{"id":217718,"date":"2026-08-01T18:43:46","date_gmt":"2026-08-01T16:43:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=217718"},"modified":"2026-08-01T19:10:35","modified_gmt":"2026-08-01T17:10:35","slug":"chroniques-semaine-04","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-semaine-04\/","title":{"rendered":"chroniques #04 | C\u00e9\u00fcse"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1 | pas question<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pas question de se laisser impressionner par les vainqueurs autoproclam\u00e9s.<br>Pas question de se laisser aveugler par leur r\u00e9ussite de carton.<br>Pas question de se sentir minable parce qu&rsquo;on n&rsquo;est pas multimillionnaire.<br>Pas question de se sentir invisible parce qu&rsquo;on n&rsquo;a pas dix mille followers.<br>Pas question de se sentir moche parce qu&rsquo;on ne ressemble pas aux corps bodybuild\u00e9s.<br>Pas question d&rsquo;\u00eatre reconnaissant de notre propre exploitation.<br>Pas question de ne pas voir la peur nue des puissants.<br>Pas question de prendre leur imposture pour un rempart solide.<br>Pas question de ne pas remarquer leur insondable solitude.<br>Pas question de croire qu&rsquo;on se sauvera seul.<br>Pas question de laisser diviser ce qui nous relie.<br>Pas question de courber l&rsquo;\u00e9chine.<br>Pas question de leur abandonner le monde.<br>Allez.<br>D\u00e9guerpissez.<br>Et foutez-nous la paix.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2 | C\u00e9\u00fcse passe \u00e0 l\u2019ombre<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chaud apr\u00e8s-midi de juillet. Le soleil tombe \u00e0 pic. Le ciel est d&rsquo;un bleu dur. Pas un souffle. La falaise se d\u00e9roule d\u2019ouest en est sur quatre kilom\u00e8tre. Un feston de pierre. Un ruban de guimauve p\u00e9trifi\u00e9e. Pour se retrouver au pied des voies, une heure de marche d\u2019approche. Des pentes raides et bois\u00e9es. Le chemin monte droit vers la paroi sans dessiner les lacets habituels. Il attaque la pente de front. Le calcaire, patin\u00e9 par le passage des grimpeurs, est lisse sous les chaussures. Le sentier serpente entre des ravines ass\u00e9ch\u00e9es surmont\u00e9es de petits feuillus aux feuilles dures et piquantes&nbsp;; des pins sylvestres aux troncs roux, leurs racines, mises \u00e0 nu par l&rsquo;\u00e9rosion, s&rsquo;accrochent \u00e0 la pente. On dirait que la terre s&rsquo;est retir\u00e9e sous eux, les laissant suspendus, \u00e0 vif, au-dessus du chemin pierreux. Insister sur la sensation de chaleur. Elle semble sortir autant du ciel que du sol et fait vibrer l&rsquo;air. Les feuilles verniss\u00e9es des arbustes renvoient une lumi\u00e8re blanche. Aux deux tiers de l&rsquo;ascension, le sentier d\u00e9bouche \u00e0 d\u00e9couvert. Les arbres disparaissent. Ne restent qu&rsquo;un tapis bossel\u00e9 d&rsquo;herbes s\u00e8ches et de sable grossier. Au-dessus, la muraille de C\u00e9\u00fcse surgit. Sa roche, \u00e9clatante sous le soleil, est parcourue de longues stries bleu gris, ocre et jaune. On dirait un immense Rothko dress\u00e9 \u00e0 la verticale. Les trous, les prises, les gouttes sculpt\u00e9es par l&rsquo;\u00e9rosion apparaissent avec nettet\u00e9. Les ar\u00eates, rares sur cette falaise bomb\u00e9e comme une vague, d\u00e9coupent des ombres d&rsquo;un noir profond. Des choucas et des martinets tournent dans le ciel. Leurs cris brefs accentuent encore la sensation d&rsquo;altitude.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Puis, sans qu&rsquo;on s&rsquo;en aper\u00e7oive, cette portion de falaise (face est) passe \u00e0 l&rsquo;ombre. L\u00e9ger vent. La fra\u00eecheur arrive d&rsquo;un seul coup. Les couleurs se matifient. Elles semblent poudr\u00e9es. La paroi change de nature. Elle para\u00eet soudain plus compacte, plus impressionnante Ce qui, dans la lumi\u00e8re, semblait ouvert et accueillant devient opalescent. Au pied de la falaise, le sentier crayeux continue de r\u00e9fl\u00e9chir une clart\u00e9 laiteuse. Elle enveloppe les grimpeurs d&rsquo;une lumi\u00e8re diffuse, comme un voile. Les contours perdent de leur pr\u00e9cision. L&rsquo;air lui-m\u00eame para\u00eet plus \u00e9pais. Les sons s&rsquo;amortissent : le frottement des chaussons sur le rocher, le raclement d&rsquo;un mousqueton, quelques voix lointaines. Tout semble respirer plus lentement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3 | Le voisin<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Je voulais vous dire\u2026 Je suis mont\u00e9 hier soir parce qu&rsquo;il y avait quand m\u00eame beaucoup de bruit. J&rsquo;ai vu vos enfants\u2026<br>\u2014 Mes neveux.<br>\u2014 Oui, vos neveux. Eux, ils ont tr\u00e8s bien compris.<br><em>Je ne r\u00e9ponds pas.<\/em><br>\u2014 Vous savez, je ne suis pas mauvais coucheur. Mais il \u00e9tait plus de vingt-trois heures. \u00c0 cette heure-l\u00e0, les gens appr\u00e9cient le calme.<br>\u2014 Oui\u2026 enfin, nous \u00e9tions pieds nus, assis autour d&rsquo;une table. Nous jouions aux cartes.<br>\u2014 On ne va pas s&rsquo;\u00e9nerver. Je n&rsquo;ai jamais eu de probl\u00e8me avec les autres locataires.<br><em>Silence de ma part.<\/em><br>\u2014 Voil\u00e0. Je pr\u00e9f\u00e8re toujours dire les choses.<br>\u2014 Si cela se reproduit, montez nous voir. Au revoir.<br><em>Le lendemain<\/em><br>\u2014 Vous ne pr\u00e9f\u00e9reriez pas vous garer l\u00e0 ?<br>Il d\u00e9signe une place en plein soleil, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa voiture, devant une porte de garage close. La mienne est stationn\u00e9e en cr\u00e9neau, entre deux camionnettes et sous un arbre. Il reste environ un m\u00e8tre devant et derri\u00e8re.<br>\u2014 Je vous g\u00eane ?<br>\u2014 Moi, pas du tout. Mais vous savez\u2026 les autres. S&rsquo;ils veulent ouvrir leur coffre, passer avec quelque chose d&rsquo;un peu encombrant\u2026<br><em>Silence de ma part.<\/em><br>\u2014 Enfin, je dis \u00e7a pour vous.<br>\u2014 Elle va rester l\u00e0, alors.<br><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">4 | L\u00e9a et Ivo<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u00e9a <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Derri\u00e8re le comptoir du petit camping, pr\u00e8s du lac, il y a L\u00e9a. Elle a une vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es. C&rsquo;est un job d&rsquo;\u00e9t\u00e9. Le camping appartient \u00e0 son oncle. Quand elle dit bonjour, il y a quelque chose d\u2019enjou\u00e9 dans sa voix. Une gait\u00e9 un brin forc\u00e9e. Sa voix est claire, presque fl\u00fbt\u00e9e.<br>\u2014 Un panach\u00e9 ? Une cr\u00eape \u00e0 la cr\u00e8me de marrons ?<br>Elle conna\u00eet tout le monde. Les habitu\u00e9s poss\u00e8dent un bungalow autour du lac. Beaucoup sont l\u00e0 depuis des ann\u00e9es. Des retrait\u00e9s. Des familles avec de jeunes enfants.<br>Avec les plus \u00e2g\u00e9s, elle est la petite-fille qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas. Avec les enfants, une grande cousine qui sait o\u00f9 sont les glaces et les ballons.<br>Ses parents tiennent un commerce \u00e0 Gap. Dans sa famille, on tient des h\u00f4tels, des bars, des restaurants. On accueille les gens.<br>Elle dit qu&rsquo;elle aimerait faire autre chose. Peut-\u00eatre secr\u00e9taire m\u00e9dicale. Peut-\u00eatre travailler dans la communication. Elle ne sait pas encore.<br>Elle aime parler avec les clients. Elle essaie de retenir leur pr\u00e9nom. Elle glisse une plaisanterie quand elle peut.<br>Elle est fille unique.<br>Elle n&rsquo;a pas le permis. Ou pas de voiture. Son oncle la ram\u00e8ne \u00e0 Gap.<br>Elle dit qu&rsquo;ici, en dehors du camping, il n&rsquo;y a pas grand-chose. La falaise de C\u00e9\u00fcse. Des grimpeurs. Beaucoup d&rsquo;\u00e9trangers.<br>Elle aimerait travailler \u00e0 la pizzeria du col. Il y aurait plus de jeunes. Elle pourrait pratiquer son anglais. Mais sans voiture, ce n&rsquo;est pas possible.<br>Alors elle attend. Elle se balance l\u00e9g\u00e8rement derri\u00e8re son comptoir. Sa voix monte.<br>\u2014 Un Ricard ?<br>\u2003<br><strong>Ivo<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ivo a dormi dehors. Il porte un vieux tee-shirt orange qui tombe sur un short noir. Il est pieds nus. La plante de ses pieds est noire de crasse. Sa peau a pris la couleur brun cuivr\u00e9 de ceux qui vivent dehors. Ses cheveux sont emm\u00eal\u00e9s. Tr\u00e8s noirs. Ses yeux aussi. Ils regardent un peu de travers. Il marche en tanguant. Ses bras se balancent. Il est sept heures. La boulangerie est d\u00e9j\u00e0 ouverte. Il voudrait un caf\u00e9. Sans doute aussi une douche. Un lit. Un toit. Revoir sa famille. Depuis combien de temps est-il dehors ? Quelques jours. Quelques semaines. Il ne sait plus. Il tend la main. Les gens passent. Beaucoup vont travailler. Certains baissent les yeux. D&rsquo;autres disent qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas de monnaie. C&rsquo;est peut-\u00eatre vrai. On en a rarement sur soi maintenant. Il reste devant la boulangerie-caf\u00e9 qui fait l&rsquo;angle.<br>\u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur, plusieurs hommes maghr\u00e9bins prennent leur petit d\u00e9jeuner. Ils parlent entre eux. Ivo demande aussi. Personne ne r\u00e9pond tout de suite. Puis l&rsquo;un d&rsquo;eux se l\u00e8ve. Il revient avec un croissant et quelques pi\u00e8ces. Ivo dit merci. L&rsquo;homme retourne s&rsquo;asseoir. La journ\u00e9e peut commencer.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">5 | Tenir debout<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 | pas question Pas question de se laisser impressionner par les vainqueurs autoproclam\u00e9s.Pas question de se laisser aveugler par leur r\u00e9ussite de carton.Pas question de se sentir minable parce qu&rsquo;on n&rsquo;est pas multimillionnaire.Pas question de se sentir invisible parce qu&rsquo;on n&rsquo;a pas dix mille followers.Pas question de se sentir moche parce qu&rsquo;on ne ressemble pas aux corps bodybuild\u00e9s.Pas question <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-semaine-04\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">chroniques #04 | C\u00e9\u00fcse<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":281,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8106,8160,1],"tags":[],"class_list":["post-217718","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2026-chroniques","category-ete-2026-04-semaine-4","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/217718","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/281"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=217718"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/217718\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":217731,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/217718\/revisions\/217731"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=217718"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=217718"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=217718"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}