit qu\u2019elle aimerait \u00eatre ce petit grain de poussi\u00e8re pour p\u00e9n\u00e9trer le myst\u00e8re de ce p\u00e8re mutique. Elle continue sa recherche. Sur les joues les poils noirs qui voudraient bien faire barbe mais qui sont ras\u00e9s \u00e0 m\u00eame la peau. La bouche est b\u00e9ante, la m\u00e2choire rel\u00e2ch\u00e9e fr\u00e9mit au rythme d\u2019un l\u00e9ger ronflement. Comme elle voudrait \u00e0 nouveau s\u2019asseoir sur ses genoux pour qu\u2019il raconte ses histoires \u00e0 lui\u00a0! Mais plus rien, alors elle cherche \u00e0 comprendre, mais y a-t-il quelque chose \u00e0 comprendre\u2026 Elle se concentre \u00e0 nouveau sur le front, entre les sourcils une virgule s\u2019est creus\u00e9e, presqu\u2019un point d\u2019interrogation et au-dessus des sourcils des lignes, trois qui pourraient \u00eatre quatre profondes un peu chaotiques, pas vraiment parall\u00e8les. Puis la racine des cheveux noirs souples, coiff\u00e9s en arri\u00e8re. Elle regarde, elle inspecte et rien ne vient alors elle redit la phrase que les adultes r\u00e9p\u00e8tent ces temps derniers : \u00ab\u00a0C\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a la guerre.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size wp-block-paragraph\"><strong>5-<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\">\u00ab Qu\u2019est-ce qu\u2019on transporte sous nos semelles ? \u00bb<br>Les semelles gardent-elles la m\u00e9moire des lieux arpent\u00e9s\u00a0?<br>Est-ce que les semelles glissantes transportent du vent\u00a0?<br>Est-ce qu\u2019on transporte les grains de sable et l\u2019\u00e9cume des jours accroch\u00e9s \u00e0 nos semelles\u00a0?<br>Est-ce qu\u2019on transporte les rires et les larmes de notre enfance\u00a0?<br>Est-ce que l\u2019on transporte le boulet des g\u00e9n\u00e9rations pass\u00e9es roulant si pr\u00e8s de nos semelles\u00a0?<br>Est-ce qu\u2019on ne transporte que de la terre\u00a0? Ou seulement de la boue bien collante\u00a0? Celle qui colle au cerveau et qu\u2019on ne peut plus d\u00e9coller\u00a0?<strong><br><\/strong><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1- Ecoute le monde palpiter au rythme de la vie qui s\u2019\u00e9puise. 2- Quelques phrases p\u00each\u00e9es ici ou l\u00e0, retenues pour leur humour involontaire et surtout pour leurs images, voire leur po\u00e9sie. Mes jambes ne me suivent plus | On ne peut pas toujours avoir une \u00e9chelle | Oh une \u00e9toile d\u2019araign\u00e9e ! | Ne pleures pas sur ma tombe, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-03-un-pere-mutique\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># Chroniques #03 | Un p\u00e8re mutique<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":413,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8106,8154],"tags":[],"class_list":["post-216620","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2026-chroniques","category-ete-2026-03-semaine-3"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/216620","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/413"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=216620"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/216620\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":216627,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/216620\/revisions\/216627"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=216620"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=216620"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=216620"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}