{"id":217286,"date":"2026-07-28T09:12:49","date_gmt":"2026-07-28T07:12:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=217286"},"modified":"2026-07-28T09:12:49","modified_gmt":"2026-07-28T07:12:49","slug":"chronique-4-debout","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chronique-4-debout\/","title":{"rendered":"# chronique 4 &#8211; debout"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>1 \u2013 Du monde<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pas question de ne pas tenter de montrer ce que tant tentent de cacher<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pas question de s&rsquo;y r\u00e9soudre<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pas question de taire l\u2019indignation<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Exigeons qu&rsquo;ils disent, exigeons qu&rsquo;ils cessent de mentir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>2 \u2013 Le r\u00e9el, le r\u00e9el, encore le r\u00e9el<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Journ\u00e9e splendide, comme toutes les pr\u00e9c\u00e9dentes depuis quelques temps. Changements climatiques sensibles, mais la chaleur s&rsquo;est adoucie, il est tomb\u00e9 quelques gouttes. Il reste des flaques sous les ginkgos de l&rsquo;avenue. C&rsquo;est vacances et c&rsquo;est dimanche. Les femmes sont en robes l\u00e9g\u00e8res, les enfants \u00e0 peine v\u00eatus. Des hommes torses nus aussi, vilains bourrelets exhib\u00e9s. C&rsquo;est le chemin de la piscine, ils vont se mettre au frais dans les bassins que le soleil aura chauff\u00e9s. Les hommes seront plus vite pr\u00eats que les femmes, pas de haut \u00e0 retirer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les voitures de toutes les couleurs, gar\u00e9es \u00e0 l&rsquo;ombre il y a deux heures et qui prennent le soleil, seront inconfortables \u00e0 la sortie. Passe un joli coup\u00e9 d\u00e9capot\u00e9, gris m\u00e9tallis\u00e9&nbsp;; la conductrice a les cheveux aux vents, elle est seule dans le v\u00e9hicule. Regards d&rsquo;envie des passants du trottoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le tour de France cycliste a roul\u00e9 par l\u00e0 il y a deux jours. Tout a \u00e9t\u00e9 bien nettoy\u00e9 mais les banni\u00e8res jaunes, vertes et \u00e0 pois rouges flottent encore au vent sur leurs filins tendus au dessus de l\u2019avenue. On croirait entendre les ovations des spectateurs, des centaines de spectateurs d\u00e9ploy\u00e9s sur les bordures du parcours, pr\u00eats \u00e0 hurler, \u00e0 s\u2019enthousiasmer, \u00e0 encourager les sportifs si rapides qu&rsquo;on n&rsquo;en voit qu&rsquo;un arc-en-ciel de couleurs en mouvement. On a dit que c&rsquo;\u00e9tait tr\u00e8s joyeux, que c&rsquo;\u00e9tait tr\u00e8s respectueux, que tout s&rsquo;\u00e9tait bien pass\u00e9, malgr\u00e9 la foule impressionnante. Tant mieux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est la fin de ce jour d&rsquo;\u00e9t\u00e9, encore quelques heures avant la nuit et ses \u00e9toiles attendues. La lune sera pleine, peut-\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>3 \u2013 Avec\/Apr\u00e8s Clarisse Lispector<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;\u00e9tait un rendez-vous chez un m\u00e9decin, un de plus.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><em>J&rsquo;ai eu vos r\u00e9sultats. C&rsquo;est pas bon.<\/em><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;attends la suite<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><em>Je vais vous expliquer ce qu&rsquo;on va faire \u00e0 partir de l\u00e0.<\/em><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me demande \u00e0 partir d&rsquo;o\u00f9.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><em>Il y a des protocoles, vous savez.<\/em><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e9j\u00e0 entendu ce mot oui, dans la bouche d&rsquo;autres m\u00e9decins.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><em>Il va falloir que vous soyez patiente, et disciplin\u00e9e. Ce sera un peu difficile au d\u00e9but, mais vous verrez, on s\u2019habitue.<\/em><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;ai pas vraiment envie de m\u2019habituer \u00e0 ce que je pressens. Je ne suis pas \u00e0 l&rsquo;article de la mort, tout de m\u00eame. C&rsquo;\u00e9tait juste un malaise passager.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><em>On va aborder les choses s\u00e9rieuses. J&rsquo;ai vu le chirurgien hier, il est d&rsquo;accord avec moi, il faut aller vite. On peut encore rattraper le temps perdu.<\/em><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et voil\u00e0, une fois de plus un m\u00e9decin\u00a0qui sait mais ne sait pas expliquer, qui dit sans dire, qui voudrait rassurer et inqui\u00e8te, et moi qui n&rsquo;ose pas intervenir avec mon ignorance en mati\u00e8re de sant\u00e9, moi qui ne sais m\u00eame pas tr\u00e8s bien comment \u00e7a fonctionne cette machine merveilleuse qui m&rsquo;a fait (bien) vivre jusqu&rsquo;ici, moi qui oublie tous les incidents pr\u00e9c\u00e9dents au fil de leur survenue. Je ne sais plus quand je me suis cass\u00e9 la jambe, ni m\u00eame laquelle. Alors, ce malaise l\u00e0, il y a trois semaines&#8230;.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>4 \u2013 D&rsquo;\u00e9crire et regarder les autres dans leur monde<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En montant dans le bus, elle dit &lsquo;bonjour &lsquo;au chauffeur, d&rsquo;une voix de fillette. Il r\u00e9pond d&rsquo;un hochement de t\u00eate. Elle ne valide ni ticket ni carte d&rsquo;abonnement. Elle s&rsquo;avance dans le bus, un point d&rsquo;appui pour chaque main, branlante. \u00c0 l&rsquo;arr\u00eat suivant, elle descend par la porte arri\u00e8re. Fait quelques pas sur le trottoir et remonte dans le bus par la porte avant, en aidant la dame qui a du mal \u00e0 faire entrer la poussette qui contient son enfant d\u00e9j\u00e0 grand. Elle dit &lsquo;bonjour&rsquo; au chauffeur, de la m\u00eame petite voix. Il r\u00e9pond, affable\u00a0: &lsquo;Bonjour Nora&rsquo;. Ils se connaissent, ils ont leurs habitudes. Elle s&rsquo;avance \u00e0 nouveau, et, \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat suivant, recommence son man\u00e8ge. En remontant dans le bus, elle dit &lsquo;bonjour&rsquo; au chauffeur, de la m\u00eame petite voix. Il r\u00e9pond, toujours affable\u00a0: &lsquo;Bonjour Nora, comment \u00e7a va aujourd&rsquo;hui\u00a0?&rsquo; Elle r\u00e9pond &lsquo;bien&rsquo; de sa voix fluette ; alors elle vient s&rsquo;asseoir en face de moi, dos \u00e0 la route. Ces deux l\u00e0 ont leur rituel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle est assise de biais, pas vraiment assise, comme pr\u00eate \u00e0 descendre \u00e0 nouveau du bus. Je vais au bout de la ligne aujourd&rsquo;hui, du temps pour la regarder si elle reste. Du temps pour la voir. Elle est v\u00eatue essentiellement de dentelle noire, une sorte de maillot presque transparent qui couvre ses \u00e9paule d&rsquo;une toile arachn\u00e9ide, un short effiloch\u00e9, des mitaines de dentelle, des socquettes en dentelle dans de lourdes sandales noires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et elle est abondamment tatou\u00e9e. Sauf le visage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le long de chacun de ses bras grimpe un arbre au tronc d\u00e9charn\u00e9 et aux branches nues de film d&rsquo;horreur, ses jambes elles aussi exhibent toute une flore \u00e9trange. Sa chevelure est teinte d&rsquo;un noir corbeaux qu&rsquo;une m\u00e8che plus longue bleu vif \u2013 qui lui tombe sur l\u2019\u0153il gauche \u2013 coupe en deux pans in\u00e9gaux. Jadis, elle a \u00e9t\u00e9 repl\u00e8te. Jadis les tatouages se d\u00e9ployaient sur sa peau encore lisse, jadis elle se croyait \u0153uvre d&rsquo;art ambulante. Le tatoueur \u00e9tait son ami, il ornait sa peau comme il aurait peint un tableau. Elle avait probablement commenc\u00e9 modestement, une fleurette sur le rein, ou quelque chose comme \u00e7a. Et puis \u00e7a avait \u00e9volu\u00e9, augment\u00e9. Elle avait vingt ans, ses parents n&rsquo;avaient pas appr\u00e9ci\u00e9, elle avait quitt\u00e9 le domicile familial.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je l&rsquo;imagine, revenant encore et encore chez l&rsquo;artiste, se trouvant de plus en plus belle, couvrant sa peau de non-v\u00eatements. Son regard est doux, ailleurs sans doute maintenant, mais je l&rsquo;imagine douce sous la r\u00e9bellion \u00e9pidermique. Je l&rsquo;imagine infirmi\u00e8re, arrivant au travail dans son attirail de dentelle et couvrant le tout d&rsquo;une blouse rose bien ferm\u00e9e au cou, \u00e0 manches longues, avec l&rsquo;\u00e9tiquette &lsquo;Nora&rsquo; accroch\u00e9e \u00e0 la poche de poitrine \u2013 qu&rsquo;elle avait menue \u2013 avec les crayons utiles, un st\u00e9thoscope autour du coup pour faire s\u00e9rieux malgr\u00e9 son jeune \u00e2ge. Je la vois traitant ses patients avec sa douceur, son empathie. Je la vois perdre pied, peu \u00e0 peu, devant le malheur et la maladie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Oui, elle devait avoir vingt ans quand elle a commenc\u00e9 \u00e0 se peindre le corps. Elle a vieilli, elle doit avoir \u00e0 peu pr\u00e8s mon \u00e2ge. Elle s&rsquo;est rid\u00e9e, frip\u00e9e. Les arbres des bras, les fleurs des jambes sont fan\u00e9s, fl\u00e9tris. L&rsquo;hirondelle sur sa poitrine est comme repli\u00e9e, pr\u00eate \u00e0 un envol d&rsquo;automne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle se l\u00e8ve pour descendre. Dans son dos, sous la dentelle noire, un papillon d\u00e9ploie ses ailes qui pointent sur chacune de ses omoplates. Elle se tient droite, montre \u00e7a, volontairement, cette partie d&rsquo;elle qui se dresse encore, nette, bien dessin\u00e9e. Elle est encore debout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>5 \u2013 Cantonade<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tenir en soi la force<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Retenir en soi la col\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Revenir alors avec patience<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Exprimer ce qu&rsquo;elle module<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fatigue, \u00e9nergie, ressentiments<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ranc\u0153ur encore, jour apr\u00e8s jour<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dire haut et fort, oser<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour enfin se pr\u00e9senter \u00e0 l&rsquo;autre<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Debout.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 \u2013 Du monde Pas question de ne pas tenter de montrer ce que tant tentent de cacher Pas question de s&rsquo;y r\u00e9soudre Pas question de taire l\u2019indignation Exigeons qu&rsquo;ils disent, exigeons qu&rsquo;ils cessent de mentir. 2 \u2013 Le r\u00e9el, le r\u00e9el, encore le r\u00e9el Journ\u00e9e splendide, comme toutes les pr\u00e9c\u00e9dentes depuis quelques temps. 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