{"id":219295,"date":"2026-08-19T08:18:21","date_gmt":"2026-08-19T06:18:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=219295"},"modified":"2026-08-20T08:31:05","modified_gmt":"2026-08-20T06:31:05","slug":"chroniques-07-a-laube","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-07-a-laube\/","title":{"rendered":"#chroniques #07 | \u00e0 l&rsquo;aube"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\"><strong>1\u00a0|\u00a0DU MONDE<\/strong><br>je dis seulement oui \u00e0 l&rsquo;aube, en me taisant<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:17px\"><strong>2&nbsp;|&nbsp;LE R\u00c9EL,&nbsp;LE R\u00c9EL,&nbsp;ENCORE LE R\u00c9EL<\/strong><br>Supposons que marchant dans la for\u00eat je n&rsquo;ai pas de r\u00e9seau, et que sentant une pr\u00e9sence derri\u00e8re moi je feins d&rsquo;avoir une conversation au t\u00e9l\u00e9phone ce qui est vrai; supposons que cette conversation porte sur les trous noirs et que la pr\u00e9sence derri\u00e8re moi s&rsquo;en effraye, supposons que la question des trous noirs ou le seul fait de feindre de parler au t\u00e9l\u00e9phone me permet d\u2019\u00e9chapper au pire ce jour-l\u00e0 ce qui est vrai <br><br>Supposons que j\u2019oublie mon t\u00e9l\u00e9phone sur la table ce qui est vrai ; supposons qu&rsquo;elle entre juste apr\u00e8s moi et que mon t\u00e9l\u00e9phone sonne ce qui est vrai; supposons qu&rsquo;elle me crie par la fen\u00eatre: Tu as oubli\u00e9 ton t\u00e9l\u00e9phone, il vient de sonner, c\u2019est peut-\u00eatre urgent ; supposons que je remonte en courant et qu&rsquo;elle me tend mon t\u00e9l\u00e9phone et que sa bouche tremble d&rsquo;une \u00e9trange fa\u00e7on ce qui est vrai<br><br>Supposons que je conduis sur une petite route longeant la Loire et que mon t\u00e9l\u00e9phone pos\u00e9 sur le si\u00e8ge passager sonne, ce qui est vrai; supposons que je me d\u00e9porte sur le bas c\u00f4t\u00e9 pour me garer et d\u00e9crocher ce qui est vrai; supposons qu&rsquo;il dit quelque chose que je ne comprends pas sur le champ; supposons qu\u2019il r\u00e9p\u00e8te ce qu\u2019il vient de dire et que je hurle plus fort que ce dont je peux me souvenir \u00e0 pr\u00e9sent ce qui est vrai<br><br>Supposons que je confonds ton t\u00e9l\u00e9phone avec le mien ce qui est vrai ; supposons que je pars avec ton t\u00e9l\u00e9phone et qu&rsquo;il sonne ce qui est vrai; supposons qu&rsquo;on me prend pour toi et que je d\u00e9cide de rester toi ce qui est vrai; supposons que tu fais la m\u00eame chose de ton c\u00f4t\u00e9; supposons que je t&rsquo;appelle sur mon t\u00e9l\u00e9phone et qu&rsquo;\u00e9tant toi je me parle comme \u00e0 moi m\u00eame ce qui est vrai<br><br>Supposons que je prends mon t\u00e9l\u00e9phone pour un carnet ce qui est vrai, supposons que je lui dicte des notes en marchant ce qui est vrai ; supposons qu&rsquo;une averse se d\u00e9clenche et que l&rsquo;eau qui d\u00e9ferle noie mon t\u00e9l\u00e9phone ce qui est vrai; supposons que je perde toutes mes notes et que de rage je jette mon t\u00e9l\u00e9phone dans le ru inond\u00e9 et qu&rsquo;il d\u00e9rive jusqu&rsquo;\u00e0 la mer ce qui n&rsquo;est pas tout \u00e0 fait vrai <br><br>Supposons que ce t\u00e9l\u00e9phone d\u00e9rivant ait \u00e9t\u00e9 rep\u00each\u00e9 au large puis plong\u00e9 dans une boite avec du riz; supposons qu&rsquo;il ait remarch\u00e9; supposons que tu aies trouv\u00e9 mon num\u00e9ro dans l&rsquo;agenda de mon t\u00e9l\u00e9phone et que tu m&rsquo;aies appel\u00e9e, supposons que je t&rsquo;aie dit oui <br><br><strong>3&nbsp;|&nbsp;\u00c9CRIRE AVEC&nbsp;CLARICE&nbsp;LISPECTOR<\/strong><br>Maintenant seulement je sais combien j\u2019ai aim\u00e9 cette chambre \u00e0 l\u2019\u00e9cart du port et son balcon \u00e0 trois chaises projet\u00e9es sur l&rsquo;envers d&rsquo;un monde<br><br>Ces voix d\u00e9lest\u00e9es du sens des mots et les appels des grands bateaux loin dans la fournaise<br><br>Maintenant je sais combien \u00e7a ne ressemblait \u00e0 rien d\u2019autre parce que j\u2019y \u00e9tais finalement seule<br><br>Ce balcon, ce vin \u00e2pre, que je buvais dans deux verres en regardant \u00e0 travers les fum\u00e9es d&rsquo;a\u00e9ration l&rsquo;arrangement des astres comme une grande n\u00e9cropole<br><br>Ce patio aux murs couverts de signes comme autant de tentative de laisser trace et le ronronnement du ventilateur qui faisait voler les pans d&rsquo;affiches d\u00e9coll\u00e9es <br><br>Marina, Josu\u00e9, Pablo, Anne et Pierre, Fran\u00e7ois, Lucia, Marie, Tom et Paul, Rebecca, Samuel, Ismael et John mettons, avec des coeurs <br><br>L&rsquo;odeur de propre; les oui ou les yes \u00e0 l&rsquo;accueil ; les na\u00ed qui sonnaient comme non<br><br>Maintenant seulement je sais combien j&rsquo;ai aim\u00e9 marcher vers le port sur le bitume fracass\u00e9 et br\u00fblant&nbsp;&nbsp;<br><br>Cette chatte noire et blanche \u00e9borgn\u00e9e que je caressais en passant <br><br>La majest\u00e9 des grues en rotation et l&rsquo;envol des oiseaux blancs <br><br>Cet homme nich\u00e9 dans le treillis d&rsquo;une tour qui semblerait dormir <br><br>Les navires b\u00e9ants et les couleurs de la foule au premier jour s\u2019engouffrant<br><br>Cette table, la m\u00eame, et de l&rsquo;aube \u00e0 l\u2019\u00e9crasement du jour boire dans un verre de cantine des jus noirs <br><br>Et jusqu\u2019au moment d&#8217;embarquer t\u2019\u00e9crire ces lettres qui ne partiraient pas<br><\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">A rebours <br>Le gar\u00e7on d'\u00e0 c\u00f4t\u00e9, ce si\u00e8ge libre entre nous avec les pochons de nourriture ; ce sachet de chips qui se r\u00e9pand au premier trou d\u2019air<br>L\u2019appel de l\u2019h\u00f4tesse, l\u2019odeur de sa peau quand elle se penche pour me demander et que je r\u00e9ponds : je ne sais pas, je suppose, j\u2019imagine<br>Les couloirs, le ciel blanc derri\u00e8re les baies, le souvenir d\u2019\u00eatre all\u00e9e  regarder les engins volant avec mon p\u00e8re la dimanche mais c'\u00e9tait un autre a\u00e9rogare <br>Le trajet en auto du nord vers le sud, le vide d'ao\u00fbt, la lumi\u00e8re d'ao\u00fbt \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie, les fum\u00e9es, les tours de verres  <br>La cave inond\u00e9e avant de monter dans la voiture qui m\u2019emm\u00e8nerait <br>L\u2019\u00e9t\u00e9 du jardin cot\u00e9 nord-est, l\u2019enchantement de la lumi\u00e8re ; le sms, les quelques mots tap\u00e9s pour ne pas dire<br>La nuit \u00e0 repasser le fer sur des chiffons en regardant les trous<br>Le fondant du chocolat sous la cire des bougies d'anniversaire<br>Cette sc\u00e8ne arrondie du c\u00f4te de Bastille, le concert un peu rat\u00e9 <br>La femme qui passe entre les tables et dit des po\u00e8mes \u00e0 l\u2019oreille en \u00e9change d\u2019une pi\u00e8ce<br>La robe noire pr\u00e9s du corps, la maigreur<br>Le d\u00e9sordre du lit)<br>Le livre au chevet<br>La valise<\/pre>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:17px\"><strong>4\u00a0|\u00a0DE SOI MEME ET D&rsquo;ECRIRE <\/strong><br>Imaginons qu&rsquo;il est cinq heures du matin et que je traverse un jardin dans l&rsquo;obscurit\u00e9; je vois des paliers dans ce jardin et, pour chacun d&rsquo;eux, des marches de pierre, je distingue l&rsquo;ombre d&rsquo;un figuier du moins je le sens<br>Imaginons que j&rsquo;aie un pied abim\u00e9, une raideur et un boitement; imaginons mon t\u00e2tonnement en empruntant les marches du jardin <br>Il y a maintenant devant moi ce bureau o\u00f9 je vais entrer apr\u00e8s avoir fait coulisser une porte de verre, imaginons sa r\u00e9sistance \u00e0 \u00eatre ouverte; imaginons au sol ce tapis \u00e9pars de poussi\u00e8res de feuilles <br>Imaginons que je m&rsquo;assois dans un fauteuil noir devant une table recouverte d&rsquo;un drap; imaginons la lueur de l&rsquo;ordinateur qui s&rsquo;allume; et cette nu\u00e9e d&rsquo;insectes r\u00e9veill\u00e9s par la lueur; et l&rsquo;aboiement d&rsquo;un chien, du c\u00f4t\u00e9 des hangars je suppose celui que j&rsquo;aurais vu hier attach\u00e9 \u00e0 cette chaine trop courte ; je vois maintenant le reflet d&rsquo;un visage je comprends que c&rsquo;est le mien en surimpression des mots de la page qui s&rsquo;est ouverte \u00e0 de l&rsquo;\u00e9cran<br>Imaginons maintenant le jour se pr\u00e9cisant derri\u00e8re un feuillage dense; l&rsquo;aube embrasant d&rsquo;or le verre sali de la fen\u00eatre devant moi <br>Imaginons un silence habit\u00e9<br>Imaginons que je dis oui <br><br><strong>5\u00a0|\u00a0\u00c9CRIRE AVEC\u00a0<\/strong><br>Ce qu\u2019une vache orange surgie dans un jardin au milieu des fleurs et des chaises r\u00e9veille de l\u2019inconscient des territoires<br><br>Ce qu\u2019une voix inconnue chantant dans une autre langue enl\u00e8ve de notre r\u00e9sistance au jour qui vient<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:17px\">Ce qu\u2019un ver luisant sous des \u00e9toiles grosses comme le poing ram\u00e8ne de l\u2019enfance <br><br>Ce que la mastication du pain ne dit pas de son odeur <br><br>Ce que deux pages d&rsquo;un livre \u00e9mergeant d&rsquo;un chemin de terre ne disent pas de Wilfrid Rei<br><br>Ce qu\u2019une pierre suivant qu\u2019elle est tomb\u00e9e ici o\u00f9 l\u00e0 rapporte d\u2019un paysage<br><br>Ce qu\u2019un serpent mort ne dit pas d\u2019un serpent vivant<br><br>Ce que cette seule phrase : c\u2019est fini, rec\u00e8le de possibles<br><br>Ce qu&rsquo;un serpent vivant dans le bec d&rsquo;une corneille dit de la probabilit\u00e9 de ne pas en r\u00e9chapper<br><br>Ce que convoquant son visage j\u2019entends de son absence <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:17px\">Ce qui revient \u00e0 l\u2019instant ou pour prendre note j\u2019ouvre mon t\u00e9l\u00e9phone <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui rejoins la mer<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ce qui s\u2019ab\u00eeme <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ce qui n\u2019est <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:17px\"><br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1\u00a0|\u00a0DU MONDEje dis seulement oui \u00e0 l&rsquo;aube, en me taisant 2&nbsp;|&nbsp;LE R\u00c9EL,&nbsp;LE R\u00c9EL,&nbsp;ENCORE LE R\u00c9ELSupposons que marchant dans la for\u00eat je n&rsquo;ai pas de r\u00e9seau, et que sentant une pr\u00e9sence derri\u00e8re moi je feins d&rsquo;avoir une conversation au t\u00e9l\u00e9phone ce qui est vrai; 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