{"id":22063,"date":"2019-12-29T22:40:32","date_gmt":"2019-12-29T21:40:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=22063"},"modified":"2019-12-30T13:31:16","modified_gmt":"2019-12-30T12:31:16","slug":"comme-en-14","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/comme-en-14\/","title":{"rendered":"comme en 14"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans ce miroir, chaque matin d\u00e8s l\u2019aube se refl\u00e8tent ses joues et son cou. Il se rase, fait crisser le coupe-chou sur sa peau asperg\u00e9e d\u2019eau tr\u00e8s chaude. Ras\u00e9 de frais. Chaque jour. Une vie pass\u00e9e \u00e0 ne pas se regarder soi, \u00e0 surveiller son reflet pour \u00eatre s\u00fbr que la peau est nette, la moustache bien taill\u00e9e et qu\u2019on est pr\u00e9sentable.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la photo, tir\u00e9e en carte postale pour les familles et les visiteurs, on voit des soldats bless\u00e9s, encadr\u00e9s d\u2019infirmi\u00e8res religieuses. Ils posent en uniformes, bras band\u00e9, t\u00eate enrubann\u00e9e, pied sur\u00e9lev\u00e9. Lui est debout, b\u00e9ret de chasseur alpin repli\u00e9 r\u00e9glementairement sur l\u2019oreille. Il est droit malgr\u00e9 la douleur. Ce qui prend toute la photo, ce qui attire l\u2019oeil au milieu de toutes celles et de tous ceux qui posent, c\u2019est son visage qui prend toute la lumi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>La douleur vient d\u2019ailleurs, du flanc, de l\u2019int\u00e9rieur. Il cherche l\u2019air, bouche grande ouverte d\u2019un poisson tir\u00e9 de l\u2019eau, yeux \u00e9carquill\u00e9s de terreur. La chair et le poumon transperc\u00e9s, il \u00e9touffe. Son visage semble entrer en lui-m\u00eame, aspir\u00e9 par son corps d\u00e9pressuris\u00e9 par la ba\u00efonnette qui l\u2019a travers\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On le voit encore palimpseste des traits de ses petits fils qui, devenus adultes \u00e0 leur tour, ont conserv\u00e9 de lui les grandes lignes du front, du nez, du menton, celles qui contiennent et perp\u00e9tuent la ressemblance, alors que les petites filles n\u2019ont conserv\u00e9 de lui que son regard qu\u2019elles d\u00e9clinent en plusieurs couleurs d\u2019yeux<\/p>\n\n\n\n<p>impossible de le d\u00e9crire, pourtant, l\u2019image est l\u00e0, ancr\u00e9e dans la m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque nuit, depuis sa mort, il la visite, son visage se penche sur elle, elle entend l\u2019histoire qu\u2019il lui racontait lorsqu\u2019elle \u00e9tait enfant, une version du petit Poucet qui n\u2019appartenait qu\u2019\u00e0 lui. Son accent de la terre est empli de douceur. Dans son r\u00eave elle s\u2019endort, berc\u00e9e par sa voix. Puis elle s\u2019\u00e9veille en pleurs, en sueur dans une nuit sans visage.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur les photos qu\u2019il reste de lui, le temps peine \u00e0 s\u2019inscrire. Sur aucune il ne semble avoir d\u2019\u00e2ge.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Six mois que tu nous as quitt\u00e9s d\u00e9j\u00e0, mais ton image restera longtemps encore grav\u00e9e dans nos m\u00e9moires&nbsp;\u00bb J\u2019ai lu \u00e7a dans un livre, un poche de chez Minuit. Et je m\u2019interroge sur ce qu\u2019il reste d\u2019un visage qu\u2019on ne voit plus, dont on n\u2019a plus de photos, plus de traces, hors la m\u00e9moire pr\u00e9cis\u00e9ment. Six mois que tu nous as quitt\u00e9s et ton image est encore l\u00e0, laquelle? La derni\u00e8re image du dernier moment partag\u00e9, celle qui figure sur le journal de l\u2019entreprise avec le faire-part de d\u00e9c\u00e8s, celle de la photo que l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re parce que c\u2019\u00e9tait l\u00e0, parce qu\u2019elle souriait, parce qu\u2019il \u00e9tait si beau\u2026, celle que la m\u00e9moire construit au fur et \u00e0 mesure que l\u2019image s\u2019estompe et qui devient d\u2019autant plus infid\u00e8le qu\u2019elle parait fid\u00e8le, fig\u00e9e, formol\u00e9e? Six mois que tu nous as quitt\u00e9s, puis un ans, puis six ans, puis dix ans et toujours cette m\u00eame image d\u2019un visage qui nous saute au visage, qui s\u2019efface sit\u00f4t qu\u2019on tente de la fixer, image floue, impossible \u00e0 d\u00e9crire, \u00e0 dessiner, six mois qu\u2019elle se grave en s\u2019effa\u00e7ant. Comme la voix. Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019oubli.<\/p>\n\n\n\n<p>tu ne peux pas le d\u00e9crire le visage du gamin qui t\u2019a perc\u00e9 tu ne peux pas l\u2019oublier non plus tu l\u2019as vu toute ta vie il s\u2019est interpos\u00e9 dans tes nuits il s\u2019est superpos\u00e9 \u00e0 d\u2019autres visages longtemps et faisait monter en toi le frisson de la rage tu ne peux pas le d\u00e9crire tu n\u2019aurais jamais pu tu te souviens du casque et des yeux du regard au moment o\u00f9 la ba\u00efonnette est entr\u00e9e en toi tout le reste tu l\u2019as reconstruit comme un masque en terre cuite<\/p>\n\n\n\n<p>Que dire d\u2019un visage? Qu\u2019en voir? Quelles ressemblances en extraire? Il ressemble \u00e0 son p\u00e8re, \u00e0 sa m\u00e8re, ce sont deux soeurs\u2026 \u00e7a se voit \u00e0 quoi? Une forme globale? Une mani\u00e8re de tenir la t\u00eate, de regarder, de sourire, de bouger les l\u00e8vres? Ou bien une ligne de sourcil, un arrondi des joues ou un angle du menton, le dessin de la l\u00e8vre sup\u00e9rieure, une dent curieusement plac\u00e9e. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 impressionn\u00e9 par les personnes qui pouvait capter un d\u00e9tail, tu as vu, elle a les yeux de son p\u00e8re, le front de sa m\u00e8re, moi pour qui un visage est une \u00e9nigme de singularit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je le reconnaitrais entre mille sans pouvoir dire en quoi il est reconnaissable.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de photo de lui enfant, pas de photo de lui sans moustache, en culotte courte et sabots. Reste \u00e0 l\u2019imaginer. \u00c0 partir de son regard espi\u00e8gle et fier?<\/p>\n\n\n\n<p>quand il \u00e9tait couch\u00e9 sur les pentes des Vosges son visage \u00e9tait souffrance presque visage de mort. Il ne se ressemblait plus, presque cadavre. La premi\u00e8re \u00e9quipe de brancardiers l\u2019a laiss\u00e9 l\u00e0, apr\u00e8s avoir jug\u00e9 \u00e0 son visage qu\u2019il ne passerait pas la nuit. Dans la nuit, une seconde \u00e9quipe l\u2019a recueilli. Le noir donnait \u00e0 son visage une teinte d\u2019espoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Un cadre en bois au centre duquel dans un ovale il pose, m\u00e9daill\u00e9, bras crois\u00e9, visage au centre du cadre. Autour de l&rsquo;ovale, brod\u00e9, son nom, son bataillon de chasseur alpin, sa division, les citations, Guerre 1914-1918 et sous la photo BLESS\u00c9 AU LINGE 20 JUILLET 1915. La broderie est de lettres d&rsquo;or puis du vert, du bleu, du blanc, du rouge.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans ce miroir, chaque matin d\u00e8s l\u2019aube se refl\u00e8tent ses joues et son cou. Il se rase, fait crisser le coupe-chou sur sa peau asperg\u00e9e d\u2019eau tr\u00e8s chaude. Ras\u00e9 de frais. Chaque jour. 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