{"id":220220,"date":"2026-09-01T06:53:00","date_gmt":"2026-09-01T04:53:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=220220"},"modified":"2026-09-01T15:50:56","modified_gmt":"2026-09-01T13:50:56","slug":"chroniques-08-elle-fait-comme-si-elle-pouvait-ecrire-en-cours","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-08-elle-fait-comme-si-elle-pouvait-ecrire-en-cours\/","title":{"rendered":"#chroniques #08 | elle fait comme si elle pouvait \u00e9crire (en cours)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\"><strong>1&nbsp;|&nbsp;DU MONDE<\/strong><br>Elle parle avec tant de voix qu&rsquo;on ne sait plus qui parle<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\"><strong>2&nbsp;|&nbsp;LE R\u00c9EL,&nbsp;LE R\u00c9EL,&nbsp;ENCORE LE R\u00c9EL<\/strong><br>Elle dit : tous les jours le m\u00eame chemin, une boucle d&rsquo;une dizaine de kilom\u00e8tres dans la montagne. Si je ne marche pas je me perds: je veux dire que je m&rsquo;\u00e9parpille et je ne peux plus \u00e9crire. Elle dit que marcher lui permet de se rassembler. Depuis la canicule elle a perdu en endurance. Il lui arrive de renoncer. Tu m&rsquo;imagines, moi, revenir sur mes pas? Hier \u00e0 hauteur du monolithe de pierre, elle s\u2019arr\u00eate. L&rsquo;air lui manque. Le ciel a pris une couleur d&rsquo;ardoise. Tu vois, ce gris d&rsquo;avant l&rsquo;orage? tu le vois n&rsquo;est-ce pas? Ce gris qui ouvre les couleurs? Sa voix se feutre, on dirait maintenant qu\u2019elle avance les mots \u00e0 t\u00e2tons. Elle dit qu&rsquo;elle doit s&rsquo;assoir au bord du chemin. Que la terre est devenue comme de la cendre, mais qu&rsquo;elle est douce sous la paume. Le parfum br\u00fbl\u00e9 de la terre elle le sent. Elle dit, je respire avec elle. Elle dit encore qu&rsquo;elle respire les couleurs que caresse la lumi\u00e8re. Les rousseurs, les verts, d&rsquo;eau et de for\u00eat, les bronzes. Des jaunes, des mauves, des framboises , cr\u00e8vent les broussailles. Rouge sang, et vert de gris ourlent les failles. La roche dress\u00e9e est comme la feuille d&rsquo;un boucher, incandescente. Elle cherche \u00e0 d\u00e9busquer l&rsquo;\u00e9coulement d&rsquo;une cascades, mais rien, pas m\u00eame la percussion d&rsquo;une source s&rsquo;\u00e9puisant goutte \u00e0 goutte. Tout est \u00e0 sec, tendu \u00e0 blanc. Tout se tait. Et c&rsquo;est, soudain. Inexplicable. Elle dit quelle se rel\u00e8ve d&rsquo;un bond et qu&rsquo;elle se met \u00e0 japper : une inflexion animale sort de moi. Elle dit : je crie au paysage. Comme une chienne, je crie. Et puis elle hurle. Elle dit que son cri percute la roche. Un r\u00e2le lui revient en \u00e9cho. Alors elle se souvient. C&rsquo;\u00e9tait il y a longtemps. Elle me dit, toi aussi tu devras t&rsquo;en souvenir. <br><br><strong>3&nbsp;|&nbsp;\u00c9CRIRE AVEC&nbsp;CLARICE&nbsp;LISPECTOR<\/strong><br>Elle fait comme si elle \u00e9tait cette chienne bless\u00e9e. Son pelage est roux tachet\u00e9 de brun sombre. Elle est immat\u00e9rielle et lourde \u00e0 la fois. Elle fait comme si elle \u00e9tait cette chienne qui expire. Elle est une chienne et elle est un phasme. Elle est cette chienne bless\u00e9e qui se fond \u00e0 la pierre. Elle fait comme si elle disparaissait sous cette peau animale. Elle fait comme si devenant cette chienne elle se changeait en pierre. Sa blessure saigne. Son sang p\u00e9n\u00e8tre les failles. Elle est l&rsquo;\u00e9coulement d&rsquo;une chienne de pierre. Rouge. Elle se r\u00e9pand.<br>Son profil se d\u00e9coupe sur le ciel de m\u00e9tal. <br>Elle est ce dessin min\u00e9ral sur un ciel qui s&rsquo;orage. <br>Elle fait comme si.<br>Elle fait comme si elle pouvait \u00e9crire. <br><br><strong>4&nbsp;|&nbsp;DE SOI MEME ET D&rsquo;ECRIRE <\/strong><br>Quand je n&rsquo;\u00e9cris pas est ce que je pense seulement \u00e9crire? Quand j&rsquo;\u00e9cris, et que rien? Quand \u00e9crire parce que rien. Quand \u00e9crire fait trop de voix ; trop de bruits \u00e0 la fois. Quand j \u00e9cris malgr\u00e9 tout. Comme ici. Comme si. Quand je vais marcher et puis rien. Quand dehors sous les arbres les b\u00eates se fossilisent. Quand la for\u00eat  perd ses os. Que la terre devient cendre. Et que je n&rsquo;\u00e9cris pas. Marchant. j&rsquo;\u00e9cris.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\"><strong>5&nbsp;|&nbsp;\u00c9CRIRE AVEC&nbsp;<\/strong><br>J&rsquo;ai pens\u00e9 \u00e0 la cuve \u00e9norme en forme de seau sur le chemin qui longe la route sous les arbres. J&rsquo;ai pens\u00e9 \u00e0 sa surface \u00e9rod\u00e9e pleine de signes coupants. A ses bronzes. \u00c0 ses verts. J&rsquo;ai pens\u00e9 \u00e0 cette fum\u00e9e qu&rsquo;elle crache; comme le chaudron d&rsquo;une sorci\u00e8re. Des sorci\u00e8res. Un chemin. Une proph\u00e9tie. Alors, la main. Alors le sang. Alors la voix de la cantatrice coupant obliquement la sc\u00e8ne au milieu des cr\u00e2nes, au milieu des vasques pleines de sang. Y plongeant ses mains. J&rsquo;ai pens\u00e9 que cette pi\u00e8ce est une pi\u00e8ce impossible \u00e0 monter, m\u00eame chant\u00e9e. J&rsquo;ai march\u00e9 avec le souvenir de cette pi\u00e8ce et de cette cuve enclose de grillages sous les arbres de la for\u00eat&#8230; J&rsquo;ai pens\u00e9 \u00e0 la guerre. Aux massacres. J&rsquo;ai pens\u00e9 \u00e0 la mort de ce vieillard qui retournait la terre et exhumait les os: C&rsquo;est quoi un g\u00e9nocide elle demande? Apres j&rsquo;ai crois\u00e9 un couple avec des chiens, de garde ou de guerre: leurs muscles obsc\u00e8nes. L&rsquo;inscription du t-shirt de l&rsquo;homme s&rsquo;efface pas la sensation de son corps au bord de l&rsquo;implosion, pas celle de la violence des chiens contenue dans le poing de l&rsquo;homme. Plus loin trois hommes font un feu; il fait trente degr\u00e9s sous les arbres et ils cuisent des saucisses dans la terre devenue cendre : prendre une pellet\u00e9 de terre leur jeter au visage? Je pourrais au virage bien apr\u00e8s la foret plonger \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du trou de cette voiture \u2014pare-prise explos\u00e9, pneus crev\u00e9s \u2014 dix ans qu&rsquo;elle se d\u00e9fait dans ce jardin devenu friche au pied de cette maison en ruine et les fen\u00eatres elles aussi sont crev\u00e9es, trous noirs elles absorbent la rue&#8230; je fais comme si je pouvais \u00e9crire : <em>c\u2019est un r\u00e9cit plein de bruit, de fureur, qu\u2019un idiot raconte et qui n\u2019a pas de sens<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\"><strong>5\u00a0|\u00a0\u00c9CRIRE AVEC<\/strong> &#8211; <strong>Bis \u2013 autre matin<\/strong>: <strong>plus pr\u00e8s de la consigne <\/strong><br>Au fil pend la robe de M., les deux chemises sont \u00e0 Pierre, je balaye la terrasse, miettes et feuilles desquam\u00e9es, poils du chien qui ne quitte jamais Pierre. La lumi\u00e8re baisse. Je n\u2019allume pas. Des rayons dorent l\u2019arbre du fond, le mur s&rsquo; ombre de feuilles ; les pommes pr\u00e9coces ont pourri . Le ciel passe au rose et fonce d&rsquo;un coup. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du mur les figues sont \u00e0 point. Je bute sur une paire de sandales, je me baisse pour les ramasser ; un nid de papiers de bonbons poisseux s\u2019est form\u00e9 sous la table, je retrouve le ballon, on l\u2019a cherch\u00e9 partout sans regarder \u00e0 nos pieds : crev\u00e9. Je rel\u00e8ve la t\u00eate. Reviens avec la brise le parfum \u00e9miett\u00e9 des immortelles; au fil la robe vacille \u2013 je pourrais \u00e9crire qu&rsquo;elle bouge \u2014quel est le verbe pour dire le mouvement involontaire de la robe pendue de M. <em>Et<\/em> <em>je vous vois encore en robe d\u2019\u00e9t\u00e9 blanche et jaune avec des fleurs de rideau mais vous n&rsquo;aviez plus l\u2019humide gait\u00e9 du plus d\u00e9lirant de tous nos tant\u00f4ts<\/em><br><strong>3\u00a0|\u00a0\u00c9CRIRE &#8230;<\/strong> <strong>encore<\/strong><br>Je fais comme si cette robe, je fais comme si d\u00e9lest\u00e9e de mon corps; je suis cette robe je veux le croire, comme si d\u2019\u00e9toffe ou de poussi\u00e8re, ( de poussi\u00e8re rose \u00e9tait sa robe\u00a0: la robe d\u2019Aline ) je fais comme si\u00a0je ne tiens qu\u2019\u00e0 ce fil dans la lumi\u00e8re ce soir \u2013 et si je me d\u00e9liais je ne tomberais pas, je flotterais\u2013; je fais comme si, elle pendue, humide encore et bient\u00f4t s\u00e8che, puis repli\u00e9e en quatre et fourr\u00e9e dans un sac, comme si elle ; comme si vivante encore avant d&rsquo;\u00eatre jet\u00e9e dans un sac<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\"><br><br><br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1&nbsp;|&nbsp;DU MONDEElle parle avec tant de voix qu&rsquo;on ne sait plus qui parle 2&nbsp;|&nbsp;LE R\u00c9EL,&nbsp;LE R\u00c9EL,&nbsp;ENCORE LE R\u00c9ELElle dit : tous les jours le m\u00eame chemin, une boucle d&rsquo;une dizaine de kilom\u00e8tres dans la montagne. 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