{"id":218819,"date":"2026-08-16T19:12:13","date_gmt":"2026-08-16T17:12:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=218819"},"modified":"2026-08-17T11:23:12","modified_gmt":"2026-08-17T09:23:12","slug":"chroniques-06-erreur-sur-la-magie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-06-erreur-sur-la-magie\/","title":{"rendered":"#chroniques #06 | Erreur sur la magie"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"836\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/20260809_105759-1024x836.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-218983\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/20260809_105759-1024x836.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/20260809_105759-420x343.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/20260809_105759-768x627.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/20260809_105759-1536x1254.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/20260809_105759-2048x1672.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2| Avocat du diable<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 les jeunes filles allaient mal. Comme dans les mauvaises s\u00e9ries am\u00e9ricaines, elles renon\u00e7aient \u00e0 leur avocat. Il \u00e9tait devenu un suspect de plus sur une longue liste d\u2019aliments \u00e0 \u00e9viter, nonobstant leur valeur, leur apport en om\u00e9ga-9) (b\u00e9n\u00e9fiques pour la sant\u00e9 cardiovasculaire), en potassium, cuivre, magn\u00e9sium, mangan\u00e8se et leur kyrielle de vitamines (B2, B3, B5, B6, B9, C, E et K). Les jeunes filles pr\u00e9tendaient se d\u00e9fendre toutes seules, sans l\u2019aide de quoi que ce soit contenant du gras, r\u00e9el ou suppos\u00e9 et \u00e0 terme, de la nourriture. Elles ambitionnaient de vivre de rien et d\u2019eau fra\u00eeche et la simple \u00e9vocation alimentaire \u00e9tait susceptible de d\u00e9clencher une temp\u00eate de mal-\u00eatre, qui l\u2019emportait sur toutes les carences, les malaises, les naus\u00e9es, la fonte des muscles et la perte des cheveux, le d\u00e9chaussement des dents, les fractures ost\u00e9oporotiques, la d\u00e9pression, les maux de ventre que seule l\u2019absorption de m\u00e9dicaments mauvais pour le ventre et tout le reste de l\u2019organisme semblait apaiser, \u00e0 condition de ne jamais sauter un de ces repas de pilules. Les mots de la cuisine ou tout ce qui pouvait y faire penser devenaient mals\u00e9ant, inadapt\u00e9s, provocateurs. Ainsi, l\u2019avocat n\u2019\u00e9tait pas <em>non grata<\/em>, ce qui aurait \u00e9voqu\u00e9 imm\u00e9diatement le fromage (et son gras) dorant dans le four. <em>Et que \u00e7a saute<\/em> torturait avec ses mirages de patates \u00e0 la po\u00eale. Devant la maigreur qui gagnait du terrain, plus personne n\u2019aurait eu l\u2019id\u00e9e d\u2019employer <em>belle \u00e0 croquer<\/em>, pas plus que <em>croquer dans la vie<\/em> ni <em>haute comme trois pommes<\/em> et encore moins <em>choucroute plus cassoulet<\/em> pour signifier que \u00e7a allait trop loin, cette folie. La situation \u00e9tait \u00e0 pleurer, mais le sel, retenant l\u2019eau, avait \u00e9t\u00e9 banni depuis longtemps au profit des \u00e9pices qui arrachaient la gueule et passaient l\u2019estomac et les intestins au lance-flamme purificateur.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3| Formuler<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n\u2019ai jamais eu besoin de demander de l\u2019aide. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 la dupe de cette autonomie factice jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un colocataire, insensible \u00e0 mon physique d\u2019enfant en d\u00e9tresse, me le fasse remarquer sans m\u00e9nagement. Thibault \u2014 il s\u2019appelait Thibault \u2014 n\u2019avait pas l\u2019intention de chercher \u00e0 ma place les objets que je perds avec une r\u00e9gularit\u00e9 m\u00e9tronomique. Clefs, t\u00e9l\u00e9phone, papiers et \u00e9ventuellement billets de train, d\u2019avion, d\u2019op\u00e9ra, dossier de premi\u00e8re importance. J\u2019en passe&#8230; Les autres, jusqu\u2019\u00e0 lui, m\u2019accompagnaient dans cette qu\u00eate quotidienne spontan\u00e9ment. Ma blondeur, l\u2019effarement de mes grands yeux clairs, l\u2019assemblage d\u00e9gingand\u00e9 de mes membres plut\u00f4t mous, ou le simple d\u00e9sir de me voir vider les lieux fissa, les incitait \u00e0 me pr\u00e9c\u00e9der dans la fouille des coussins, des habits de la veille, de la salle de bain o\u00f9 un appel matinal avait r\u00e9veill\u00e9 l\u2019un d\u2019eux, du frigidaire, fr\u00e9quent receleur de mes effets personnels, troqu\u00e9s contre un fruit ou un yaourt pour bien commencer la journ\u00e9e\u2026 Parfois, mes colocataires t\u00e9moignaient d\u2019un enthousiasme tel que je me f\u00e9licitais de contribuer \u00e0 l\u2019animation de nos vies studieuses avec ces parties de cache-cache r\u00e9guli\u00e8res. D\u2019autres fois, ils \u00e9taient simplement m\u00e9thodiques. Cela d\u00e9pendait beaucoup de l\u2019\u00e9tat de leur vie sentimentale \u00e0 l\u2019heure de la battue. Certaines compagnes se montrant d\u2019une efficacit\u00e9 redoutable dans le but avou\u00e9 d\u2019aller se recoucher au plus t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n\u2019ai v\u00e9cu que quelques semaines avec Thibault, dans le cadre d\u2019un \u00e9change entre grandes \u00e9coles. Faut-il pr\u00e9ciser que nous ne nous \u00e9tions pas choisis&nbsp;? Depuis, il a rendu une th\u00e8se de doctorat en th\u00e9ologie portant sur \u00ab&nbsp;Les principes de l\u2019habillement dans la r\u00e8gle de Saint-Beno\u00eet&nbsp;\u00bb et il est entr\u00e9 au Monast\u00e8re de Maredsous. Pour mettre en lumi\u00e8re mon incapacit\u00e9 chronique \u00e0 demander formellement de l\u2019aide, tout en comptant dessus, il a au recours \u00e0 une histoire qui tient davantage de la parabole ou de la blague juive que de l\u2019anecdote. Un gar\u00e7on qui traverse l\u2019enfance sans prononcer la moindre syllabe. Les parents ont consult\u00e9 des sp\u00e9cialistes, mais leur rejeton est convenablement dot\u00e9, aucun probl\u00e8me physiologique ne l\u2019emp\u00eache de parler. Il n\u2019est pas idiot, il sait \u00e9crire, il va \u00e0 l\u2019\u00e9cole, mais il est mutique. Et puis un soir, il doit avoir une douzaine d\u2019ann\u00e9es, la famille est \u00e0 table et soudain on l\u2019entend demander&nbsp;:<br>\u2014 Maman, tu pourrais me passer le sel&nbsp;?<br>On imagine la stupeur g\u00e9n\u00e9rale. La m\u00e8re pleure, la fratrie \u00e9carquille les yeux. Le p\u00e8re reprend ses esprits avant que sa femme ne couvre leur fils de baisers. Il veut savoir pourquoi il n\u2019a jamais rien dit, puisqu\u2019il peut parler. Le fils r\u00e9pond tranquillement que \u00ab&nbsp;jusqu\u2019ici, c\u2019\u00e9tait assez sal\u00e9&nbsp;\u00bb. <br>Je ne l\u2019ai pas comprise imm\u00e9diatement comme une parabole ni comme une blague. Je me suis d\u2019abord interrog\u00e9 sur son protagoniste, persuad\u00e9 que Thibault le connaissait personnellement. Il refusait de me r\u00e9pondre, se contentant d\u2019un haussement d\u2019\u00e9paules. Pendant la premi\u00e8re semaine, je n\u2019ai plus rien perdu. L\u2019explication s\u2019est produite un matin de la deuxi\u00e8me semaine. Je suis rentr\u00e9 tard, bruyamment et mal accompagn\u00e9. Au r\u00e9veil, je n\u2019ai pas vraiment dessaoul\u00e9, et je me souviens in extremis que je suis attendu t\u00f4t, sur le campus, pour un expos\u00e9. Thibault ne m\u2019adresse pas la parole&nbsp;: il est probablement lev\u00e9 depuis l\u2019aube, il lit. Je ne trouve pas mon portefeuille. Je mets la chambre \u00e0 sac, en vain. Il l\u00e8ve \u00e0 peine un \u0153il de son livre, se ressert du caf\u00e9 sans m\u2019en proposer, ne me demande pas si j\u2019ai un probl\u00e8me, ne propose pas de m\u2019aider. Je transpire, je suis d\u00e9j\u00e0 en retard, quelqu\u2019un dont j\u2019ai oubli\u00e9 le pr\u00e9nom dort encore dans mon lit d\u2019une place\u2026 Je sais que Thibault se destine \u00e0 l\u2019\u00c9glise, je ne comprends pas pourquoi il ne vient pas \u00e0 mon secours. Je continue \u00e0 regarder sous les meubles, je v\u00e9rifie mes poches pour la troisi\u00e8me fois tout en maudissant l\u2019hypocrisie religieuse. Je suis en nage, ma chemise est froiss\u00e9e, mes cheveux me tombent sur les yeux, j\u2019ai du mal \u00e0 respirer, je m\u2019assieds sur un coin du lit. Le silence serait exceptionnel si ma conqu\u00eate, emberlificot\u00e9e dans les draps, n\u2019\u00e9mettait pas un l\u00e9ger ronflement. Je regarde Thibault, toujours en train de lire. J\u2019imagine qu\u2019il me fait payer ma pagaille de la nuit. Il l\u00e8ve un \u0153il interrogateur. De ma petite voix la plus charmante, celle qui marche encore avec ma m\u00e8re, je dis que je ne retrouve pas mon portefeuille. Thibault soutient mon regard. Il a l\u2019air vaguement pein\u00e9 pour moi, ou soucieux, mais il ne bouge pas d\u2019un centim\u00e8tre. Je m\u2019enfonce dans la panique comme dans un bain de merde, je voudrais me mettre \u00e0 pleurer, mais la seule chose qui vient est un petit couinement. Thibault a un geste d\u2019impuissance avant de retourner \u00e0 sa lecture. Je me noie dans ma sueur. Je n\u2019arrive pas \u00e0 me lever. Pourquoi est-ce si difficile&nbsp;? Il me regarde \u00e0 nouveau et tout son visage semble dire&nbsp;: Oui&nbsp;? <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je lui ai demand\u00e9 s\u2019il pouvait m\u2019aider. Il m\u2019a pos\u00e9 deux ou trois questions et puis j\u2019ai retrouv\u00e9 mon portefeuille. Dans une chaussure, derri\u00e8re la porte d\u2019entr\u00e9e. Le lendemain, c\u2019\u00e9tait mes clefs. Je lui ai demand\u00e9 directement. Trois jours apr\u00e8s, j\u2019ai demand\u00e9 s\u2019il pouvait m\u2019aider \u00e0 remettre la main sur mon t\u00e9l\u00e9phone et il m\u2019a dit qu\u2019il n\u2019avait pas le temps, mais que j\u2019allais s\u00fbrement m\u2019en sortir. Il \u00e9tait dans le frigo\u2026 <br>Ce n\u2019est pas que je ne voulais pas demander de l\u2019aide, mais je gardais les demandes pour une occasion d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Je n\u2019ai pas un usage tr\u00e8s diff\u00e9rent des d\u00e9clarations d\u2019amour, quand j\u2019y pense. Il y a une limite, trois souhaits pour un g\u00e9nie, un \u00ab je t\u2019aime \u00bb \u00e0 usage unique. Je m\u2019endetterais au-del\u00e0 de mes moyens en formulant explicitement mon besoin d\u2019aide. Ce matin-l\u00e0, la magie que je pr\u00eatais \u00e0 mon enfance a disparu. Cette magie qui permettait d\u2019\u00eatre par avance compris, aim\u00e9, consol\u00e9, pardonn\u00e9\u2026 satisfait. Je feuillette le catalogue de l\u2019exposition. Je me suis peut-\u00eatre bien tromp\u00e9 sur la magie. Il va falloir que je demande de l\u2019aide. Je vais s\u00fbrement m\u2019en sortir.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">4| Vernis<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n\u2019\u00e9tais pas revenue \u00e0 Paris depuis longtemps. J\u2019\u00e9vite les grandes villes&nbsp;: les visages me d\u00e9bordent \u00e0 pr\u00e9sent. \u00c9tudiante, j\u2019ai ador\u00e9 ce flux. Chaque jour, croiser mille personnes, toutes personnages d\u2019un roman qui m\u2019\u00e9chappait, mais qui s\u2019\u00e9crivait, que je finirais par comprendre. On ne parle pas assez des d\u00e9g\u00e2ts caus\u00e9s par la lecture de la s\u00e9rie \u00ab&nbsp;le livre dont vous \u00eates le h\u00e9ros&nbsp;\u00bb\u2026 Je craignais de louper une silhouette, un \u00e9change de regards, une bribe de conversation. Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s mals\u00e9ant de ne pas consid\u00e9rer que tout avait la m\u00eame valeur. La seule hi\u00e9rarchie acceptable \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 celle de la pr\u00e9f\u00e9rence personnelle. La question du savoir-faire, du temps d\u2019\u00e9laboration, de l\u2019inscription dans un mouvement qui nous pr\u00e9c\u00e9dait et qui nous survivrait, tout \u00e7a \u00e9tait balay\u00e9 d\u2019un geste de la main. On disait beaucoup \u00ab&nbsp;g\u00e9nial&nbsp;\u00bb\u2026 je ne voyais rien de tout \u00e7a. J\u2019\u00e9tais dedans. Je le suis toujours, comment faire autrement&nbsp;? Mais je ne suis plus aux aguets. Enfin, j\u2019ai organis\u00e9 ma vie pour m\u2019\u00e9viter cette tentation. J\u2019ai tout de m\u00eame accept\u00e9 l\u2019invitation. Je me suis arrang\u00e9e pour \u00eatre \u00e0 Paris le soir du vernissage. Je savais \u00e0 quoi je m\u2019exposais. Je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7ue\u2026 Le taxi m\u2019a d\u00e9pos\u00e9e \u00e0 deux rues de la galerie. Le quartier est devenu tr\u00e8s compliqu\u00e9 pour la circulation. C\u2019est ce genre de soir\u00e9e tr\u00e8s agr\u00e9able, quand il fait doux, mais pas suffisamment pour que les terrasses soient bond\u00e9es. \u00c0 l\u2019angle de la rue des Archives, il y a un caf\u00e9 qui m\u2019a toujours fait r\u00eaver. Je n\u2019y suis jamais entr\u00e9e&nbsp;: ce serait fatal. Si mon m\u00e9tier m\u2019a appris une chose, c\u2019est qu\u2019on ne peut pas \u00eatre de deux c\u00f4t\u00e9s \u00e0 la fois. Il y a une table de libre, entre une famille de Scandinaves en manches courtes, un homme \u00e0 pardessus et cheveux blancs qui finit la grille de mots crois\u00e9s du Monde et un couple d\u2019amoureux de la deuxi\u00e8me chance camoufl\u00e9s sous un plaid en polaire. La maison en a laiss\u00e9 une pile sur une chaise de la terrasse, \u00e0 la discr\u00e9tion des clients&nbsp;: les nuits sont encore fra\u00eeches. Ce n\u2019est pas le sentiment en approchant de la galerie. D\u00e8s je tourne \u00e0 l\u2019angle, la rue est noire de monde. Il y a ce camion de pompier en plein milieu, mais personne n\u2019a l\u2019air de s\u2019affoler. Encore un probl\u00e8me de circulation. La t\u00eate me tourne un peu. Un serveur tr\u00e8s d\u00e9contract\u00e9 me tend une fl\u00fbte en plastique. Ils sont une flop\u00e9e \u00e0 \u00eatre, comme lui, tr\u00e8s d\u00e9contract\u00e9s. T-shirt \u00e0 inscription, jeans et chaussures de toile. Ils forment un club qui fait semblant de s\u2019ignorer, sans limites d\u2019\u00e2ge apparente, mais tr\u00e8s majoritairement masculin. Les femmes que je croise dans cette m\u00eame d\u00e9contraction ont fait l\u2019effort de mettre un collier, ou portent une petite pochette brillante en bandouli\u00e8re. Je crois que c\u2019est Bourdieu qui disait que c\u2019\u00e9tait un moyen d\u2019arborer son ut\u00e9rus, la vision revendiqu\u00e9e de son ut\u00e9rus. C\u2019est \u00e0 cause de citations dans ce genre que j\u2019ai toujours des poches \u00e0 mes v\u00eatements\u2026 un autre club est constitu\u00e9 d\u2019hommes \u00e0 barbes longues et soign\u00e9es. Certains ont les cheveux attach\u00e9s \u00e0 la japonaise et parach\u00e8vent cette d\u00e9monstration esth\u00e9tique avec une paire de lunettes de soleil. Je croyais que plus personne ne faisait \u00e7a depuis que Ardisson avait sonn\u00e9 la derni\u00e8re de <em>Lunettes noires pour nuits blanches<\/em>\u2026 Mais je suis l\u00e0 comme une pipelette \u00e0 les d\u00e9tailler, alors que moi aussi, j\u2019ai rev\u00eatu mes plus beaux atours de petite dame de la province\u2026 Je m\u2019entends m\u2019excuser \u00e0 chaque fr\u00f4lement. Heureusement, les jeunes femmes trop d\u00e9collet\u00e9es sont trop occup\u00e9es \u00e0 compenser la fra\u00eecheur du soir par l\u2019abus d\u2019alcool pour me jeter le moindre regard. La peau nue ne me g\u00eane pas, pas du tout. J\u2019ai un peu froid pour elles quand je vois plonger les regards des messieurs, bien couverts par leur \u00e9l\u00e9gant costume sombre. Les plus jeunes de ces banquiers font mine de s\u2019int\u00e9resser davantage aux cr\u00e9atures issues des Beaux-Arts tous sexes confondus. Ils ont le col ouvert et parfois une m\u00e9daille de la vierge se devine sur une cha\u00eene en or. Jouant des coudes, j\u2019entrevois au cou d\u2019un autre une carte de la Corse. Les plus \u00e2g\u00e9s ont conserv\u00e9 leur cravate de fin de journ\u00e9e. On ne s\u2019habille plus pour aller \u00e0 un vernissage, ce serait pire que d\u2019arriver \u00e0 l\u2019heure. Rien de nouveau. Mon c\u0153ur se serre chaque fois que je vois une de ces petites demoiselles qui se sont donn\u00e9 tant de mal pour attirer l\u2019attention&nbsp;: peau d\u00e9nud\u00e9e en plusieurs endroits, talons tra\u00eetres \u00e0 chaque pas de l\u2019\u00e9l\u00e9gance sinon de l\u2019\u00e9quilibre, parfum <em>\u00e0 personnalit\u00e9<\/em>. Je m\u2019appuie \u00e0 un r\u00e9verb\u00e8re pour reprendre mes esprits. En fait, toute la rue sent. Sent bon. Sent le sent-bon, m\u00e9lange d\u2019essences rares, de d\u00e9odorants sportifs, de cr\u00e8mes d\u2019herboristes, de vapeurs de tabacs bricol\u00e9es comme des caf\u00e9s chez Starbucks, de vrais tabacs \u00e0 frais de douane, de m\u00e9langes d\u2019huiles essentielles et de t\u00e9r\u00e9benthines, qui accompagnent un groupe d\u2019\u00e9tudiantes aux Beaux-Arts que je dirais \u00ab&nbsp;ferventes&nbsp;\u00bb, les mains irr\u00e9m\u00e9diablement t\u00e2ch\u00e9es d\u2019encres, scarifi\u00e9es au pl\u00e2tre et au fil barbel\u00e9 de leurs invraisemblables \u00ab&nbsp;projet&nbsp;\u00bb, la poitrine flottant gaiement sous des pulls souples, en opposition aux jeunes gens blas\u00e9s diss\u00e9min\u00e9s comme des poteaux de slalom sur mon parcours et qui sont les caryatides de la Capitale depuis trois si\u00e8cles au moins. Je prends des notes dans mon petit carnet pour pouvoir raconter tout \u00e7a de retour dans ma province. Je romance un peu. Une sir\u00e8ne perc\u00e9e de haut en bas de toutes sortes d\u2019objets contondants fait une arriv\u00e9e remarqu\u00e9e. Elle me bouscule comme une coquille de noix dans son sillage. Elle fonce sur une femme s\u00e8che avec des mains disproportionn\u00e9es. Les manches de sa robe noire remont\u00e9es jusqu\u2019au coude accentuent peut-\u00eatre cette impression. Une cigale\u2026 en pleine discussion un petit morceau de femme atomique. Elle l\u2019\u00e9coute les yeux riv\u00e9s au sol tandis que l\u2019autre dispense \u00e9nergie et dr\u00f4lerie en vastes gestes surprenant pour sa taille. Autour d\u2019elles, deux hommes \u00e0 l\u2019allure touriste et une grande fille en salopette de vingt ans leur cadette, rient. La cigale a l\u2019air fatigu\u00e9e, mais ses paupi\u00e8res maquill\u00e9es de sombres alourdissent probablement son regard toujours riv\u00e9 sur le trottoir tandis que sa grande bouche rit avec les autres. Je dois t\u00e2cher de r\u00e9cup\u00e9rer mon carnet tomb\u00e9 par terre sans me faire pi\u00e9tiner. Les enfants ont raison, toujours \u00e0 tra\u00eener sous les tables. Les baskets sont d\u00e9finitivement majoritaires, du mat\u00e9riel de pr\u00e9cision, chacune co\u00fbte un bras, \u00e7a me fait sourire, et mon imagination est sur le point de s\u2019embarquer dans une cohorte suppl\u00e9mentaire (ces cr\u00e9ations n\u00e9o-bourdieusiennes sont le clou de mes r\u00e9cits de retour \u00e0 la maison), quand je rep\u00e8re une tr\u00e8s belle paire de chaussures italiennes acajou, ressemel\u00e9es plusieurs fois, v\u00e9ritables souliers de famille. Qu\u2019est-ce que des microchaussettes viennent faire l\u00e0-dedans quand on attend du fil d\u2019\u00c9cosse&nbsp;? Un grand gar\u00e7on corpulent manque de tr\u00e9bucher sur moi. Ma grand-m\u00e8re aurait dit \u00ab&nbsp;Bien b\u00e2ti \u00bb. Il a de beaux yeux noirs avec une barbe luisante et courte comme d\u2019un diable et le plus gentil sourire du monde, un sourire de provincial exil\u00e9. Excuses de part et d\u2019autre. Je montre le carnet mal en point. Un stiletto a eu le temps d\u2019\u00e9craser un m\u00e9got dessus. Le camion de pompiers lib\u00e8re la rue sous les bravos et les invites \u00e0 peine d\u00e9guis\u00e9es. Impossible de savoir \u00e0 quel visage peuvent bien appartenir les Italiennes\u2026<br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019\u00e9tait l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 les jeunes filles allaient mal. Comme dans les mauvaises s\u00e9ries am\u00e9ricaines, elles renon\u00e7aient \u00e0 leur avocat. Il \u00e9tait devenu un suspect de plus sur une longue liste d\u2019aliments \u00e0 \u00e9viter,<br \/>\n <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-06-erreur-sur-la-magie\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#chroniques #06 | Erreur sur la magie<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":43,"featured_media":218983,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8106,8171],"tags":[8173],"class_list":["post-218819","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2026-chroniques","category-ete-2026-06-semaine-6","tag-cinqsequences"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/218819","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/43"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=218819"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/218819\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":219225,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/218819\/revisions\/219225"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/218983"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=218819"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=218819"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=218819"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}