{"id":220700,"date":"2026-09-02T18:11:59","date_gmt":"2026-09-02T16:11:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=220700"},"modified":"2026-09-02T19:06:51","modified_gmt":"2026-09-02T17:06:51","slug":"chronique-8-a-los","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chronique-8-a-los\/","title":{"rendered":"#chroniques #08 | \u00e0 l&rsquo;os"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/GB_chronique08.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 GB_chronique08.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-cf0fa101-6b9b-4798-8926-171f778c507c\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/GB_chronique08.pdf\">GB_chronique08<\/a><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/GB_chronique08.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-cf0fa101-6b9b-4798-8926-171f778c507c\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1.<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis si impressionnable que je ne suis plus que feuillets \u00e0 d\u00e9chiffrer.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2. du r\u00e9el<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C me t\u00e9l\u00e9phone, non pour prendre de mes nouvelles, ni pour me proposer une sortie, ni pour discuter de sujets qui nous int\u00e9resseraient tous deux. Non, C n\u2019appelle que pour parler de sa personne, de ses soucis (minuscules), des m\u00e9chants qui lui en veulent (\u00f4 les m\u00e9chants, comme ils sont vilains!), de la mani\u00e8re dont il va leur clouer le bec (et pan sur leur bec&nbsp;!), C n\u2019appelle que pour trouver une oreille complaisante. J\u2019avoue que, tr\u00e8s souvent, je n\u2019\u00e9coute plus ce que dit C. Parfois le doute l\u2019effleure&nbsp;: l\u2019oreille complaisante (et compatissante, cela va de soi) est-elle toujours l\u00e0, bien tendue, bien attentive&nbsp;? son soliloque s\u2019interrompt alors, le temps d\u2019un \u00ab&nbsp;tu es l\u00e0&nbsp;? je ne t\u2019entends plus&nbsp;?\u00a0\u00bb (comme si j\u2019avais eu l\u2019occasion de prononcer plus d\u2019une phrase&nbsp;!). Il me suffit de marmonner un vague assentiment, et d\u00e9j\u00e0 C repart dans des phrases interminables, toujours \u00e0 la premi\u00e8re personne (la sienne, la seule qui lui importe). La plupart du temps, son appel se termine de mani\u00e8re abrupte, comme si quelqu&rsquo;un survenait, l\u2019obligeant \u00e0 raccrocher pr\u00e9cipitamment.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3. plage<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">X fait comme si l\u2019univers, son univers, n\u2019\u00e9tait pas entr\u00e9 en contraction, comme s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas en train de s\u2019effondrer sous les coups des b\u00e2tisseurs d\u2019empire, X fait comme si tout allait continuer comme avant, X fait comme s\u2019il \u00e9tait possible de retourner sur cette plage, une plage qui serait couverte de coquillages tendres et nacr\u00e9s, de flaques riches de crevettes transparentes, de poissons minuscules et fr\u00e9tillants, et l\u2019horizon ponctu\u00e9 de voiles, les dunes vierges de constructions, le sable vierge de plastique et de mazout, et le ciel mouchet\u00e9 de nuages baroques, X fait comme si les flots iris\u00e9s allaient s\u2019ouvrir devant le Nautilus, X fait comme si la Russe allait se lever et nager \u2013 la Russe n\u00e9e \u00e0 Odessa avant la r\u00e9volution d\u2019octobre, la Russe qui raconte l\u2019eau si limpide qu\u2019on pouvait depuis les murailles voir les cailloux multicolores du fond de la mer \u2013 X fait comme si le petit gar\u00e7on \u00e0 la dent \u00e9br\u00e9ch\u00e9e allait venir jouer, jouer aux billes sur la piste qui s\u2019enroule autour du ch\u00e2teau de sable, X fait comme s\u2019il suffisait de tracer des signes sur le papier, des signes et des dessins maladroits, enfantins, X fait comme s\u2019il suffisait de tenir serr\u00e9 sur son c\u0153ur ce papier couvert de mots-images, X fait comme s\u2019il suffisait de fermer les yeux, de se lever, de lever le pied, le gauche, de se jeter en avant pour franchir d\u2019un pas le gouffre de l\u2019espace temps, et les retrouver. X fait comme si<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">4. Journal de recherche et d\u2019\u00e9criture (8)<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le 21 mai 1753, H\u00e9l\u00e8ne Blanquet se trouvait probablement sur la grand-place de Rosi\u00e8res&nbsp;; tout le monde y \u00e9tait&nbsp;; les habitants de ce bourg de deux mille habitants, et aussi tous ceux des villages environnants. Tous venus pour jouir du spectacle&nbsp;? peut-\u00eatre pas tous&nbsp;; tout le monde ne jouit pas de ce genre de spectacle. Et puis, il faut travailler. Ces mois de mai et d\u2019avril comptent de nombreux jours f\u00e9ri\u00e9s.&nbsp; Alors, ce lundi-l\u00e0, si on a la chance de ne pas ch\u00f4mer, on va aux champs. Ceux qui y assistent sont heureux de n\u2019en \u00eatre que spectateurs.&nbsp; Des raisons qui auront amen\u00e9 \u00e0 Rosi\u00e8res ces manouvriers, journaliers, ch\u00f4meurs, mendiants, rouliers, tous ces pauvres \u00e0 venir sur la grand-place ce 21 mai 1753, je n\u2019en sais rien. Je peux juste supposer, comme je ne peux que supposer ce que ressentait H\u00e9l\u00e8ne \u00e0 ces moments-l\u00e0. \u00c9tait-elle terrifi\u00e9e&nbsp;? compatissante&nbsp;? indign\u00e9e&nbsp;? A-t-elle un instant pens\u00e9 qu\u2019elle-m\u00eame serait, elle aussi, l\u2019objet d\u2019un spectacle, objet de railleries, d\u2019insultes, d\u2019injures, de crachats, de jets d\u2019ordures, alors que sa peau br\u00fble des marques cuisantes du fouet et du fer&nbsp;? Non, H\u00e9l\u00e8ne ne se doute de rien, elle n\u2019a que vingt-sept ans, elle va se marier dans six mois, c\u2019est d\u00e9cid\u00e9, elle a un trousseau, tout petit certes, pas grand-chose, un peu de linge, un drap, quelques hardes, mais elle l\u2019a pr\u00e9par\u00e9 ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e&nbsp;; c\u2019est pour cela qu\u2019elle se marie aussi tard. Lui n\u2019est pas tout jeune non plus, il n\u2019aurait pas pu se marier s\u2019il n\u2019avait pas au moins un lit et un coffre. Et puis, se marier sur le tard, \u00e7a \u00e9vite de faire trop d\u2019enfants, des bouches qu\u2019on ne pourrait pas nourrir. H\u00e9l\u00e8ne sait que sa vie sera difficile, elle a l\u2019habitude. Mais Jean est un brave gar\u00e7on&nbsp;; elle n\u2019a pas peur de travailler, elle travaille dur depuis toujours, elle est solide, elle a surv\u00e9cu \u00e0 la petite v\u00e9role, \u00e0 la famine, voil\u00e0 vingt-sept ans qu\u2019elle survit, qu\u2019elle s\u2019accroche, qu\u2019elle combat. Elle ne se laissera pas abattre. Qu\u2019on ne vienne pas lui chercher d\u2019histoires&nbsp;: elle a le verbe haut, la langue ac\u00e9r\u00e9e. Elle a du r\u00e9pondant, elle n\u2019est pas de celles qui courbent l\u2019\u00e9chine et qui attendent qu\u2019on veuille bien leur faire l\u2019aum\u00f4ne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je crois qu\u2019elle n\u2019est pas rest\u00e9e sur la place \u00e0 baguenauder. Ce jour-l\u00e0, il y a grand foule, ces gens ont faim et soif, et quelques pi\u00e9cettes \u00e0 d\u00e9penser, alors elle travaille au cabaret, celui que tient Pierre Le Sage, le p\u00e8re de son futur. Elle sert les clients, tous \u00e9m\u00e9ch\u00e9s et \u00e9moustill\u00e9s par le spectacle \u00e0 venir, mais qu\u2019ils ne s\u2019avisent pas de l\u2019importuner. Ses dures mains les en dissuadent tr\u00e8s vite. H\u00e9l\u00e8ne est une fille s\u00e9rieuse,&nbsp; Pas du genre \u00e0 hurler avec les loups, avec ceux qui l\u00e0-bas sur la grand-place se repaissent du spectacle de la souffrance inflig\u00e9e \u00e0 ce pauvre bougre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Moi qui \u00e9cris ces lignes, je sais quel sera son destin. Il m\u2019a suffi de lire d\u2019autres lignes, o\u00f9 sont enferm\u00e9es les grandes lignes de son existence. Elle, elle avance en aveugle, comme moi qui \u00e9cris ici et ne sais ce qui m\u2019attend quand j\u2019aurai repos\u00e9 ce stylo, ferm\u00e9 ce carnet et franchi la porte.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">5. <em>La guerre et ce qui s\u2019en suivit<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Santerre, plateau d\u2019altitude moyenne de quatre-vingt m\u00e8tres, si platement uniforme que depuis la route, ancienne voie romaine, ancienne voie gauloise, qui file d\u2019est en ouest, \u00e0 certain endroits on peut apercevoir jusqu&rsquo;\u00e0 dix clochers. Autres voies, l\u2019autoroute, la nationale et la ligne TGV qui suivent la ligne de front et remontent vers le nord, vers P\u00e9ronne; ou bien vous prenez depuis Amiens la route qui m\u00e8ne vers Albert, vers le nord-ouest et suit la vall\u00e9e de l\u2019Ancre. Vous passez devant des cimeti\u00e8res au milieu des champs, devant les tombes, croix et st\u00e8les bien align\u00e9es; au centre un m\u00e2t o\u00f9 flotte un drapeau. Aux carrefours, des panneaux, lettres blanches sur fond vert, indiquent les n\u00e9cropoles du Commonwealth. Vous \u00eates dans un immense champ de bataille, celui de toutes les guerres depuis le fond des \u00e2ges. Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, le monde entier est venu mourir ici. Des hommes jeunes venus d\u2019Afrique, d\u2019Australie, des Am\u00e9riques, d\u2019Asie et d\u2019Europe, si jeunes<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>Tu n\u2019en reviendras pas toi qui courais les filles<\/em><br><em>Jeune homme dont j\u2019ai vu battre le c\u0153ur \u00e0 nu<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au hasard des routes et des carrefours, vous rencontrerez peut-\u00eatre un monument<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>D\u00e9j\u00e0 la pierre pense o\u00f9 votre nom s\u2019inscrit<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">une immense n\u00e9cropole soigneusement entretenue et fleurie<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>Dominos d\u2019ossements que les jardiniers trient<\/em><br><em>Pelouses vertes \u00e0 l\u2019entour des s\u00e9pultures<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lisez les inscriptions sur les st\u00e8les, ils n\u2019avaient que dix-neuf ou vingt ans<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>D\u00e9j\u00e0 le souvenir de vos amours s\u2019efface<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les cimeti\u00e8res allemands, sans fleurs, sombres, aux st\u00e8les et croix noires, mal entretenus<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>D\u00e9j\u00e0 vous n\u2019\u00eates plus que pour avoir p\u00e9ri<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les alignements bien nets de vos tombes sont trompeurs. Vos corps fauch\u00e9s, abandonn\u00e9s entre les tranch\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 si hach\u00e9s par les bombes, recouverts d\u2019autres corps, encore et encore bombard\u00e9s, marmit\u00e9s, hach\u00e9s, si hach\u00e9s qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 parfois impossible de distinguer quels ossements appartenaient \u00e0 qui<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">alors on vous a enterr\u00e9s l\u00e0, on vous a recouverts de terre<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>Fianc\u00e9s de la terre et promis des douleurs<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">et puis on a rang\u00e9 bien proprement les rectangles de pierre et les st\u00e8les et les croix<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>L\u2019ordre est mis \u00e0 jamais dans les grands ossuaires<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A \u00c9tinehem, avec vous on a enseveli les restes de celui qui amenait vos corps supplici\u00e9s \u00e0 l\u2019h\u00f4pital militaire de campagne&nbsp;; il a lui aussi sa tombe l\u00e0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>O\u00f9 la mort a fix\u00e9 leur vill\u00e9giature<\/em><br>Aragon, <em>Le Roman inachev\u00e9<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"814\" height=\"784\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Cheval_mort-pour-la-France-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-220702\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Cheval_mort-pour-la-France-1.jpg 814w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Cheval_mort-pour-la-France-1-420x405.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Cheval_mort-pour-la-France-1-768x740.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 814px) 100vw, 814px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Cheval. Mort pour la France &#8211; le 1914-1918 (cimeti\u00e8re militaire d&rsquo;Etinehem, Somme)<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Je suis si impressionnable que je ne suis plus que feuillets \u00e0 d\u00e9chiffrer. 2. du r\u00e9el C me t\u00e9l\u00e9phone, non pour prendre de mes nouvelles, ni pour me proposer une sortie, ni pour discuter de sujets qui nous int\u00e9resseraient tous deux. 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