{"id":219976,"date":"2026-08-24T07:59:24","date_gmt":"2026-08-24T05:59:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=219976"},"modified":"2026-08-24T10:30:07","modified_gmt":"2026-08-24T08:30:07","slug":"chroniques-07-melodie-irlandaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-07-melodie-irlandaise\/","title":{"rendered":"#chroniques #07 |\u00a0\u00abM\u00e9lodie irlandaise\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1. OUI<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>A tout ce qui \u00e9loigne du non-sens, de l\u2019absurde cruel, mille et mille fois tragique, je dis oui<br>Je dis oui \u00e0 la mort des tyrans, rouleaux-compresseurs du monde et de nos \u00e2mes<br>Je dis seulement oui, \u00e0 la danse, \u00e0 la transe, \u00e0 la chance.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>2. LE R\u00c9EL, LE R\u00c9EL, ENCORE LE R\u00c9EL.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Supposons que des pirates masqu\u00e9s en gens ordinaires aient \u00e9t\u00e9 embauch\u00e9s par des monstres cupides et cyniques pour mettre \u00e0 mal, sur toute la plan\u00e8te, la communication entre les \u00eatres humains, ce qui est vrai. Supposons que la totalit\u00e9 des stocks mondiaux de chargeurs ait \u00e9t\u00e9 d\u00e9rob\u00e9e en douce par ces m\u00eames pirates, ce qui est vrai. Supposons que nous assistions tous, les uns les autres, \u00e0 quelques heures d\u2019intervalle, aux derni\u00e8res secondes de vie de nos portables, ce qui est vrai. Supposons que ces derniers instants soient absolument d\u00e9chirants car ils signent la fin d\u2019une quantit\u00e9 inimaginable d\u2019\u00e9changes \u00e0 distance, ce qui est on ne peut plus vrai. Supposons que tous les amoureux pleurent \u00e0 chaudes larmes \u00e0 l\u2019id\u00e9e de ne plus entendre la voix de leur bien-aim\u00e9(e) avant longtemps, ce qui est terriblement vrai. Supposons que, dans la rue, aux terrasses des caf\u00e9s, dans les bus, les trains, et les m\u00e9tros, les gens commencent \u00e0 redresser leur visage et \u00e0 regarder leurs voisins et leurs voisines, ce qui serait certainement vrai. Supposons que leurs regards, anim\u00e9s du vif d\u00e9sir d\u2019\u00e9changer, de faire connaissance, de se raconter et de d\u00e9couvrir, se croisent \u00e0 nouveau, dans la fra\u00eecheur du matin, comme dans la p\u00e9nombre du soir, ce qui est vrai. Supposons que j\u2019aie saisi le regard d\u2019un homme et d\u2019une femme \u00e0 la seconde pr\u00e9cise o\u00f9 ils sont tomb\u00e9s en amour, ce qui est vrai. Imaginez la suite, vraie ou pas vraie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>3. \u00c9CRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si je repense \u00e0 Cork, je revois instantan\u00e9ment l\u2019int\u00e9rieur du H.I.B Bar, apr\u00e8s que j\u2019ai pouss\u00e9 la porte pour rejoindre Jens, par une apr\u00e8s-midi de f\u00e9vrier. L\u2019impression imm\u00e9diate, et in\u00e9dite, d\u2019entrer dans un film. Ici, on n\u2019\u00e9coute que de la musique classique, et presque exclusivement Beethoven. Dans la chemin\u00e9e, c\u00f4t\u00e9 gauche, cr\u00e9pite un bon feu qui fait oublier l\u2019humidit\u00e9 p\u00e9n\u00e9trante de l\u2019ext\u00e9rieur, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 quelques clients \u00e9changent paisiblement, assis \u00e0 l\u2019une des petites tables rondes&nbsp;; c\u00f4t\u00e9 droit deux ou trois silhouettes, accoud\u00e9es au bar, \u00e9coutent les habituels sarcasmes de Micha\u00ebl, le vieux patron m\u00e9lomane, on dirait des figurants, tant la composition conf\u00e8re \u00e0 la sc\u00e8ne une dimension parfaite. Jens est l\u00e0, presque au centre de la pi\u00e8ce, il lit tranquillement un journal pos\u00e9 devant lui sur la table.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lors de mes premi\u00e8res errances dans le centre-ville, je suis plus qu\u2019\u00e9tonn\u00e9e par ce qui m\u2019appara\u00eet comme un formidable et incroyable d\u00e9sordre des choses (objets, produits, articles) \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des commerces. Trier, ranger, faire des piles de format g\u00e9om\u00e9trique ne semble pas \u00eatre une exigence syst\u00e9matique ici. On dirait ma chambre&nbsp;! Le coffee-shop en est le prolongement, c\u2019est le salon mais \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur&nbsp;: on peut s\u2019y sentir \u00e0 l\u2019aise, boire autant de <em>mug<\/em> de caf\u00e9 ou de th\u00e9 qu\u2019on veut, et profiter d\u2019un excellent <em>irish breakfast<\/em>, <em>red beans<\/em>, <em>sausages<\/em>, <em>fried eggs and bread<\/em>&nbsp;: <em>I love<\/em> <em>it<\/em>&nbsp;! Le tout pour une somme modique, le luxe pour une \u00e9tudiante fauch\u00e9e&nbsp;! Le coffee-shop devient vite un refuge pour grignoter, m\u00e9diter, noircir des carnets.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La tapisserie \u00e0 grosses fleurs ultra d\u00e9su\u00e8te des maisons, et m\u00eame du cabinet m\u00e9dical o\u00f9 j\u2019ai d\u00fb me rendre \u00e0 cause d\u2019une angine qui ne passait pas. Les patients qui attendent leur tour, dans la salle d\u2019attente, semblent atteints d\u2019un probl\u00e8me tr\u00e8s grave, l\u2019un porte des protub\u00e9rances \u00e9tranges sur une partie du corps, un autre est tr\u00e8s p\u00e2le, respire difficilement, et semble vraiment mal en point. Je me sens g\u00ean\u00e9e d\u2019attendre pour une consultation. On ne va pas chez le m\u00e9decin pour trois fois rien enfin&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A la nuit tomb\u00e9e, \u00e9t\u00e9 comme hiver, on croise des adolescentes v\u00eatues de deux petites pi\u00e8ces de tissu, une en haut l\u2019autre en-bas, totalement ivres, riant et criant sur le trottoir. D\u00e8s la fin du travail arriv\u00e9e, on se r\u00e9unit \u00e0 nouveau, mais au pub, pour encha\u00eener les pintes. Je n\u2019ai jamais compris comment l\u2019\u00e9tudiante marseillaise, M\u00e9lanie, une fille au gabarit de fillette de douze ans, pouvait boire autant de pintes sans bafouiller ni tomber. Moi, apr\u00e8s une pinte, le chemin du retour m\u2019apprend ce que signifie \u00ab&nbsp;\u00eatre raide&nbsp;\u00bb, et je m\u2019\u00e9croule sur mon lit sans m\u00eame enlever ma parka. A la Saint-Patrick, Doctor Kravis, haute figure du d\u00e9partement des Lettres, ne m\u2019avait-elle pas dit, avec sa belle voix grave, mais r\u00e9sign\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;The town is going to be a river of beer&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Certains matins l\u2019odeur si particuli\u00e8re de la tourbe envahit l\u2019air&nbsp;; le soir, les relents de friture en provenance des fish and ships et autres fournisseurs de hamburger de toutes sortes chargent l\u2019air d\u2019une odeur si puissante qu\u2019elle peut en devenir \u00e9c\u0153urante, ou carr\u00e9ment donner envie de d\u00e9vorer des tonnes de frites.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et puis il y a cette pluie d\u2019\u00e9t\u00e9, impr\u00e9visible, au cours de la promenade au bord de la Blackwater. Au d\u00e9but elle est l\u00e9g\u00e8re et rafra\u00eechissante, on pourrait presque la prendre pour une bonne surprise, puis elle s\u2019intensifie doucement, doucement, puis tellement, tellement, qu\u2019en quelques secondes elle nous douche de la t\u00eate aux pieds. On rit, on rit de se voir aussi tremp\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme j\u2019ai ador\u00e9 ces ciels changeants, o\u00f9 le ciel le plus sombre n\u2019est pas une fatalit\u00e9 &#8211; on l\u2019apprend vite &#8211; mais peut toujours \u00e9voluer vers son exact oppos\u00e9, faire subitement l\u2019offrande d\u2019un soleil \u00e9clatant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En voiture, j\u2019avance en pleine campagne en \u00e9coutant \u00ab&nbsp;la Truite&nbsp;\u00bb, suis justement d\u2019une humeur sautillante. Un panneau indique un lac, allez je grimpe, \u00e7a serpente, \u00e7a serpente&#8230;j\u2019arrive tout en haut, je sors de voiture. L\u2019\u0153il marine d\u2019un g\u00e9ant m\u2019attendait, il est si envo\u00fbtant que je m\u2019assois dans l\u2019herbe grasse pour le contempler, le contempler un long moment, vivante, heureuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au fond du pub, par cette nuit d\u2019hiver, il y a ce beau vieillard aux cheveux blancs. La pinte dans la main, il n\u2019est pas seulement l\u00e0, il rayonne de toutes ses prunelles bleues et de ses bonnes joues roses. Il exhale une telle impression de sant\u00e9 qu\u2019on pourrait le croire \u00e9ternel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>4. Supposons l\u2019erron\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Supposons que je sois toujours, syst\u00e9matiquement, et quelles que soient les circonstances, d\u2019une humeur \u00e9gale, ce qui n\u2019est pas vrai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Supposons que j\u2019ose toujours aller vers l\u2019 inconnu, ce qui n\u2019est pas vrai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Supposons que je continue de vivre comme si je pr\u00e9parais un dipl\u00f4me archi-indispensable, ce qui n\u2019est pas vrai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Supposons que j\u2019\u00e9prouve un incomparable plaisir dans la s\u00e9dentarit\u00e9 la plus stricte, ce qui n\u2019est pas vrai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Supposons que je devienne une rabat-joie que tout le monde \u00e9vite, ce qui n\u2019est pas vrai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Supposons que je construise un projet qui me permette d\u2019\u00e9prouver un tel sentiment de r\u00e9alisation \u2013 de \u2013 soi que je me mets \u00e0 regarder les autres de haut, ce qui n\u2019est pas vrai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Supposons que je d\u00e9veloppe des sentiments puissants pour mes voisins, ce qui n\u2019est pas vrai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Supposons que je change tellement ma fa\u00e7on de penser, de voir, et de sentir, que mes relations les plus difficiles deviennent fluides, sereines, et nourrissantes, ce qui n&rsquo;est malheureusement pas vrai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>5. La cantonade<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que je pourrais dire mais&#8230;non<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui me vaut des reproches<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que je voudrais dire mais sans oser le faire<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que j\u2019ose avouer et n\u2019est pas toujours ce que je veux<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que je veux, qu\u2019est-ce que j\u2019en sais&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qu\u2019on m\u2019a dit, et qu\u2019il aurait mieux valu ne pas entendre<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qu\u2019on croit avoir compris sans savoir qu\u2019on se trompe encore<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que j\u2019imagine des autres, ce qu\u2019ils sont<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui vaut la peine, ce qui blesse sans le valoir<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui m\u2019obs\u00e8de trop souvent, ce qui m\u2019\u00e9chappe sans cesse<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui m\u2019emp\u00eache d\u2019\u00eatre quoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui me ferait plaisir,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ce qui me tue<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. 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