{"id":218288,"date":"2026-08-08T09:08:14","date_gmt":"2026-08-08T07:08:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=218288"},"modified":"2026-08-08T09:08:14","modified_gmt":"2026-08-08T07:08:14","slug":"chroniques-05-petite-ecologie-du-fatras","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-05-petite-ecologie-du-fatras\/","title":{"rendered":"chroniques #05 | petite \u00e9cologie du fatras"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1 | fiert\u00e9s<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fiert\u00e9 des femmes qui soignent encore les petits sous les coups d\u2019hommes violents.<br>Fiert\u00e9 des femmes qui dansent nues sous le feu de regards pr\u00e9dateurs.<br>Fiert\u00e9 des femmes qui parlent et pensent haut et fort sous la chape de silences impos\u00e9s.<br>Fiert\u00e9 des femmes en chemin sous l\u2019ordre des soumissions consenties.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2 | petite \u00e9cologie du fatras<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n\u2019ai jamais vraiment eu de collections, de s\u00e9ries d\u2019objets rassembl\u00e9s pour leur similitude. J\u2019ai eu un ensemble involontaire d\u2019objets disparates : un coquillage blanc \u00e0 la spirale parfaite ramass\u00e9 je ne sais o\u00f9, un morceau du mur de Berlin \u2014 souvenir de novembre 1989, quand Sven et mes amis allemands ont d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 Paris \u2014, un petit hippopotame du Nil achet\u00e9 dans une boutique des Mus\u00e9es nationaux parce que je le trouvais attendrissant, un Rubik\u2019s Cube aussi, apr\u00e8s qu\u2019une br\u00e8ve fr\u00e9n\u00e9sie cubique m\u2019eut saisie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme Cueco, il y a quand m\u00eame des choses que je garde. Les chaussures, par exemple. Elles sont dans ma cave, dans une ou deux bo\u00eetes, en attendant le grand m\u00e9nage ou le prochain d\u00e9m\u00e9nagement. Il y a des escarpins en cuir aux talons vertigineux, de femme fatale et dominatrice. Magnifiques mais ils sont beaucoup trop hauts pour moi. Beaucoup trop. Trop. Je les ai port\u00e9s une ou deux fois en soir\u00e9e. Il y a de petites bottines vertes que mon p\u00e8re m\u2019avait offertes, d\u2019un vert profond, presque pr\u00e9cieux, avec un bout verni ; on dirait des trotteurs du futur. J\u2019ai aussi conserv\u00e9 mes chaussons de gymnastique chinois, que mon fr\u00e8re appelait les Kroumirs. Ils sont recouverts d\u2019une poussi\u00e8re ancienne, incrust\u00e9e dans leur toile noire de mauvaise qualit\u00e9. Il y a de gros godillots inspir\u00e9s des chaussures de montagne, avec leurs lacets pass\u00e9s dans des \u0153illets de m\u00e9tal. Il y a encore de vieilles baskets blanches en toile, compl\u00e8tement d\u00e9fonc\u00e9es ; des bottines couleur prune, un peu trop grandes, que je remets parfois l\u2019hiver avec de grosses chaussettes ; des bottines bleues qui semblent \u00e9chapp\u00e9es d\u2019un cirque, avec leurs boutons dor\u00e9s sur les c\u00f4t\u00e9s ; des bottines blanches de rocker des ann\u00e9es soixante-dix, achet\u00e9es rue Lepante, chez un vrai marchand de chaussures. Il m\u2019avait expliqu\u00e9, tr\u00e8s s\u00e9rieusement, que les pieds des jeunes \u00e9taient de plus en plus larges \u00e0 force de porter des Crocs et des baskets, ce que mon p\u00e8re appelait des \u00ab \u00e9crase-merdes \u00bb. Je n\u2019en fais pas une collection. Je les garde parce qu\u2019elles racontent les go\u00fbts que j\u2019ai eus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai eu aussi une collection de cartes postales achet\u00e9es dans les boutiques des mus\u00e9es, une \u00e0 trois \u00e0 chaque visite. Je ne sais plus ce qu\u2019elle est devenue. Je l\u2019ai perdue. De m\u00e9moire, il y avait un Corot, un portrait d\u2019enfant au visage grave, les gouaches d\u00e9coup\u00e9es de Matisse, une <em>Dana\u00e9<\/em> du Titien recevant sa pluie d\u2019or, <em>La Mort de la Vierge<\/em> du Caravage avec cet immense rideau rouge sang qui d\u00e9vore la moiti\u00e9 de la toile, un Rubens o\u00f9 un cavalier est attaqu\u00e9 par un tigre, un li\u00e8vre de D\u00fcrer. Mon petit mus\u00e9e personnel. J\u2019ai toujours aim\u00e9 les images. C\u2019est peut-\u00eatre le seul ensemble que je continue vraiment d\u2019agrandir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a aussi mes vieux carnets de notes, que je purge r\u00e9guli\u00e8rement, et ceux de ma m\u00e8re, que j\u2019ai encore. Je ne les relis presque jamais, mais je ne me r\u00e9sous pas \u00e0 les jeter. Je ne suis ni une gardeuse obsessionnelle ni une jeteuse impulsive. J\u2019ai ma petite \u00e9cologie du fatras, un peu d\u00e9risoire : des objets que l\u2019on garde quelque temps comme traces \u00e9ph\u00e9m\u00e8res de lieux ou d\u2019instants ; des archives ; des choses conserv\u00e9es parce qu\u2019elles pourront peut-\u00eatre servir. Mais constituer d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment un catalogue raisonn\u00e9 d\u2019objets, les inventorier, les enrichir, les classer, non. En octobre 2024, j\u2019ai perdu un disque dur qui contenait tout mon travail d\u2019\u00e9criture des vingt-cinq derni\u00e8res ann\u00e9es. Cette perte m\u2019a ouvert les yeux. C\u2019\u00e9tait ce que je redoutais le plus au monde, au fond, ne m\u2019a rien fait. J\u2019ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 la plupart des textes achev\u00e9s ; j\u2019ai perdu, en revanche, les versions interm\u00e9diaires, les brouillons, les h\u00e9sitations. Est-ce une perte&nbsp;? Je ne crois pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Question : \u00c0 partir de quand une s\u00e9rie d\u2019objets devient-elle une collection ? \u00c0 partir de quand  (de combien ?) le disparate fait-il sens ? \u00c0 partir de quand le semblable devient-il une obsession ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3 | c\u2019est la ruine assur\u00e9e<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne faut pas loucher dans les courants d\u2019air : on risque de rester comme \u00e7a.<br>Araign\u00e9e du matin, chagrin ; araign\u00e9e du soir, espoir.<br>Ne jamais passer sous une \u00e9chelle.<br>Un chat noir qui traverse devant soi annonce un malheur. Pour conjurer le mauvais sort, il suffit de tourner une fois (deux fois, trois fois ?) sur soi-m\u00eame.<br>Pour d\u00e9rouiller un Bic r\u00e9calcitrant, il suffit de faire quelques gribouillis sur une semelle de chaussure.<br>Si l\u2019on offre un couteau, il faut aussi donner une pi\u00e8ce de monnaie ; sinon, le sang coulera.<br>On ne donne pas du feu \u00e0 quelqu\u2019un : on lui pr\u00eate son briquet ou ses allumettes (un pr\u00e9cepte de la Grande Guerre h\u00e9rit\u00e9 des poilus dans les tranch\u00e9es, semble-t-il).<br>Un sac \u00e0 main pos\u00e9 par terre, c\u2019est la ruine assur\u00e9e.<br>Garder de l\u2019argent en hauteur attire l\u2019argent (th\u00e9orie du ruiss\u00e8lement ?).<br>On ne laisse pas les lumi\u00e8res allum\u00e9es en plein jour : cela fait concurrence au soleil.<br>Ne laisse jamais un parapluie ouvert dans une maison : \u00e7a porte malheur.<br>Mieux vaut marcher dans une crotte de chien du pied droit que du gauche. C\u2019est tout aussi d\u00e9go\u00fbtant, mais il parait que c\u2019est mieux.<br>Pour un mariage heureux, il faut que la mari\u00e9e porte quelque chose de bleu, quelque chose d\u2019ancien, quelque chose de neuf et quelque chose d\u2019emprunt\u00e9 (proverbe anglais ?).<br>De la Chine, montrer la plante de ses pieds est d\u2019une grossi\u00e8ret\u00e9 \u00e9quivalente \u00e0 montrer ses fesses. \u00c0 table, on ne retourne jamais un poisson pour le d\u00e9couper : on ferait chavirer la barque du p\u00eacheur ou provoquerait sa ruine. Mieux vaut boire de l\u2019eau chaude que de l\u2019eau froide : l\u2019estomac vous en remerciera. Pour les r\u00e8gles douloureuses, une soupe au sucre brun fait merveille. Au mois de juin, on accroche un bouquet d\u2019armoise \u00e0 la porte pour \u00e9loigner les maladies.<br>De l\u2019Inde, un petit Ganesh cach\u00e9 quelque part dans la maison, et la joie finit toujours par y entrer.<br>Pour r\u00e9soudre tous les probl\u00e8mes : renverser le patriarcat. Pour tout le reste : le vinaigre blanc.<br><em>Note : je ne viens pas d\u2019une famille superstitieuse. Mon p\u00e8re \u00e9tait catholique. La vraie foi, pensait-il, n\u2019a pas besoin de gris-gris. Les petites croyances, les micro-superstitions, les usages que je respecte plus ou moins me viennent moins de ma famille que des amis que j\u2019ai c\u00f4toy\u00e9s, et notamment de mon ancienne associ\u00e9e qui l\u2019\u00e9tait beaucoup.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">4 | un objet \u00ab cass\u00e9 \u00bb<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>en r\u00e9flexion<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">5 | mode enfantine<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La tenue dans laquelle je pr\u00e9f\u00e8re \u00e9crire est celle que je porte en ce moment : un short en jean, en g\u00e9n\u00e9ral assez court, et un T-shirt ou un d\u00e9bardeur. Aux pieds, des sandales l&rsquo;\u00e9t\u00e9, l&rsquo;hiver, des chaussettes. Quand il fait froid, j&rsquo;ajoute une polaire qui monte bien jusqu&rsquo;au cou et un bonnet marin. Cette tenue d&rsquo;\u00e9criture est aussi ma tenue pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e. Je m&rsquo;autorise rarement \u00e0 la porter en soci\u00e9t\u00e9 car c\u2019est une tenue enfantine de petit gar\u00e7on. Peut-\u00eatre y a-t-il chez moi le d\u00e9sir de raviver en moi quelque chose d&rsquo;enfantin, une forme d&rsquo;insouciance. J&rsquo;essaie parfois d&rsquo;\u00e9crire des choses s\u00e9rieuses, mais ce que j&rsquo;\u00e9cris le mieux, ce sont les choses amusantes et l\u00e9g\u00e8res. Je suis un peu comme ces comiques qui r\u00eavent de faire de la trag\u00e9die mais qui excelle dans une forme d&rsquo;amusement. Mon caract\u00e8re est m\u00e9lancolique mais je n&rsquo;arrive pas \u00e0 transformer cette m\u00e9lancolie en trag\u00e9die. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;ai ma tenue d&rsquo;\u00e9criture, mais j&rsquo;ai aussi ma tenue de th\u00e9\u00e2tre, beaucoup plus formelle. Lorsque je compose une pi\u00e8ce, c&rsquo;est presque toujours avec d&rsquo;autres, alors je m&rsquo;habille avec une certaine solennit\u00e9 pour honorer l\u2019exercice collectif. <em>Bien habill\u00e9e<\/em> est sans doute un bien grand mot, mais je soigne davantage mon apparence. Je porte des chemises, des pantalons, des chaussures en cuir. On me conna\u00eet en blanc. Ma tenue blanche de th\u00e9\u00e2tre est une tenue d&rsquo;adulte. Ma tenue d&rsquo;\u00e9criture, elle, reste une tenue de gamin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 | fiert\u00e9s Fiert\u00e9 des femmes qui soignent encore les petits sous les coups d\u2019hommes violents.Fiert\u00e9 des femmes qui dansent nues sous le feu de regards pr\u00e9dateurs.Fiert\u00e9 des femmes qui parlent et pensent haut et fort sous la chape de silences impos\u00e9s.Fiert\u00e9 des femmes en chemin sous l\u2019ordre des soumissions consenties. 2 | petite \u00e9cologie du fatras Je n\u2019ai jamais <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-05-petite-ecologie-du-fatras\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">chroniques #05 | petite \u00e9cologie du fatras<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":281,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-218288","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/218288","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/281"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=218288"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/218288\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":218289,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/218288\/revisions\/218289"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=218288"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=218288"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=218288"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}