{"id":21762,"date":"2019-12-26T20:27:29","date_gmt":"2019-12-26T19:27:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=21762"},"modified":"2019-12-26T23:43:24","modified_gmt":"2019-12-26T22:43:24","slug":"celles-qui-osaient-si-peu-ou-trop-ou-mal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/celles-qui-osaient-si-peu-ou-trop-ou-mal\/","title":{"rendered":"celles qui osaient si peu ou trop ou mal"},"content":{"rendered":"\n<p>Celle qui fille de concierges mont\u00e9s du Tarn \u00e0 Paris fut premi\u00e8re vendeuse chez Poiret et en obtint un pr\u00eat qui lui permit d\u2019ouvrir sa propre maison de couture 60 ouvri\u00e8res rue Duphot- Deauville- Montecarlo, celle qui soigna si bien le mari de sa soeur admir\u00e9e-ha\u00efe, m\u00e9decin bless\u00e9 \u00e0 la grande guerre, qu\u2019ils fil\u00e8rent ensemble et firent une demi-s\u0153ur \u00e0 leur fils-neveu, et par del\u00e0 la trahison continua \u00e0 imiter sa soeur admir\u00e9e-ha\u00efe en tous points, celle fille d\u2019un \u00e9rudit communiste qui l\u2019inscrivit au cours D\u00e9sir, lui refusa le le droit d\u2019\u00e9pouser un noir tr\u00e8s noir et mourut avant de la voir \u00e9pouser un corse schizophr\u00e8ne joueur d\u2019accord\u00e9on et devenir fille de salle dans les h\u00f4pitaux, celle qui distribuait sans convictions Heures Claires et votait PCF par pure docilit\u00e9 teint\u00e9e de ressentiment \u00e0 son \u00e9poux, celle qui modiste enfanta trois filles et ne laissa \u00e0 ses petits enfants que le souvenir de son appartement assombri par des volets clos et d\u2019une vieille aux yeux durs brandissant sa canne au moindre de leur remuement, celle qui \u00e0 jamais c\u00e9libataire bien qu\u2019on la dit d\u2019une beaut\u00e9 et d\u2019une intelligence extr\u00eames hurlait \u00e0 l&rsquo;\u2019injustice \u00e0 travers une correspondance venimeuse et au sein des d\u00e9jeuners de famille, ne travailla gu\u00e8re et finit les jours de sa m\u00e8re dans un gourbi pr\u00e8s du port o\u00f9 elle lisait tout ce qui se pouvait lire, celle qui devenue folle \u00e0 quinze ans traita sa m\u00e8re de salope alors qu\u2019elle \u00e9tait la plus r\u00e9serv\u00e9e et la plus docile des jeunes filles, celle qui obs\u00e9d\u00e9e d\u2019hygi\u00e8ne vivait toute visite comme    une intrusion microbienne, celle la m\u00eame qui a \u00e9pous\u00e9 un tubard promis \u00e0 une mort imminente et dont le demi-poumon dura pourtant 104 ans, celle qui fut envoy\u00e9e dans la famille \u00e0 Nice quand sa m\u00e8re enceinte de son troisi\u00e8me enfant \u00e9tait menac\u00e9e de fausse couche, elle y connut son grand-p\u00e8re dont elle aima plus tard un v\u00e9ritable sosie, celle dont la m\u00e8re a d\u00e9nonc\u00e9 le p\u00e8re alors qu\u2019elle avait trois ans, p\u00e8re qui apr\u00e8s avoir \u00e9chapp\u00e9 aux franquistes se joignit \u00e0 la Retirada, s&rsquo;\u00e9chappa d&rsquo; Argel\u00e8s puis embarqua sur le Winipeg affr\u00e9t\u00e9 par Pablo Neruda pour aller mourir au Chili, et est demeur\u00e9e inconsolable de cette perte, celle qui bien que d\u2019\u00e9ducation bourgeoise a fait buter le vieil homme dont elle \u00e9tait la dame de compagnie apr\u00e8s lui avoir fait signer un testament \u00e0 son avantage et fut condamn\u00e9e \u00e0 mort, graci\u00e9e et emprisonn\u00e9e 20 ans\u00a0\u00a0\u00e0 Hagueneau, celle qui suivit son \u00e9poux \u00e0 Paris avec la promesse d\u2019une vie mat\u00e9rielle plus agr\u00e9able et paya ses dettes aux imp\u00f4ts avec ses \u00e9conomies, celle qui recopiait dans son appartement de la rue Vivienne des mod\u00e8les Chanel pour deux ou trois clientes argent\u00e9es dont Line Noro, celle dont je ne sais rien mais dont je peux deviner qu\u2019elle vit son mari paysan devenir un autre homme du jour o\u00f9 il devint ma\u00e7on et profita de l\u2019expansion de la c\u00f4te d\u2019azur, celle qui \u00e9pousa le veuf de sa soeur pour que son patrimoine ne se perde pas dans une autre famille puis v\u00e9cut veuve \u00e0 son tour dans l\u2019attente de rouler les gnocchis, farcir les petites sardines et d\u00e9couper les raviolis pour la joie de la parent\u00e8le descendue de Paris qui suscitait la sienne, celle qui n\u2019a jamais d\u00e9pens\u00e9 l\u2019h\u00e9ritage ind\u00fbment acquis selon ses soeurs mais put gr\u00e2ce \u00e0 lui rester presque jusqu\u2019au bout chez elle, celle qui avait du poil au menton et qu\u2019il fallait embrasser tout de m\u00eame ce que compensait son extr\u00eame gentillesse, celle qui prendra des bains de mer quotidiens sur sa plage priv\u00e9e au-del\u00e0 de ses 80 \u00e9t\u00e9s, celle qui quitta Angers pour vivre \u00e0 Barcelone qu\u2019elle quitta avec sa toute petite fille en 36 apr\u00e8s avoir d\u00e9nonc\u00e9 son mari aux franquistes pour des raisons rest\u00e9es myst\u00e9rieuses, celle qui partit d\u2019Angers en 48 se r\u00e9fugier \u00e0 Barcelone o\u00f9 elle \u00e9pousa un beau polonais, amour qui lui couta 17 ans de vie dans le paradis socialiste, celle qui prit en grippe son mari en le voyant allumer deux bougies au pied d\u2019un portrait de Staline, celle qui fut oblig\u00e9e en 72 de quitter la Pologne \u00e0 13 ans o\u00f9 elle laissa son enfance, ses amies, son p\u00e8re, son coll\u00e8ge, ses habitudes et ne s\u2019en remit jamais, celle qui a finalement emport\u00e9 le c\u0153ur du beau cousin ador\u00e9 sans qu\u2019on comprenne ce qu\u2019il trouvait \u00e0 cette petite vendeuse divorc\u00e9e et d\u00e9j\u00e0 m\u00e8re et qui de plus se vit offrir le gu\u00e9ridon tripode du salon, celle soeur du cousin ador\u00e9 pareillement belle mais froide et hautaine dont la fille atteinte de mucoviscidose parlait lent comme pour retenir le temps et mourut enrag\u00e9e de peur \u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt ans, celle qui p\u00e9piait joyeux et avait pourtant \u00e9t\u00e9 maltrait\u00e9e par son premier mari \u00e9pris de boisson, pleurait en secret son unique petit gar\u00e7on mort du ver solitaire \u00e0 neuf ans dont il vomissait douloureusement les anneaux, et conservait envelopp\u00e9s dans un mouchoir le nounours et le petit revolver de son fils ch\u00e9ri, celle qui se d\u00e9p\u00eacha de retomber enceinte apr\u00e8s la perte de son unique petit gar\u00e7on \u00e0 deux heures de vie et me voici\u00a0! celle qui aurait tellement pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 que je ne naisse jamais et ne sait que faire de sa col\u00e8re, celle qui hurlait depuis la fen\u00eatre de sa loge parce qu\u2019on pi\u00e8tinait la pelouse ou les rosiers du jardin de l\u2019immeuble, celle qui vendait le lait \u00e0 la tirette et sachant tout sur tous r\u00e9gnait dans sa minuscule cr\u00e8merie-\u00e9picerie o\u00f9 il y avait toujours la queue, mais qui \u00e0  l\u2019ouverture du Carrefour de Cr\u00e9teil vit se vider sa boutique o\u00f9 l&rsquo;on achetait  de temps en temps et par pure piti\u00e9une boite de conserve, celle qui avait de grands yeux iris\u00e9s, le parler lourd de la Brie et trainassait derri\u00e8re les gars du village apr\u00e8s avoir fait la vaisselle et la cuisine dans sa maison au toit crev\u00e9 o\u00f9 l\u2019on vivait \u00e0 dix, celle qui se sentait g\u00e9n\u00e9reuse de donner toutes ses poup\u00e9es \u00e0 deux petites filles de la campagne briarde qui les recevaient les yeux tristes, sachant, elles, qu\u2019elles seraient aussit\u00f4t perch\u00e9es en haut de l\u2019armoire \u00e0 l\u2019abri de\u00a0<em>leurs mains sales, c<\/em>elle qui tomba folle amoureuse d\u2019un polonais \u00e0 peine sorti du paradis communiste quitte \u00e0 mettre bien mal \u00e0 son aise son papa communiste, celle qui refusait de reconnaitre que son mari avait des ascendances juives\u2026 celles qui sont ma source, mes maitres, mes contre-exemples, le sel le poivre et le vinaigre de ma vie comme autant de questions que vient poser le simple fait d\u2019exister\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Celle 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