{"id":217039,"date":"2026-08-02T18:26:48","date_gmt":"2026-08-02T16:26:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=217039"},"modified":"2026-08-09T16:36:04","modified_gmt":"2026-08-09T14:36:04","slug":"chronique-04-la-juste-ellipse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chronique-04-la-juste-ellipse\/","title":{"rendered":"#chroniques #04 | La vie technique mixte"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/20260426_212650-768x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-217798\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/20260426_212650-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/20260426_212650-315x420.jpg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/20260426_212650-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/20260426_212650-1536x2048.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/20260426_212650-scaled.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1| Paul Valet<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pas question de se faire refaire la face pour ressembler aux cochons semblables.<br>Pas question de se faire refaire par des escrocs sans style.<br>Pas question de se faire refaire le vocabulaire par la mis\u00e8re \u00e9tatique galopante.<br>Pas question de se faire refaire le chemin \u00e0 l\u2019envers par de vieux oublieux qui parlent pour la jeunesse.<br>Pas question de se faire refaire les crocs pour prononcer la langue sans dentales du pacte de non-agression passif.<br>Pas question de se faire refaire un certificat de d\u00e9cence par du personnel sous-qualifi\u00e9, tout imbu de son insu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Courez dans les jardins<br>Petits renards de mon c\u0153ur<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Osez \u00e0 l\u2019envi devenir arbre, petite fille, champion d\u2019un autre temps, \u00e2ne pel\u00e9, esprit de l\u2019eau, ami du genre humain sous ses d\u00e9guisements d\u2019infortune.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2| Technique mixte<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la fin de la journ\u00e9e, quand il fait beau, la lumi\u00e8re r\u00e9appara\u00eet en fant\u00f4me dans la cuisine orient\u00e9e plein est. Je voudrais ne pas savoir qu\u2019elle ricoche sur la fa\u00e7ade de l\u2019immeuble d\u2019en face. Pour dire la v\u00e9rit\u00e9, je b\u00e9n\u00e9ficie \u00e0 chaque fois d\u2019une pleine seconde d\u2019amn\u00e9sie face \u00e0 l\u2019\u00e9tranget\u00e9 dans laquelle elle baigne la pi\u00e8ce. Les feuilles translucides. Je ne peux pas m\u2019expliquer ce ph\u00e9nom\u00e8ne. La plante se penche depuis une haute \u00e9tag\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 la fen\u00eatre. Ses feuilles sont tachet\u00e9es et dentel\u00e9es, mais cette heure gomme toutes les saillances et adoucit leur vert au point qu\u2019on croirait qu\u2019elles s\u2019aur\u00e9olent. Le miroir rectangulaire qui jouxte la fen\u00eatre dans son cadre dor\u00e9 conforte cette illusion : la pellicule de gras qui le recouvre lui \u00f4te la possibilit\u00e9 de bien r\u00e9fl\u00e9chir. Je suis toujours seule quand cela se produit. J\u2019ai travaill\u00e9 longtemps assise dans le bureau, ou bien je n\u2019ai rien fait, me contentant d\u2019esp\u00e9rer que ce temps de repos laissera place \u00e0 quelque chose qui se pense ou s\u2019\u00e9crive, \u00e0 une forme d&rsquo;illumination, d&rsquo;inspiration ou \u00e0 un regain d&rsquo;\u00e9nergie en d\u00e9but de soir\u00e9e dont j&rsquo;ai perdu la trace depuis des ann\u00e9es. Quand je me dirige vers la cuisine, je suis extr\u00eamement lasse, et cette lassitude est parfois bonne comme un profond \u00e9tirement et parfois accablante comme un ressac qui n\u2019aurait rien emport\u00e9 avec lui, comme ces pluies trop faibles pour laver le pare-brise et qui aggrave encore sa salet\u00e9. Cette lassitude occupe mon esprit et ce n\u2019est qu\u2019au seuil de la cuisine que je sors de cette torpeur. Tout est effac\u00e9 par le contre-jour, sauf le carr\u00e9 de la fen\u00eatre qui met la fa\u00e7ade claire \u00e0 port\u00e9e de main, sans plus de recul que si elle \u00e9tait peinte directement sur la vitre avec un souci d&rsquo;hyperr\u00e9alisme confondant. Les persiennes sont blanches et noir, le mur, cr\u00e8me, et ce pourrait \u00eatre le Sud. Oui, quand il fait beau, maintenant que j&rsquo;y pense, ce pourrait \u00eatre un morceau d\u2019immeuble de Marseille, une maison en savon, une vision tr\u00e8s ancienne, une de ces images qui tra\u00eenent dans les g\u00e9n\u00e9rations sans qu\u2019on ne sache jamais qui a vu quoi v\u00e9ritablement, mais qui font l\u2019\u0153il, comme la langue maternelle forme le palais. Le miroir flou et les feuilles dont on ne voit que l\u2019envers, avec des impressions ocre rouge par-dedans le vert presque amande, semblent avoir \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9s \u00e0 l\u2019aquarelle. Et seule depuis le seuil je suis d\u00e9contenanc\u00e9e, vide, vide soudain, d\u2019un vide effroyable et rassurant&nbsp;: ah, oui, ce n\u2019est que \u00e7a finalement, on croit voir, on pense que tout tient ensemble dans une forme d\u2019unit\u00e9 rationnelle avec l\u2019irrationnel sur les bords et tout \u00e0 coup, la vie nous met le nez dans sa technique mixte, dans notre propre cuisine. L\u2019instant d\u2019apr\u00e8s, ou peut-\u00eatre dans le quart d\u2019heure suivant, une ombre appara\u00eet sur le mur d\u2019en face qui le d\u00e9gage de son \u00e0-plat et tout est rendu \u00e0 la normale. Je fais couler l\u2019eau pour ne plus voir la fen\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3| Une fin possible<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 mesure qu\u2019elle vieillissait, Baba se souvenait d\u2019un Osmin toujours plus grand. Ma m\u00e8re, au contraire, minorait sa taille en me transmettant les r\u00e9cits. Baba exag\u00e9rait. Baba exag\u00e9rait forc\u00e9ment. Maintenant qu\u2019il est couch\u00e9 sur le tapis, il faut bien admettre que Baba \u00e9tait dans le vrai. Voil\u00e0 des jours qu\u2019il dort. Les deux premiers, je n\u2019ai pas os\u00e9 sortir ni bouger. Je gagnais la cuisine \u00e0 reculons pour ne pas le perdre de vue un instant pendant que je refaisais le th\u00e9. Je passais aux toilettes en vitesse et je dormais sur le fauteuil du salon. J\u2019avais peur qu\u2019il disparaisse \u00e0 nouveau, de ne plus le revoir de ma vie, de me retrouver dans la place de ma m\u00e8re et de ma grand-m\u00e8re, \u00e0 transmettre des r\u00e9cits \u00e0 peine croyables \u00e0 mon enfant pour qu\u2019elle l\u2019attende et l\u2019accueil \u00e0 son tour, quand il reviendrait. Le troisi\u00e8me jour, j\u2019ai cru qu\u2019il s\u2019\u00e9tait r\u00e9veill\u00e9, car je l\u2019ai entendu appeler\u00a0: \u00ab\u00a0Soigne, soigneuse, soigne\u00a0!\u00a0\u00bb en me pr\u00e9cipitant, j\u2019ai cass\u00e9 une tasse en fa\u00efence avec un liser\u00e9 d\u2019or. Il dormait. Il d\u00e9lirait, dirait-on, mais sa voix \u00e9tait calme et profonde. \u00ab\u00a0Soigne, soigneuse, soigne\u00a0!\u00a0d\u2019o\u00f9 tu es, coupe la peur d\u2019O de l\u2019eau\u00a0\u00bb. Et j\u2019ai compris qu\u2019il \u00e9tait en grande conversation avec Baba. J\u2019aurais aim\u00e9 entendre ce qu\u2019elle lui disait, mais ne pouvais que constater les effets de sa parole sur le grand bonhomme de tout son long sur le tapis qu\u2019elle avait pass\u00e9 sa vie \u00e0 raccommoder en pestant\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est un travail pour la fileuse, moi je ne sais recoudre que la peau et la parole.\u00a0\u00bb Je les ai laiss\u00e9s tous les deux pour aller au march\u00e9, le c\u0153ur lourd d\u2019\u00eatre exclue de ces retrouvailles que nous avions attendues pendant presque trois g\u00e9n\u00e9rations. Avant de partir, j\u2019ai pr\u00e9venu \u00e0 voix haute\u00a0: \u00ab\u00a0Je vais acheter des fruits, des fruits pleins d\u2019eau. Je ferme la porte pour vous garder, pas pour vous retenir. Mais j\u2019aimerais bien que vous soyez l\u00e0 \u00e0 mon retour.\u00a0\u00bb J\u2019ai essay\u00e9 de marcher normalement, de choisir les fruits sans pr\u00e9cipitations, d\u2019\u00e9changer sur la dure chaleur et l\u2019esp\u00e9rance des nuages avec les marchands. Sur le chemin du retour, j\u2019ai crois\u00e9 des amies qui m\u2019ont trouv\u00e9 l\u2019air distraite comme pas permis. Elles me parlaient et j\u2019\u00e9tais incapable de leur r\u00e9pondre.<br>\u2014 Tu ne devineras jamais\u2026<br>Et d\u2019ordinaire, je devinais, et elles disaient \u00ab\u00a0Nour, tu es incroyable, comment tu peux penser \u00e0 une chose pareille\u00a0!\u00a0\u00bb et je r\u00e9pondais \u00ab\u00a0Parce qu\u2019elle est vraie\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Parce que tu fais toujours la chose la plus d\u00e9favorable.\u00a0\u00bb Ou encore, quand j\u2019avais envie de les flatter \u00ab\u00a0Parce qu\u2019il vous arrive toujours des choses incroyables\u00a0!\u00a0\u00bb. Mais cette fois-ci je ne devinais rien et j\u2019entendais \u00e0 peine \u00ab\u00a0Camion\u2026 Yacine\u2026 Barbecue\u2026 Mouton\u2026 mouton\u2026 fruits\u2026\u00a0\u00bb. Je devais me concentrer pour pouvoir terminer cette conversation de coin de rue sans les vexer et retourner \u00e0 la maison fissa.<br>\u2014 Nour, qu\u2019est-ce que c\u2019est que ce panier plein de fruits\u00a0? Tu fais un r\u00e9gime\u00a0? Tu as fait un v\u0153u\u00a0? Tu vas te marier\u00a0? Tu es malade\u00a0?<br>Que r\u00e9pondre\u00a0? Il y a un g\u00e9ant couch\u00e9 sur le tapis du salon. Il dort depuis quatre jours en parlant avec ma grand-m\u00e8re que vous n\u2019avez connue que dans les souvenirs scandalis\u00e9s des v\u00f4tres\u00a0? Il doit avoir presque cent ans, mais il en para\u00eet tout juste trente, et encore avec la barbe\u00a0? Il s\u2019est perdu et c\u2019est \u00e0 moi de lui donner cinquante ann\u00e9es de nouvelles de ceux qui l\u2019ont aim\u00e9\u00a0?<br>\u2014 Un r\u00e9gime lymphatique.<br>Et devant leur mine intrigu\u00e9e\u00a0:<br>\u2014 Si \u00e7a marche, je vous raconterai tout, la semaine prochaine.<br>Je les ai plant\u00e9es l\u00e0, mes amies tr\u00e8s ch\u00e8res. Un secret est un secret et voil\u00e0 trois g\u00e9n\u00e9rations qu\u2019il est tenu, ce n\u2019est pas moi qui vais risquer d\u2019en briser le flacon. \u00c0 la maison, rien n\u2019avait boug\u00e9, mais je n\u2019entendais plus grand-m\u00e8re. Elle \u00e9tait dans le vase de la grande table, dans les franges du tapis, dans l\u2019ouverture bien calcul\u00e9e des persiennes pour les meilleurs courants d\u2019air, comme d\u2019habitude. Mais ses r\u00e9pliques, dr\u00f4les ou r\u00e9confortantes, ne passaient plus sur le visage endormi de son vieil ami. J\u2019ai mang\u00e9 pensivement une livre d\u2019abricots de soleil en attendant une inspiration. Son souffle \u00e9tait l\u00e9ger \u00e0 pr\u00e9sent, comme une brise sur l\u2019eau. J\u2019ai \u00f4t\u00e9 le beau ch\u00e2le qui recouvre la malle, la poussi\u00e8re a form\u00e9 un nuage dans les rais de lumi\u00e8re. J\u2019ai sorti tous les carnets. Il n\u2019y avait pas assez de place sur la table. J\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 les poser tout autour du tapis. Il s\u2019est r\u00e9veill\u00e9 ce matin, comme quelqu\u2019un qui n\u2019est pas s\u00fbr de s\u2019\u00eatre endormi. Il a regard\u00e9 autour de lui. Il voyait bien que les carnets \u00e9taient apparus. Avant qu\u2019il ne pense \u00e0 la magie je d\u00e9signe la malle ouverte. Il ne parle pas. Parler n\u2019est pas son fort, je suis pr\u00e9venue, instruite \u00e0 ce sujet, comme \u00e0 tant d\u2019autres. Lui ne sait rien de moi, ou plut\u00f4t il sait que je suis la suite de la Soigneuse, l\u2019image et la perp\u00e9tuation d\u2019une des seules personnes \u00e0 l\u2019avoir vraiment connu. Je crois qu\u2019il va s\u2019en tenir l\u00e0, et je resterai avec les questions, celles de Baba, celles de ma m\u00e8re et les miennes, \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration, plus nombreuses. Mais il se passe autre chose dans ses yeux. Une forme de curiosit\u00e9 animale. Il attend l\u2019histoire ou l\u2019apaisement, comme sur le bateau. Il montre du menton les objets qui l\u2019entourent. Par o\u00f9 commencer\u00a0? Je soupire. Je me suis ramollie pendant ses jours de sommeil \u00e0 ne rien faire que manger, veiller, me laver et dormir mal sur le fauteuil, envahie par des r\u00eaves emprunt\u00e9s. Pensant que je n\u2019ai pas compris, il grogne\u00a0:<br>\u2014 Quoi\u00a0?<br>Je n\u2019ai jamais cru que cette rencontre adviendrait. On m\u2019a pr\u00e9par\u00e9e pourtant, et voil\u00e0 que je ne sais pas par o\u00f9 commencer. Les carnets. Les carnets de diff\u00e9rentes couleurs. Si je parviens \u00e0 lui faire associer les carnets aux gens qu\u2019il a\u2026<br>\u2014 Bo\u00eete.<br>Je ne suis pas s\u00fbre d\u2019avoir entendu le mot. Je r\u00e9p\u00e8te \u00ab\u00a0bo\u00eete\u00a0\u00bb. Il r\u00e9p\u00e8te \u00e0 son tour. Je dis \u00ab\u00a0cahiers\u00a0\u00bb. Il dit \u00ab\u00a0bo\u00eete\u00a0\u00bb. Ma t\u00eate fait \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb. Il regarde chaque objet autour de lui, l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre\u00a0:<br>\u2014 Cahier, cahier, cahier, cahier, cahier, cahier, bo\u00eete.<br>Le magn\u00e9tophone. Je l\u2019ai sorti de la malle tout \u00e0 l\u2019heure. Je l\u2019avais oubli\u00e9. Je frappe mon front. Il a un petit rire de triomphe tout \u00e0 fait inattendu.<br>\u2014 Bo\u00eete\u00a0!<br>\u2014 Oui\u00a0! Bo\u00eete\u00a0! tu as raison. Le magn\u00e9tophone.<br>\u2014 Gramophone ?<br>\u2014 Comme le gramophone du S\u00e9rail, mais plus moderne.<br>\u2014 Tu connais le gramophone du S\u00e9rail ?<br>Sa voix a chang\u00e9 d\u2019un coup. Depuis qu\u2019il est arriv\u00e9, c\u2019est la premi\u00e8re phrase qu\u2019il prononce. Jusque-l\u00e0, seulement des mots dans sa barbe avec des cordes vocales de pierre de lave. C\u2019est tellement inattendu, un masque qui tombe, que j\u2019ai un mouvement de recul et imm\u00e9diatement lui aussi. Je l\u2019effraye avec ma peur\u2026 Je reprends doucement\u00a0:<br>\u2014 Oui. Bien s\u00fbr. Baba en parlait, du gramophone, du S\u00e9rail. Et de la danse avec toi.<br>Je le vois ouvrir porte sur porte dans sa m\u00e9moire. Mais aucune ne donne sur ce souvenir. Il sait que je dis vrai. Un placard, un couloir, une pi\u00e8ce sombre, le toit du S\u00e9rail, les cuisines, le salon sans tain\u2026 je le suis pas \u00e0 pas. Il est assis, min\u00e9ral sur le tapis, pourtant il court sous son front, pousse les portes, traverse la cour, monte des escaliers\u2026 Il fixe soudain un point au loin, deux corps qui ne font plus qu\u2019un dans la danse. Une petite musique trou\u00e9e s\u2019\u00e9chappe de lui.<br>\u2014 Baba aimait le souvenir de la danse avec toi. Elle a achet\u00e9 un gramophone identique, avec les disques que vous aviez l\u00e0-bas. Elle le faisait jouer pour mon plaisir quand j\u2019\u00e9tais petite\u2026 Et puis, plus tard, elle l\u2019\u00e9coutait tout bas, la nuit.<br>\u2014 Ah. Elle se souvenait ?<br>\u2014 Oui.<br>\u2014 Elle se souvenait jusqu\u2019au bout ?<br>\u2014 Oui. Comme toi.<br>\u2014 N\u2019ai pas une tr\u00e8s bonne m\u00e9moire \u00e0 ce qu\u2019on m\u2019a dit.<br>\u2014 Je le ferai jouer pour toi.<br>\u2014 Quand ?<br>\u2014 Tout \u00e0 l\u2019heure. Bient\u00f4t. Regarde les carnets. Je les ai dispos\u00e9s dans l\u2019ordre chronologique, quand c\u2019\u00e9tait possible.<br>\u2014 Pas toujours le meilleur choix.<br>\u2014 Pourquoi ?<br>\u2014 Le temps boucle\u2026<br>\u2014 Tu vas m\u2019aider \u00e0 comprendre.<br>\u2014 Le temps ?<br>\u2014 Oui l\u2019ordre du temps.<br>\u2014 Oh non\u00a0: il n\u2019y a que du d\u00e9sordre\u2026<br>\u2014 Eh bien\u2026 Tu vas m\u2019aider \u00e0 trouver le meilleur d\u00e9sordre possible.<br>\u2014 Pourquoi faire ?<br>\u2014 Pour raconter l\u2019histoire.<br>\u2014 N\u2019ai pas une tr\u00e8s bonne m\u00e9moire.<br>\u2014 Je t\u2019aiderai<br>\u2014 Mais aussi, n\u2019\u00e9tais pas toujours l\u00e0.<br>\u2014 Essayons tout de m\u00eame. On ne risque rien \u00e0 essayer. C\u2019est comme un tricot. On peut le faire et le d\u00e9faire et le refaire. Alors \u00e7a va, tu vois.<br>\u2014 Alors, \u00e7a va, oui. Mais plus tard. Maintenant, il n\u2019y a que la danse dans ma t\u00eate. Demain. Une autre fois.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">4| La juste ellipse<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R\u00e9cemment, je me suis replong\u00e9e dans la question du cut-up. En \u00e9coutant une veille \u00e9mission de Marie Richeux (<em><a href=\"https:\/\/www.radiofrance.fr\/franceculture\/podcasts\/pas-la-peine-de-crier\/melange-4-5-le-cut-up-de-william-s-burroughs-5208445\">Pas la peine de crier<\/a><\/em>) sur le sujet, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 combien le geste du montage \u00e9tait de loin celui qui m\u2019impressionnait et m\u2019int\u00e9ressait le plus du vaste chantier\u00a0: comment raconter une histoire.<br>Le visionnage du court-m\u00e9trage de <a href=\"https:\/\/www.instagram.com\/p\/DaAG9XMjMdY\/\">Laetitia Lambert, <em>L\u2019Ar\u00e8ne<\/em><\/a>, et du long m\u00e9trage de Christopher Nolan (<em>L\u2019Odyss\u00e9e<\/em>) m\u2019ont confort\u00e9e dans cette piste. Les deux peuvent se vanter d\u2019un montage remarquable. Dans le cas de <em>L\u2019Odyss\u00e9e<\/em>, j\u2019y suis particuli\u00e8rement sensible, ayant r\u00e9alis\u00e9 une adaptation complexe dans le cadre de l\u2019atelier des \u00e9l\u00e8ves <em><a href=\"https:\/\/static-cnsmdp.diesesoftware.com\/cnsmdp\/productions_5igl33gqq3j1cipcpj4p.pdf\">Les Ithaques\/Un Dieu versa sur moi un tr\u00e8s profond sommeil<\/a><\/em>.Par montage, j\u2019entends la science du bon coup de ciseau, la juste ellipse. Une autre mani\u00e8re de dire qu\u2019on \u00e9crit simultan\u00e9ment deux livres\u00a0: celui qu\u2019on garde et celui qu\u2019on jette, celui qu\u2019on montre et celui qu\u2019on cache, celui qu\u2019on dit et celui qu\u2019on tait. C\u2019est une r\u00e8gle dont j\u2019ai une certaine ma\u00eetrise \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du dialogue. Je reprends mes notes\u00a0; je l\u2019ai m\u00eame renseign\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 un \u00e9l\u00e8ve curieux.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>En me demandant pourquoi j\u2019avais \u00f4t\u00e9 les <a href=\"https:\/\/www.lalanguefrancaise.com\/grammaire\/connecteur-logique\">connecteurs logiques<\/a> dans la sc\u00e8ne \u00e9crite pour un spectacle avec orchestre, un \u00e9l\u00e8ve a attir\u00e9 mon attention sur ma pratique du montage \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du dialogue. La question est excellente\u00a0: elle tient tout le th\u00e9\u00e2tre dans son poing. Ce qui fait th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est la relation entre les personnages. C\u2019est aussi la relation qui fait le personnage. Passer 15 minutes avec l\u2019\u00eatre aim\u00e9 ou 15 minutes la t\u00eate dans un four donne une id\u00e9e de la relativit\u00e9 du temps, mais \u00e9galement de la relativit\u00e9 propre au personnage\u2026 Quand deux personnes parlent la m\u00eame langue, surtout si c\u2019est une vieille langue bien install\u00e9e comme le fran\u00e7ais, elles peuvent se dispenser de certaines formes d\u2019explicitation. Le niveau de dispense est repr\u00e9sentatif de leur degr\u00e9 d\u2019intimit\u00e9. Ce qui est omis dans le texte figure cependant\u2026 ailleurs\u00a0: dans le ton, dans l\u2019attitude, dans le temps. Et finalement, dans l\u2019atmosph\u00e8re. L\u2019usage restreint des connecteurs logiques induit une connivence entre les personnages. Cette connivence, ce degr\u00e9 d\u2019intimit\u00e9 d\u00e9finit une relation, et une fa\u00e7on de se comporter. Quand deux personnes qui se connaissent appuient sur les connecteurs logiques, la condescendance est au rendez-vous. \u00ab\u00a0Je lui ai dit PARCE QUE tu me l\u2019avais demand\u00e9\u00a0\u00bb. Il n\u2019y a plus alors de sous-entendu \u00e0 proprement parler, puisqu\u2019on ne peut plus entendre autre chose que l\u2019humeur qui pousse \u00e0 ce genre de pauvres accentuations. Accentuer les connecteurs logiques vise \u00e0 d\u00e9barrasser le discours de toute ambigu\u00eft\u00e9. Musicalement, cela reviendrait \u00e0 accentuer syst\u00e9matiquement le premier temps. Heureusement, ce genre de grossi\u00e8ret\u00e9 ne peut parvenir \u00e0 emp\u00eacher l\u2019\u00e9quivoque. Malheureusement, il n\u2019est pas n\u00e9cessaire qu\u2019une chose soit possible pour qu\u2019on la croie possible. Quand les arguments sont faibles, les outils rh\u00e9toriques prof\u00e9r\u00e9s \u00e0 un certain niveau d\u2019intensit\u00e9 peuvent en dissimuler la mis\u00e8re \u00e0 qui les ass\u00e8ne. L\u2019autre en reste, au mieux, sans voix.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le cadre d\u2019un dialogue de th\u00e9\u00e2tre, je vois donc \u00e0 peu pr\u00e8s comment faire. Ce que j\u2019\u00f4te est rempli par les corps, la lumi\u00e8re, la vocalit\u00e9\u2026 Mais dans le cas d\u2019un roman, c\u2019est une autre paire de manches. Si l\u2019ellipse permet de d\u00e9finir le niveau d\u2019intimit\u00e9 entre les locuteurs, la tentation est grande de la pratiquer largement pour mettre les lecteurs dans ma confidence. Ce qui \u00e9quivaut \u00e0 confondre relations entre personnages et relations avec ce lecteur que j\u2019imagine\u2026 Je n\u2019oublie pas que confidence et confiance ont la m\u00eame racine. <em>Confidence<\/em> valait autrefois pour <em>confiance intime<\/em>. Verlaine \u00e9crit \u00e0 Hugo\u00a0: <em>Mon cher Ma\u00eetre, je continue \u00e0 mettre toute ma confiance et toute ma confidence en vous<\/em>. \u00c9galement grand le risque de perdre les lecteurs, qui n\u2019entendraient plus alors que du son insens\u00e9. J\u2019en arrive \u00e0 la conclusion (merci Nolan et Lambert, et merci William Burroughs), qu\u2019il faut conserver la m\u00eame monture, mais sur un autre terrain. L\u2019ellipse est aussi un outil rythmique. C\u2019est un geste d\u2019autorit\u00e9, et il en faut pour amputer, voire, dans le cas de son propre texte, pour s\u2019amputer soi-m\u00eame. Mais vu sous cet angle, je peux \u00e9chapper \u00e0 la tentation de finasser, qui demeure l\u2019attitude \u00e0 haut risque de mon \u00e9criture. Au th\u00e9\u00e2tre, je ne fais pas de prisonnier. Je coupe, j\u2019assemble, je renonce\u00a0: le rythme prime qui emporte le public m\u00eame quand il ne sait pas ou plus \u00e0 ce qu\u2019il assiste, comme conduit dans une voiture rapide par une main s\u00fbre. Un des plus beaux compliments qu\u2019on m\u2019a fait apr\u00e8s une repr\u00e9sentation, un des plus utiles, a \u00e9t\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0On ne comprend rien, mais qu\u2019est-ce qu\u2019on rit\u00a0!\u00a0\u00bb. Le portrait de la juste ellipse se pr\u00e9cise encore\u00a0: elle vise efficacement. Je voulais que le public rit, qu\u2019il rit de surprise, balad\u00e9 d\u2019une incongruit\u00e9 \u00e0 l\u2019autre. Nous connaissions le d\u00e9tail de ce que nous jouions (une adaptation des <em>Joyeuses Comm\u00e8res de Windsor<\/em>), mais seul m\u2019importait de rendre le public t\u00e9moin de la dinguerie furieuse de ces gens ordinaires. Autrement dit, qu\u2019il soit pris dans le rythme improbable de ces personnes qui s\u2019ennuyant \u00e0 cent sous de l\u2019heure n\u2019ont de cesse de se livrer aux assemblages les plus improbables, dangereux, vains. Le livre que je veux finir, saurais-je donner une d\u00e9finition aussi nette de l\u2019effet que je souhaite lui voir produire\u00a0? \u00c7a se dessine, et les moments de ce journal y concourent. Me voil\u00e0 au moins au clair avec ce que la juste ellipse peut m\u2019offrir, si je la prends dans le bon sens\u00a0: du c\u00f4t\u00e9 du manche. Le sens pratique et non la recherche imaginaire d\u2019une intimit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La question est excellente\u00a0: elle tient tout le th\u00e9\u00e2tre dans son poing.<br \/>\n <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chronique-04-la-juste-ellipse\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#chroniques #04 | La vie technique mixte<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":43,"featured_media":217798,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8106,8160],"tags":[],"class_list":["post-217039","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2026-chroniques","category-ete-2026-04-semaine-4"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/217039","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/43"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=217039"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/217039\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":217813,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/217039\/revisions\/217813"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/217798"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=217039"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=217039"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=217039"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}