{"id":218821,"date":"2026-08-12T21:08:54","date_gmt":"2026-08-12T19:08:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=218821"},"modified":"2026-08-13T19:20:01","modified_gmt":"2026-08-13T17:20:01","slug":"chroniques-02-deena","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-02-deena\/","title":{"rendered":"chroniques #02 | Deena"},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1 | DU MONDE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comment l\u00e2cher sans savoir ce qui r\u00e9siste ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>2 | LE R\u00c9EL, LE R\u00c9EL, ENCORE LE R\u00c9EL<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La table ronde de la salle \u00e0 manger est recouverte de livres, de v\u00eatements et de pelotes de fils. Un fruitier dans le fond duquel pourrissent des cannes de la Jama\u00efque couronne le fatras. Elle tient \u00e0 tout laisser en l&rsquo;\u00e9tat. Le d\u00e9sordre qu&rsquo;elle pourrait ranger la rassure. C&rsquo;est une minuscule r\u00e9bellion pour attester de son d\u00e9sir d&rsquo;accepter ce qui est. C&rsquo;est ce dont elle veut se persuader. Elle est en col\u00e8re. Elle n&rsquo;accepte pas. Elle n&rsquo;accepte pas d&rsquo;\u00eatre impuissante face \u00e0 ce qui est. Les quatre chaises autour de la table sont elles aussi encombr\u00e9es de v\u00eatements, de sacs. Elles sont deux assises autour de la table et piquent avec des aiguilles \u00e0 crochet dans les mailles, fil marron et dor\u00e9 pour l&rsquo;une, fils bleu ciel et cr\u00e8me pour l&rsquo;autre. La maison est silencieuse. Le chien respire profond\u00e9ment. Le vent souffle dans les arbres dehors. Elles piquent leurs crochets. Silencieuses. Ils ont dit de ne pas en parler. Elles n&rsquo;en parlent pas. Elles sont ob\u00e9issantes. Le fatras sur la table est la seule r\u00e9bellion de la m\u00e8re. C&rsquo;est \u00e0 \u00e7a qu&rsquo;elle s&rsquo;autorise. Elle ne range rien, ne r\u00e9pare pas la penderie qui s&rsquo;est cass\u00e9 la gueule il y a trois jours avec les cintres, les robes, les jupes et les pantalons vautr\u00e9s par terre. Elle s&rsquo;applique seulement \u00e0 faire la vaisselle et \u00e0 laisser le plan de travail de la cuisine propre et d\u00e9gag\u00e9. Elle n&rsquo;a pas balay\u00e9 de la semaine. Les papiers enroul\u00e9s des pelotes quand elles les ont achet\u00e9s au bazar chinois sont maintenant sous le piano, sous la petite table du t\u00e9l\u00e9phone, sous l&rsquo;autre table de l&rsquo;ordinateur. Elle s&rsquo;en fiche. Elle se tait. Ils ont dit de ne pas en parler. La fille se tait parfois. D&rsquo;autres fois elle veut rassurer la m\u00e8re et elle raconte des histoires de rien, ce qu&rsquo;elle regarde sur son \u00e9cran pendant qu&rsquo;elle pique le crochet, puis tire le fil. Elles n&rsquo;\u00e9taient pas d&rsquo;accord hier soir sur le film \u00ab\u00a0La le\u00e7on de piano\u00a0\u00bb que la m\u00e8re a aim\u00e9 et que la fille a accus\u00e9 de faire l&rsquo;apologie du viol. La m\u00e8re a revu le film qu&rsquo;elle avait d\u00e9j\u00e0 presque oubli\u00e9, se souvenant seulement qu&rsquo;elle avait bien aim\u00e9. La fille a dit: la r\u00e9alisatrice romantise le viol. La m\u00e8re a admis qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas vu les choses ainsi\u2026 \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. L&rsquo;\u00e9poque. La m\u00e8re se sent vieille et d\u00e9pass\u00e9e par l&rsquo;\u00e9poque, par sa fille, par la vie. La fille en veut \u00e0 Jane Campion et ne comprend pas que tout le monde la consid\u00e8re comme une r\u00e9alisatrice f\u00e9ministe. La m\u00e8re lui promet de lui montrer d&rsquo;autres films de Jane Campion. La fille a \u00e9t\u00e9 plus indulgente \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de Tim Burton et de sa mani\u00e8re de d\u00e9rouler le personnage de Cat woman face \u00e0 Batman. La m\u00e8re fait ce qu&rsquo;elle peut. Elle dit s&rsquo;\u00e9tait en 1992. La le\u00e7on de piano en 1993. Elles n&rsquo;ont pas parl\u00e9 de la sc\u00e8ne du pied d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment mis dans les ronds de cordes \u00e0 la fin du film. Ils ont dit de ne pas en parler, alors la m\u00e8re et la fille parlent de cin\u00e9ma et font du crochet dans une salle \u00e0 manger avec un chien qui ronfle et la fille qui rit des images sur son \u00e9cran de t\u00e9l\u00e9phone. Une s\u00e9rie belge tourn\u00e9e comme une vraie fausse t\u00e9l\u00e9r\u00e9alit\u00e9 o\u00f9 les joueurs doivent s&rsquo;affronter pour gagner un titre de s\u00e9jour. La m\u00e8re dit que c&rsquo;est l&rsquo;apologie du racisme, la fille dit non au contraire c&rsquo;est une d\u00e9nonciation du racisme. Elles ne sont pas d&rsquo;accord. Ils ont dit de ne pas en parler. Ils ont dit \u00ab\u00a0votre fille a besoin de pr\u00e9sence\u00a0\u00bb. La m\u00e8re est pr\u00e9sente. Elle pique son crochet dans la maille. Elle tire le fil et ses gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s ne lui enl\u00e8vent pas la peur au ventre, mais au moins elle est pr\u00e9sente. Ils ont dit de ne pas en parler. Elle, la m\u00e8re, n&rsquo;en parle pas et la fille non plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>3 | \u00c9CRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle n&rsquo;ira pas \u00e0 Kovalam l&rsquo;an prochain. L&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re Elle avait pris un carnet et son aquarelle avec la ferme ambition d&rsquo;\u00e9crire son premier carnet de voyage. Avec beaucoup de maladresse elle avait tent\u00e9 de dessiner ce qu&rsquo;elle voyait assise \u00e0 la table du restaurant de la clinique. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas si ambitieux, juste un petit vase avec des fleurs. Le r\u00e9sultat l&rsquo;a d\u00e9courag\u00e9. Elle n&rsquo;a pas tenu de carnet de voyage. Elle a d\u00e9cid\u00e9 de raconter l&rsquo;histoire d&rsquo;une femme devant la mer et elle s&rsquo;est inspir\u00e9 de la vie de <a href=\"https:\/\/archive.org\/details\/DeenaMetzger18Aug2020YiddishBookCenter\">Deena Metzger <\/a>parce qu&rsquo;elle avait \u00e9t\u00e9 s\u00e9duite par la mani\u00e8re dont Deena racontait son p\u00e8re, l&rsquo;\u00e9crivain Arnold Posy. Deena raconte que son p\u00e8re \u00e9tait d\u00e9vou\u00e9 \u00e0 la culture yiddish. Un homme int\u00e8gre. Elle cherche ses mots pour raconter la vie de son p\u00e8re de la mani\u00e8re la plus pr\u00e9cise possible. Cette femme rid\u00e9e, ses cheveux blanc, ses boucles d&rsquo;oreilles bleues, la touche. Deena sait dire \u00ab\u00a0je ne sais rien des parents de mon p\u00e8re\u00a0\u00bb. Le silence qui suit est plein de elle ne saurai pas dire quoi ni de quelle mati\u00e8re est ce silence. Elle \u00e9coute cette femme raconter son p\u00e8re r\u00e9pondant du mieux qu&rsquo;elle peut aux questions de la jeune femme qui veut savoir et conduit l&rsquo;entretien. Il ira rejoindre la collection du Yiddish Book Center dans le cadre du Wexler Oral History project. Deena est son personnage. Elle va la raconter \u00e0 Kovalam. Elle va raconter son rire et ses silences, la mani\u00e8re qu&rsquo;elle a de poser sa main sur son c\u0153ur comme son p\u00e8re le faisait. Deena ira \u00e0 Kovalam et elle non. Pas cette fois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>4 | DE SOI-M\u00caME, ET D\u2019\u00c9CRIRE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je m&rsquo;en veux de ne pas avoir la discipline d&rsquo;\u00e9crire tous les jours alors que je sais que c&rsquo;est la seule chose qui aura jamais de sens dans ma vie. J&rsquo;ai beaucoup de col\u00e8re parce que je sais la chance que j&rsquo;ai de vouloir \u00e9crire et de pouvoir le faire sans me soucier de savoir si c&rsquo;est juste ou non. Il n&rsquo;y a que l&rsquo;\u00e9criture. Je voudrais que ce soit la fondation, la racine, le pilier, la croyance, la seule v\u00e9rit\u00e9 qui vaille et qui me rassure quand tout tremble et finit par s&rsquo;effondrer. Je pourrais apr\u00e8s la catastrophe revenir aux mots. Je pourrais les coller un \u00e0 un pour donner un sens dont je n&rsquo;aurais rien \u00e0 faire mais je serais berc\u00e9e par la musique des mots. J&rsquo;\u00e9coute la voix de Deena pendant que j&rsquo;\u00e9cris ces mots et sa voix me berce. L&rsquo;\u00e9criture, ceux qui \u00e9crivent sont ceux qui me bercent. Le monde peut trembler et s&rsquo;effondrer. Le chaos peut d\u00e9foncer ma porte. Je peux tout entendre et m&rsquo;effondrer moi aussi il y aura toujours ce moment de gr\u00e2ce que je vis maintenant en \u00e9coutant la voix d&rsquo;une femme dont je ne sais rien, raconter la vie de son p\u00e8re, un \u00e9crivain que je n&rsquo;ai jamais lu et dont j&rsquo;ignore tout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>5 | \u00c0 VOUS LA CANTONADE !<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je voudrais \u00eatre capable de ne vivre que la moiti\u00e9 de ce que je voulais vivre. Ce n&rsquo;est pas ce que je fais. Je ne vis m\u00eame pas l&rsquo;autre moiti\u00e9. Tout est g\u00e2ch\u00e9 par la frustration et l&rsquo;obligation de d\u00e9clarer publiquement ma capitulation. Il m&rsquo;arrive de penser que je suis \u00e9crite et que je n&rsquo;\u00e9cris pas. Je pourrais aussi dire (je peux dire ce que je veux) que je suis v\u00e9cue et que je ne vis pas. Ce que je sais, c&rsquo;est que le sens je l&rsquo;ai perdu et que la seule chose qui me calme aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est d&rsquo;\u00e9couter la vieille Deena, son rire, le bruit de sa bouche quand elle boit de l&rsquo;eau, sa voix moins claire que celle de la jeune femme qui parle lentement comme pour ne pas la brusquer. Je suis impuissante face \u00e0 la vie et face \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture aussi. J&rsquo;ai envie de dire (je peux dire ce que je veux) que je d\u00e9clare forfait. Je capitule. Je laisse la col\u00e8re, la frustration prendre la main et je me promets une fois de plus d&rsquo;\u00e9crire chaque jour parce que je suis trop punie quand je ne le fais pas parce qu&rsquo;alors tout s&rsquo;effondre, plus rien ne fait sens et je dois revenir repentante aux mots, \u00e0 ma discipline comme une petite fille qui se fait gronder parce qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas fait ses devoirs et voulait jouer dehors avec les autres enfants derri\u00e8re la barri\u00e8re qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas le droit de franchir parce qu&rsquo;elle aurait une mauvaise vie si elle n&rsquo;ob\u00e9issait pas. Elle ob\u00e9it. J&rsquo;ob\u00e9is et j&rsquo;ai une vie remplie de moiti\u00e9s que je m&rsquo;applique \u00e0 d\u00e9couvrir mot \u00e0 mot. Je n&rsquo;\u00e9cris pas. Je suis \u00e9crite. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 | DU MONDE Comment l\u00e2cher sans savoir ce qui r\u00e9siste ? 2 | LE R\u00c9EL, LE R\u00c9EL, ENCORE LE R\u00c9EL La table ronde de la salle \u00e0 manger est recouverte de livres, de v\u00eatements et de pelotes de fils. Un fruitier dans le fond duquel pourrissent des cannes de la Jama\u00efque couronne le fatras. 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