{"id":21702,"date":"2019-12-26T11:53:30","date_gmt":"2019-12-26T10:53:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=21702"},"modified":"2019-12-26T15:43:53","modified_gmt":"2019-12-26T14:43:53","slug":"celle-qui-un-jour-a-pose-son-regard-dans-le-vide","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/celle-qui-un-jour-a-pose-son-regard-dans-le-vide\/","title":{"rendered":"celle qui un jour a pos\u00e9 son regard dans le vide"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/celles-qui-1024x608.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-21704\" width=\"600\" height=\"356\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/celles-qui-1024x608.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/celles-qui-420x249.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/celles-qui-768x456.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/celles-qui-1536x912.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/celles-qui.jpg 1713w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Celles qui encore allaient au lavoir, battaient, brossaient, rires, sueurs et pri\u00e8res pour ceux qui s&rsquo;en sont all\u00e9s dans les campagnes. Celles qui encore allaient \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise le dimanche en grimpant le San Pedrone du hameau vers le village. Celles qui encore parlaient le corse dans leurs longues jupes noires <em>a funtana<\/em>. Celles qui par deux fois ont \u00e9t\u00e9 veuves. Celle qui justifiait la marche du monde avec des proverbes. Celle qui a d\u00fb quitter l&rsquo;\u00e9cole parce que sa m\u00e8re pensait qu&rsquo;elle en savait d\u00e9j\u00e0 bien assez et qu&rsquo;elle serait mieux \u00e0 tenir avec elle la maison, et les trois petits. Celle dont le mari italien a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9 sur un chantier de Bastia. Celle qui n&rsquo;oubliera jamais le petit matin de mars 1943 o\u00f9 les soldats de la Gestapo sont venus arr\u00eater son fr\u00e8re qui faisait circuler des journaux clandestins sous les banquettes des autos qui partaient \u00e0 Vichy. Celle qui la nuit criait apr\u00e8s les assassins de son fr\u00e8re. Celle qui a vu son mari revenir hagard apr\u00e8s l&rsquo;interrogatoire de la rue des Saussaies. Celle qui racontait<em> La ch\u00e8vre de monsieur Seguin<\/em> comme si elle avait connu la pauvre Blanquette. Celle qui en deuxi\u00e8me noce s&rsquo;est mari\u00e9e en noir, sans voile ni dentelles, une gerbe d&rsquo;\u0153illets et de gla\u00efeuls pos\u00e9e devant son ventre d\u00e9j\u00e0 rond. Celle qui d\u00e8s l&rsquo;aube embaumait la maison de rago\u00fbts de viande, nepita, laurier et tomates. Celle qui \u00e9talait l&rsquo;odeur rance et poudr\u00e9e de son rouge \u00e0 l\u00e8vres sur mes pommettes parce qu&rsquo;elle me trouvait p\u00e2lotte. Celle qui me frottait la commissure des l\u00e8vres de son index mouill\u00e9 de salive \u00e9c\u0153urante. Celle qui dentelait les frappes \u00e0 la roulette. Celle qui a renonc\u00e9 au piano au cours de l&rsquo;hiver 42 o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 que l&rsquo;instrument serait mieux employ\u00e9 en bois de chauffage. Celle qui saupoudrait de sucre les tranches de pain beurr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;heure du go\u00fbter. Celle qui ne savait pas prononcer la lettre X parce qu&rsquo;elle n&rsquo;existait pas dans sa langue maternelle. Celle qui m&rsquo;a apprit \u00e0 monter les mailles. Celle qui est tomb\u00e9e dans le petit couloir face contre terre un mois de juillet qu&rsquo;elle devait emmener son petit-fils en vacances. Celle qui s&rsquo;est \u00e9touff\u00e9e avec un quartier d&rsquo;orange et que longtemps on en a ri d&rsquo;avoir appris \u00e0 la ha\u00efr. Celle qui est morte pauvre \u00a0folle \u00e0 quinze ans \u2014 ou \u00e9tait-ce une mauvaise fi\u00e8vre ? Celle qu&rsquo;on appelait Pierrette, du petit nom de celle qui est morte \u00e0 quinze ans. Celle qui deux fois est tomb\u00e9e dans le coma. Celle qui portait avec fiert\u00e9 une cicatrice en croix de lorraine sur le tibia. Celle qui portait le pr\u00e9nom du grand-p\u00e8re Eug\u00e8ne. Celle qui \u00e9tait fascin\u00e9e par l&rsquo;\u00e2me russe. Celle qui comme les gar\u00e7ons du village allait porter la s\u00e9r\u00e9nade \u00e0 la nuit tomb\u00e9e. Celle qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9lue reine des Corses de Paris en 56. Celle qui aimait les oiseaux m\u00eame en cage. Celle qui pr\u00e9tendait avoir vu des chiens s&rsquo;envoler quand le libecciu s\u2019engouffre dans les rues de Bastia. Celle qui devinait l&rsquo;avenir dans les t\u00e2ches d&rsquo;encre. Celle qui fumait depuis toujours. Celle qui avait la m\u00eame voix que Delphine Seyrig. Celle qui riait d&rsquo;un grand rire de gorge en d\u00e9couvrant ses dents blanches si bien rang\u00e9es. Celle qui aimait le gris du soir. Celle qui voulait que ses cendres volent dans la Castagniccia. Celle qui un jour a pos\u00e9 son regard dans le vide avec la mort en face. Celle qui aimait les courants d&rsquo;air. Celle qui pour mettre de l&rsquo;ordre dans sa t\u00eate organisait d&rsquo;abord un grand d\u00e9sordre de pieds d&rsquo;acajou dans le salon. Celle qui disait : pleure tu pisseras moins. Celle qui dessinait des constellations immenses sur les vitres embu\u00e9es de novembre pour tromper l&rsquo;ennui. Celle qui voulait croire aux fant\u00f4mes. Celle qui ne se lassera jamais de l&rsquo;aube au dessus de l&rsquo;Elbe.<br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Celles qui encore allaient au lavoir, battaient, brossaient, rires, sueurs et pri\u00e8res pour ceux qui s&rsquo;en sont all\u00e9s dans les campagnes. Celles qui encore allaient \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise le dimanche en grimpant le San Pedrone du hameau vers le village. Celles qui encore parlaient le corse dans leurs longues jupes noires a funtana. Celles qui par deux fois ont \u00e9t\u00e9 veuves. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/celle-qui-un-jour-a-pose-son-regard-dans-le-vide\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">celle qui un jour a pos\u00e9 son regard dans le vide<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":186,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1590,1645],"tags":[1648,1649,79],"class_list":["post-21702","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-un-hiver-personnages","category-personnages-2-saint-john-perse","tag-corse","tag-elle","tag-memoire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21702","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/186"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=21702"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21702\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=21702"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=21702"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=21702"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}