{"id":2201,"date":"2019-06-21T14:15:02","date_gmt":"2019-06-21T12:15:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=2201"},"modified":"2019-06-21T14:22:47","modified_gmt":"2019-06-21T12:22:47","slug":"et-nos-desirs-avec","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/et-nos-desirs-avec\/","title":{"rendered":"Et nos d\u00e9sirs avec."},"content":{"rendered":"\n<p><a>Et nos d\u00e9sirs avec<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>La fra\u00eecheur stationnait au sol, et le miracle de nos journ\u00e9es, pesantes de soleil, et de nos nuits, impuissantes \u00e0 chasser la chaleur -peut-\u00eatre m\u00eame s\u2019employaient-elles \u00e0 la stocker pour que le lendemain soit plus terrible, plus \u00e9touffant, plus accablant encore, car c\u2019est ainsi qu\u2019on disait <em>C\u2019est accablant, accablant<\/em>, mot qui n\u2019a plus qu\u2019un sens, acquis au temps de mon enfance longue de neuf ann\u00e9es dont je parlerai apr\u00e8s, et d\u00e9signe le poids de l\u2019air blanc, solide, ardent, qui semblait ne pas arriver jusqu\u2019au sol, d\u2019o\u00f9 naissait le miracle, permanent, combat toujours gagn\u00e9, celui de la fra\u00eecheur du ciment color\u00e9 en traits g\u00e9om\u00e9triques- c&rsquo;\u00e9tait de pouvoir y coucher les enfants, pendant les  siestes longues de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, dans la maison aux volets clos mais persienn\u00e9s qui laissaient un rai blond s&rsquo;infiltrer, vers lequel nous, les enfants,  ma s\u0153ur et moi, nous avancions la main, tentions de saisir les poussi\u00e8res qui lui naviguaient dessus, mer \u00e9troite et toujours fr\u00e9quent\u00e9e, dor\u00e9e comme pouvait l\u2019\u00eatre l\u2019autre, la vraie, tout en \u00e9clats \u00e9toil\u00e9s de verre, sans une once d\u2019\u00e9cume en l\u2019absence de vent, contenue par la baie, ample, lointaine, mais qui pourtant, en \u00e9pousant le ciel, toile scintillante d\u00e9nu\u00e9e d\u2019horizon, semblait se rapprocher dangereusement de notre terrasse dont l\u2019unique n\u00e9flier, aux ramures serr\u00e9es, aux feuilles vertes presque noires, dures, stri\u00e9es, \u00e9paisses, abondantes, compactes, porteuses d\u2019ombre (l\u2019ombre sacr\u00e9e), \u00e9tait v\u00e9n\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gal d\u2019un saint, terrasse perch\u00e9e sur la colline doucement pentue cisaill\u00e9e par d\u2019innombrables escaliers, terrasse de laquelle, saisi d\u2019un grand vertige, on aurait pu plonger, corps bien droit et bras largement \u00e9cart\u00e9s, dans l\u2019azur&nbsp;? dans les flots&nbsp;?- petites filles allong\u00e9es sur la couverture en fil tiss\u00e9 d\u2019un dr\u00f4le de rose fonc\u00e9 -oh&nbsp;! je m\u2019en souviens, je m\u2019en souviens&nbsp;!- l\u00e9g\u00e8re \u00e0 \u00e9tendre par terre en un immense rectangle -je dis immense car nos petites chairs potel\u00e9es se sont construit un empire l\u00e0-dessus, conquis du bout des doigts, \u00e0 suivre, \u00e0 chevaucher la trame et ses dessins, mais aussi \u00e0 agrandir de minuscules trous, \u00e0 tire-bouchonner les fils \u00e9chapp\u00e9s, \u00e0 les m\u00e2chouiller en songeant, et je dis dessins mais c\u2019est impropre, c\u2019est tellement plus, un territoire enchant\u00e9 d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9levaient de magnifiques histoires n\u00e9es dans le relief des broderies ench\u00e2ss\u00e9es-  pour que s&rsquo;endorment nos jeunes vies sur le frais carrelage que la couverture avait majestueusement v\u00eatu -je dis majest\u00e9 car de ces sols de mon enfance n\u2019est rest\u00e9e que la couverture tiss\u00e9e, telle la couronne quand les t\u00eates royales tombent, <em>Ce qui sous-entendrait<\/em>, soutient ma s\u0153ur qui lit par-dessus mon \u00e9paule (en r\u00e9alit\u00e9, ce n\u2019est qu\u2019un pictogramme, je l\u2019appelle Nymiji, ma conscience contrari\u00e9e) <em>que notre vieille couverture aurait les attributs d\u2019une couronne, ce qui bien s\u00fbr ne peut \u00eatre le cas<\/em>, et moi, qui n\u2019aime pas qu\u2019elle commente en m\u00eame temps que j\u2019\u00e9cris, aussit\u00f4t agac\u00e9e, piqu\u00e9e au vif, je r\u00e9plique, <em>Toi, tu veux argumenter&nbsp;? Toi, toi qui nies le pass\u00e9 et son pouvoir&nbsp;?<\/em> comme on le v\u00e9rifiera un peu plus tard- ce qu\u2019elle n\u2019e\u00fbt plus \u00e0 faire quand elle devint ce qu\u2019elle \u00e9tait, une couverture, et qu\u2019elle quitta les sols pour les lits, parce que les sols de l\u2019appartement -un trois pi\u00e8ces cuisine dans un immeuble neuf, construit \u00e0 la h\u00e2te, bas et long comme un train, peint en blanc mais sans \u00eatre pimpant, implant\u00e9 dans un champ d\u2019orties qu\u2019on devait traverser en s\u2019\u00e9corchant les jambes pour en atteindre l\u2019entr\u00e9e prot\u00e9g\u00e9e par quelques m\u00e8tres de b\u00e9ton sur lequel des locataires (des kidnapp\u00e9s, comme nous, qui vont se reconna\u00eetre) exposaient \u00e0 la vue et \u00e0 l\u2019envie de tous l\u2019unique objet de luxe, leurs minables voitures achet\u00e9es d\u2019occasion, le plus souvent sous la pluie, car le temps \u00e9tait mauvais tout au long de l\u2019ann\u00e9e, mauvais de grisaille et de froidure aussi, mauvais, mauvais de ma m\u00e9chante humeur \u00e0 lui refuser l\u2019existence d\u2019un ciel, parce que celui-ci avait de l\u2019allure, de la couleur, des nuages, de la profondeur, alors que le mien, le seul \u00e0 m\u00e9riter ce nom \u00e9clatant d\u2019avenir, <em>Ci-el<\/em>, n\u2019\u00e9tait, en somme, qu\u2019une lumi\u00e8re- \u00e9taient en bois, d\u2019un parquet ordinaire que nos parents avaient habill\u00e9s de linol\u00e9um, comme c\u2019\u00e9tait la mode je crois, et que nos \u00eatres avaient grandi, dans l\u2019arrachement de l\u2019exil -je dis arrachement, alors que j\u2019ai pens\u00e9 douleur, mais il me fallait t\u00e9moigner d\u2019une douleur bien grande qui s\u2019assortissait \u00e0 une sorte rare de kidnapping, le kidnapping de masse, puisque nous \u00e9tions nombreux, tr\u00e8s nombreux \u00e0 en \u00eatre les objets, et je dis bien objet, que l\u2019on ne se m\u00e9prenne pas, que l\u2019on n\u2019imagine pas que je me suis tromp\u00e9e, <em>Ah&nbsp;! Tu veux dire sujet, les \u00eatres humains sont des sujets bien s\u00fbr&nbsp;!<\/em>&nbsp; et je r\u00e9ponds <em>Tiens donc, tu ne sais pas ce que c\u2019est que d\u2019\u00eatre enlev\u00e9, \u00e0 neuf ans, sans comprendre rien&nbsp;!<\/em>&nbsp;et toi, tu souris, tu veux me saisir l\u2019\u00e9paule, tu tends la main <em>Allons, allons, n\u2019y pensons plus, oublie<\/em>&nbsp;et tu m\u2019essuierais volontiers les larmes qui coulaient sur mes joues, moi assise par terre, entre deux valises en carton, tr\u00e8s belles, il faut le dire, que papa, qui \u00e9tait relieur, avait r\u00e9alis\u00e9es, et au dedans desquelles il avait tapiss\u00e9 du papier moir\u00e9 qu\u2019il utilisait pour la premi\u00e8re et la derni\u00e8re page des livres, comme une promesse de beaut\u00e9 de ce qu\u2019on allait d\u00e9couvrir, les mots, noirs, et la feuille chic, ivoire- alors que l\u2019inconnu, le pays, la ville, l\u2019\u00e9cole, les gens, les autres, les autres encore, semblaient vouloir nous maintenir \u00e0 genoux, moqu\u00e9es, et que nos corps raidis rejetaient l\u2019enfance pour se tailler un chemin -je dis tailler parce que s\u2019ouvrir, c\u2019est ample, \u00e7a respire, \u00e7a voit loin mais nous, c\u2019\u00e9tait dans la jungle que nous \u00e9tions, celles des petites filles aux jupes pliss\u00e9es, bien coiff\u00e9es bien \u00e9lev\u00e9es, qui nous tendaient des pi\u00e8ges dans des fourr\u00e9s urbanis\u00e9s- et tentaient de se redresser et y parvenaient enfin -apr\u00e8s avoir ramp\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole, sans m\u00eame en toucher la terre, \u00e9trang\u00e8re, en effa\u00e7ant l\u2019accent, humbles, mais humbles&nbsp;! tandis que ma m\u00e8re s\u2019insurgeait <em>C\u00e9line ne souffre de rien, elle adore son coll\u00e8ge&nbsp;!<\/em> que ma s\u0153ur, C\u00e9line donc, toujours derri\u00e8re, il faut bien le noter, rench\u00e9rissait <em>C\u2019est tellement formidable maintenant, que, franchement, je ne me rappelle rien de l\u2019\u00e9cole primaire, c\u2019est effac\u00e9, <\/em>et que moi, j\u2019attendais qu\u2019elles aient fini leurs discours d\u2019impeccable int\u00e9gration pour leur sauter \u00e0 la gorge mais insidieusement, pour doucereusement tordre le cou \u00e0 leurs propos <em>Ah&nbsp;! excuse-moi, tu as raison, c\u2019est parce que ton cartable p\u00e8se plus lourd que toi que tu peines \u00e0 entrer le matin dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation, et m\u00eame \u00e0 pousser la grille, on croirait qu\u2019il t\u2019oblige \u00e0 marcher \u00e0 reculons, non&nbsp;?<\/em>&#8211; alors que le sol s\u2019\u00e9loignait, qu\u2019il restait d\u00e9sormais sous les semelles, et que montait de lui l\u2019odeur, unique, du linol\u00e9um, tenace, que les lessivages n\u2019arrivaient pas \u00e0 att\u00e9nuer, sans qu\u2019elle soit g\u00eanante, parce qu\u2019elle disait aussi qu\u2019une vie nouvelle commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019imposer -non pas qu\u2019elle soit contraignante- puisqu\u2019il fallait avancer, sans se tourner vers le pass\u00e9, encore si proche -\u00e0 dix ans, peut-on dire que l\u2019on a un pass\u00e9, toute cette petite vie d\u2019aventure est encore tellement l\u00e0, dans la jeune m\u00e9moire- \u00e0 nous donner une place, en retrait, de c\u00f4t\u00e9, mais une place tout de m\u00eame et de cette hauteur atteinte \u2013 il nous en avait fallu de la pers\u00e9v\u00e9rance, et du r\u00eave, et c\u2019\u00e9tait un peu comme si chacune, <em>Et cette fois-ci taisez-vous&nbsp;! Tous&nbsp;! Arr\u00eatez&nbsp;!<\/em> <em>Vous savez que c\u2019est vrai&nbsp;!<\/em> nous avions r\u00e9ussi avec d\u2019immenses efforts \u00e0 nous \u00e9lever jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9crocher la lune, celle qui pourtant nous \u00e9tait promise si simplement \u00e0 l\u2019aube de l\u2019enfance, quand nos pieds minuscules foulaient joyeusement la couverture tiss\u00e9e- et la t\u00eate toujours renvers\u00e9e, les yeux riv\u00e9s sur les \u00e9toiles, peu nous importaient les sols de pierre, de bois, de bitume et de toute autre mati\u00e8re, tous les sols de cette autre terre, tant que l\u2019ascension de nos d\u00e9sirs \u00e9tait possible, pour nous qui savions qu\u2019elle pouvait \u00eatre, \u00e0 n\u2019importe quel moment de fureur ordinaire, stopp\u00e9e, pi\u00e9tin\u00e9e, dissoute, et nos d\u00e9sirs avec.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Et nos d\u00e9sirs avec La fra\u00eecheur stationnait au sol, et le miracle de nos journ\u00e9es, pesantes de soleil, et de nos nuits, impuissantes \u00e0 chasser la chaleur -peut-\u00eatre m\u00eame s\u2019employaient-elles \u00e0 la stocker pour que le lendemain soit plus terrible, plus \u00e9touffant, plus accablant encore, car c\u2019est ainsi qu\u2019on disait C\u2019est accablant, accablant, mot qui n\u2019a plus qu\u2019un sens, acquis <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/et-nos-desirs-avec\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Et nos d\u00e9sirs avec.<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":32,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[38],"tags":[],"class_list":["post-2201","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-01-une-phrase-des-sols"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2201","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/32"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2201"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2201\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2201"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2201"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2201"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}