{"id":216724,"date":"2026-07-23T22:31:38","date_gmt":"2026-07-23T20:31:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=216724"},"modified":"2026-07-23T22:34:10","modified_gmt":"2026-07-23T20:34:10","slug":"chroniques-03-ceux-qui-regardent-vivre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-03-ceux-qui-regardent-vivre\/","title":{"rendered":"#chroniques #03 |\u00a0ceux qui regardent vivre"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2-<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">moi je suis plus \u00e9mu par un po\u00e8me que par un atome par exemple tu vois | apr\u00e8s, l\u2019argent \u00e7a ne fait pas tout maman | arr\u00eatons d\u2019interpr\u00e9ter, elle s\u2019est livr\u00e9e \u00e0 moi, je vais arr\u00eater de la traiter comme \u00e7a juste parce qu\u2019au d\u00e9but | repassez demain | moi j\u2019ai mes r\u00e8gles, pas mes r\u00e8gles comme avant | vous avez vu le bordel, oh putain, c\u2019est pas possible tout \u00e7a | comment va votre \u00e9poux, vous le saluerez de ma part | il faut accepter qu\u2019on n\u2019est pas capable de faire plus parfois | attention \u00e0 la marche en descendant du train | oh my god I really really hope you will | j\u2019ai failli me casser la gueule avec ma robe, j\u2019ai failli marcher dessus | on laisse descendre s\u2019il vous pla\u00eet | non mais fontainebleau tu imagines\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3-<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils se tiennent immobiles, elle et lui, assimil\u00e9s \u00e0 la mati\u00e8re immobile de leurs fauteuils en plastique. Face \u00e0 la rue, aux balcons des voisins, aux entr\u00e9es des immeubles d\u2019en face, aux fen\u00eatres. Nul besoin de tourner la t\u00eate, de se lever, de bouger pour observer les mouvements du voisinage. Il suffit de regarder les autres accomplir les gestes du dimanche, ce jour \u00e0 part, fin et d\u00e9but \u00e0 la fois. Ils restent fig\u00e9s sur leur balcon, il ne faut pas avoir l\u2019air de guetter, inqui\u00e9tants dans cette fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 suivre chaque d\u00e9placement comme pour s\u2019assurer de la constance de ces existences, le dimanche s\u2019y pr\u00eate&nbsp;: d\u00e9tach\u00e9 de la semaine, identique \u00e0 lui-m\u00eame, semaine apr\u00e8s semaine, \u00e0 quelques d\u00e9tails pr\u00e8s qu\u2019ils sont seuls \u00e0 recueillir puis \u00e0 oublier. Immobiles dans un silence apparent, ils commenteront plus tard. Ils laisseront passer la journ\u00e9e, en parleront le lendemain en prenant leur caf\u00e9 sur ces m\u00eames fauteuils, \u00e0 la m\u00eame heure, comme s\u2019il fallait ce d\u00e9lai et la distance pour que le dimanche devienne r\u00e9cit. Respiration irr\u00e9guli\u00e8re, toux retenue, l\u00e9ger tremblement des mains&nbsp;: ces signes humanisent leurs pr\u00e9sences statuaires qui suivent d\u00e9tail par d\u00e9tail les habitudes des voisins. Ou l\u2019absence de rituels pour certains. Parfois un moustique profite de la passivit\u00e9 du couple pour s\u2019attarder sur un bras, une jambe, avant d\u2019\u00eatre chass\u00e9 dans un m\u00eame r\u00e9flexe \u00e9touff\u00e9 sans que les bras quittent l\u2019accoudoir, sans que les poings se desserrent. Leurs yeux pourtant ouverts s\u2019absentent par moments, une \u00e9clipse dont ils ne gardent rien, ni image ni pens\u00e9e. La vie des autres se suspend aussi, devient illisible, comme un \u00e9pisode manqu\u00e9 sans cons\u00e9quence. O\u00f9 est pass\u00e9e la jeune fille du deuxi\u00e8me qui attendait devant l\u2019immeuble, si maquill\u00e9e qu\u2019on devinait presque le parfum \u00e0 ses tempes, \u00e0 ses poignets&nbsp;? Dernier geste avant de sortir, la femme se souvient de ces temps-l\u00e0, elle qui immobile aujourd\u2019hui regarde et invente. L\u2019agitation monte \u00e0 l\u2019approche de midi. Le voisin du premier pr\u00e9pare son barbecue, sur un balcon en ville. Bient\u00f4t, le quartier se remplit d\u2019odeur de charbon et de viande, de chansons qui accompagnent le repas et couvrent les bruits de la rue, les klaxons, les moteurs. On ne leur dit rien, tol\u00e9rance ou piti\u00e9, ils ont bien droit eux aussi \u00e0 la douceur des dimanches, ils font comme ils peuvent. On en parle entre nous. On se retient de hurler au bout de deux heures de fum\u00e9e et de musique. Certains fuient. L\u2019immeuble, la ville, l\u2019air et les nuages. C\u2019est ce que fait la famille du cinqui\u00e8me, chaque dimanche. La femme et l\u2019homme attendent le moment de les voir descendre au complet. Le mari au pas aussi d\u00e9cid\u00e9 que les jours de travail, la m\u00e8re en talons de toujours, les trois enfants tra\u00eenent des pieds, d\u00e9sempar\u00e9s par le devoir d\u2019enthousiasme&nbsp;: il faut aimer le dimanche qui r\u00e9unit la famille, ne pas trembler d\u2019ennui anticip\u00e9, ce serait trahir, faire douter de l\u2019amour des siens. Ils montent dans la voiture dans l\u2019ordre habituel et le couple aux fauteuils enregistre l\u2019heure sans la noter. Elle trouve sa place dans une m\u00e9moire qui n\u2019a besoin d\u2019aucun carnet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Puis vient le moment o\u00f9 eux aussi quittent leur poste. Rien de brusque, rien qui ressemble \u00e0 une d\u00e9cision&nbsp;: le corps se l\u00e8ve comme il s\u2019est assis. Et avec eux, le dimanche rentre, pli\u00e9, rang\u00e9 contre le mur du couloir, en attendant la semaine suivante. Car c\u2019est l\u00e0 que le dimanche cesse d\u2019\u00eatre \u00e0 part. Dans l\u2019appartement, aucune fen\u00eatre n\u2019ouvre sur quoi que ce soit qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre suivi. Ils mangent \u00e0 l\u2019heure habituelle, s\u2019asseyent aux m\u00eames places. Rien ne distingue ce jour des six autres, sauf le calendrier aux cases coch\u00e9es. Demain sera lundi et ce sera un simple changement de nom. Ils reprendront le guet dans le m\u00eame silence, mais il n\u2019y aura personne pour pr\u00e9parer un barbecue sur un balcon citadin, personne pour descendre en famille. Le spectacle sera maigre, la rue rendue \u00e0 ses gestes utilitaires et la femme et l\u2019homme resteront l\u00e0 \u00e0 nous regarder, \u00e0 recomposer nos vies. Dimanche apr\u00e8s dimanche, nous nous sommes habitu\u00e9s \u00e0 eux, \u00e0 leur pr\u00e9sence fixe. Nous faisons semblant de ne pas les voir. Eux qui nous scrutent. Nous voudrions protester, hurler d\u2019\u00eatre ainsi diss\u00e9qu\u00e9s, le dimanche surtout, mais nous ne disons rien. Ils ont bien droit eux aussi \u00e0 la douceur des dimanches, ils font comme ils peuvent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>2- moi je suis plus \u00e9mu par un po\u00e8me que par un atome par exemple tu vois | apr\u00e8s, l\u2019argent \u00e7a ne fait pas tout maman | arr\u00eatons d\u2019interpr\u00e9ter, elle s\u2019est livr\u00e9e \u00e0 moi, je vais arr\u00eater de la traiter comme \u00e7a juste parce qu\u2019au d\u00e9but | repassez demain | moi j\u2019ai mes r\u00e8gles, pas mes r\u00e8gles comme avant | <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-03-ceux-qui-regardent-vivre\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#chroniques #03 |\u00a0ceux qui regardent vivre<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":83,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8106,8154],"tags":[],"class_list":["post-216724","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2026-chroniques","category-ete-2026-03-semaine-3"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/216724","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/83"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=216724"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/216724\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":216728,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/216724\/revisions\/216728"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=216724"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=216724"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=216724"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}