{"id":221194,"date":"2026-09-10T16:28:16","date_gmt":"2026-09-10T14:28:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=221194"},"modified":"2026-09-10T18:19:34","modified_gmt":"2026-09-10T16:19:34","slug":"chroniques-9-10-last-but-not-least","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-9-10-last-but-not-least\/","title":{"rendered":"#chroniques #09 #10 | last but not least"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"480\" height=\"640\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/pierres-litho-pour-9-10.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-221195\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/pierres-litho-pour-9-10.jpeg 480w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/pierres-litho-pour-9-10-315x420.jpeg 315w\" sizes=\"auto, (max-width: 480px) 100vw, 480px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">|<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1| les sales gosses<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;Il se trouve qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0, l\u2019artiste a cr\u00e9\u00e9 une chanson. Sales gosses&nbsp;: elle en \u00e9tait. Affirmant sa diff\u00e9rence \u00e0 toute allure. A coup de riffs balanc\u00e9s comme quelqu\u2019un qui filerait follement sur une autoroute, port\u00e9 par l\u2019envie d\u2019en finir avec l\u2019enfermement dans une cat\u00e9gorie. <em>Nous les sales gosses en balade dans un monde f\u00e9roce ou malade<\/em>. Il se trouve qu\u2019avec son premier parolier j\u2019\u00e9tais en classe au lyc\u00e9e. On parlait po\u00e9sie. L\u2019ayant crois\u00e9 par hasard bien des ann\u00e9es apr\u00e8s au milieu du boulevard Saint-Michel, je l\u2019ai r\u00e9confort\u00e9&nbsp;: &nbsp;d\u00e9sormais l\u2019artiste tra\u00e7ait sa route sans lui et il souffrait. Il fallait qu\u2019il s\u2019arrache aux souvenirs, qu\u2019il continue d\u2019\u00e9crire sans vouloir rejoindre apr\u00e8s une rupture pr\u00e9visible le fleuve tourbillonnant sous les ponts de Paris. Il se trouve que ces ann\u00e9es-l\u00e0, j\u2019accompagnais d\u00e9j\u00e0 d\u2019autres <em>sales gosses<\/em>. Ce n\u2019\u00e9tait pas encore la d\u00e9ferlante rap mais plut\u00f4t les sons mots break funk soul et rock toujours. Avec mes <em>sales gosses<\/em> de banlieue, on parlait, on \u00e9crivait. Il se trouve que j\u2019ai eu envie d\u2019envoyer quelques mots \u00e0 l\u2019artiste-chanteuse, en gros pour lui dire tout \u00e7a. J\u2019avais laiss\u00e9 un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone. Elle m\u2019a appel\u00e9e. Au bout de l\u2019\u00e9change, elle m\u2019a dit de venir avec qui je voulais au concert qu\u2019elle donnait dans une grande salle de spectacle \u00e0 Saint-Ouen. Il suffisait que je laisse mon nom \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. On l\u2019a fait. On a d\u00e9barqu\u00e9, puisqu\u2019invit\u00e9s. Une dizaine de <em>sales gosses<\/em> et moi dans la bande.&nbsp; A la fin, elle nous a attendus dans sa loge. Vision d\u2019une petite femme grande \u00e2me entour\u00e9e d\u2019adolescents qui la d\u00e9passent. &nbsp;Accueillant son monde au-del\u00e0 des clich\u00e9s. Ils \u00e9taient si heureux, si fiers de repartir avec des sons magiques dans le c\u0153ur et des images sign\u00e9es d\u2019elle. Je n\u2019ai pas oubli\u00e9. <em>Sales gosses\/nos histoires \/m\u00eame d\u2019un soir\/sont des noces<\/em>&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>2 | le processus<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un mot croche-pied. Un mot qui me freine au passage. A priori, rien ne m\u2019attire en lui. Il est sec, presque d\u00e9sesp\u00e9rant tant il semble enfermer dans un tunnel tout ce dont il est porteur. Basique&nbsp;:&nbsp; <em>un ensemble d\u2019activit\u00e9s li\u00e9es qui transforment des \u00e9l\u00e9ments d\u2019entr\u00e9e.<\/em> M\u00e9canique. Je vais passer mon chemin, aucun int\u00e9r\u00eat. Mais je reviens sur mes pas&nbsp;: un compl\u00e9ment de nom change la donne. Processus de cr\u00e9ation. Cr\u00e9ation, un mot bien trop grand. Mais rattach\u00e9 au processus, il entre dans un parcours, une gen\u00e8se, des \u00e9tapes qu\u2019on reconnait seulement quand on les a franchies. Et qu\u2019on d\u00e9chiffre dans tant de pages d\u00e9livr\u00e9es par tant de <em>personnes<\/em> ayant \u00e9crit et publi\u00e9 \u2014une esp\u00e8ce de r\u00e9colte ponctu\u00e9e par des d\u00e9clenchements, au contact des situations qui ont cristallis\u00e9 dans toutes sortes de textes, chroniques y compris. C\u2019est ce que je trouve en achevant le travail qui m\u00eale ton \u0153uvre, ton histoire et la n\u00f4tre. C\u2019est aussi ce qui a provoqu\u00e9 l\u2019\u00e9criture de mon journal, depuis l\u2019\u00e2ge de douze ans, l\u2019\u00e9criture des vingt pi\u00e8ces pour d\u2019autres <em>sales gosses<\/em>, l\u2019\u00e9criture des nouvelles, des po\u00e8mes, une <em>vie de Louise&nbsp;; Pers\u00e9phone en fugue<\/em> ou <em>En pensant \u00e0 l\u2019anc\u00eatre Simon<\/em>, sans parler des poign\u00e9es de textes d\u00e9tach\u00e9s de leurs sources, une limaille qu\u2019on aimante pour recr\u00e9er une sorte d\u2019organisme vivant dont parfois se devinent les contours. Le tout fait sans doute partie d\u2019un processus \u00e0 la fois minuscule et cosmique, qui nous entraine et tend \u00e0 nous d\u00e9passer. Bien qu\u2019invisible de l\u2019ext\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>3| Pri\u00e8re pour un pr\u00eatre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">N\u00e9 dans un autre temps, il a grandi dans une campagne aust\u00e8re, avec ses nombreux fr\u00e8res et s\u0153urs. La vie \u00e9tait rude \u00e0 la ferme mais on faisait avec&nbsp;: on \u00e9tait paysans. Le grand laminoir de la guerre est pass\u00e9 par l\u00e0. Il a fallu supporter lieux et nourriture r\u00e9quisitionn\u00e9s, manques, ennemis qui pompent les ressources. Il a fallu ruser et se taire. Utiliser la langue-m\u00e8re pour ne pas \u00eatre compris de l\u2019occupant quand il fallait aller plus loin, poser des jalons pour la libert\u00e9 \u00e0 venir, celle qui avait \u00e9t\u00e9 pi\u00e9tin\u00e9e. Et puis il a fallu qu\u2019il y ait un pr\u00eatre parmi les enfants nombreux n\u00e9s de parents croyants attach\u00e9s \u00e0 la terre. C\u2019\u00e9tait lui. Il a suivi le chemin tout trac\u00e9, \u00e0 quelques accidents pr\u00e8s. Un clocher, un autre. Et puis il a voulu prendre pied ailleurs. On l\u2019a envoy\u00e9 au Chili. Il y a v\u00e9cu presque vingt ans, avec le peuple, sous la dictature de Pinochet, jusqu\u2019au renversement du tyran. Tout ce qu\u2019il pouvait faire, il l\u2019a fait, secr\u00e8tement. Et m\u00eame clandestinement. Il est rentr\u00e9 au pays, accompagnant de nouveau le peuple de sa terre natale. Debout au bord de la route \u00e0 chaque f\u00eate des moissons. Il aurait pu se reposer mais non.&nbsp; Comme Il pouvait encore conduire, il est all\u00e9 pr\u00e8s de ceux qui sont seuls, malades, en fin de vie. J\u2019ai fait sa connaissance sur le tard. C\u2019est lui qui m\u2019a prise dans ses bras le jour du terrible adieu, lui qui m\u2019a donn\u00e9 le courage de surmonter l\u2019effondrement. Il est venu \u00e0 pied l\u00e0 o\u00f9 je me r\u00e9fugie quand je peux, m\u2019apprenant un peu la langue-m\u00e8re du beau pays, ne se plaignant jamais, s\u2019attristant des d\u00e9rives, des inquisitions, des manquements, exprimant sans \u00e9tat d\u2019\u00e2me sa col\u00e8re contre les dictateurs de ce temps, contre les tra\u00eetres de son bord, et aussi malgr\u00e9 tout son in\u00e9branlable confiance fraternelle et solidaire. Il a d\u00fb quitter le village, apr\u00e8s que le corps l\u2019ait trahi et c\u2019est dans une maison de retraite qu\u2019il se trouve maintenant. Il ne peut presque plus lire ni r\u00e9pondre aux mails car la DMLA qui l\u2019a atteint progresse vite. Il reconnait encore nos silhouettes \u2014et nos visages, quand ils sont tr\u00e8s proches. Reste le t\u00e9l\u00e9phone&nbsp;: je l\u2019appelle r\u00e9guli\u00e8rement pour lui donner des nouvelles et lui en demander. Nos voix sont pour lui des regards sur le monde qu\u2019il va quitter. &nbsp;Il a 93 ans. N\u2019est pas s\u00fbr d\u2019avoir le temps d\u2019apprendre le braille mais il y a toujours quelqu\u2019un pour l\u2019aider. J\u2019ai de la chance, dit-il. Parler de lui, c\u2019est prier. Prier, c\u2019est dire ma gratitude.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>4\u00a0| qu\u2019on m\u2019apprenne\/initiales 10<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Num\u00e9ro quatre&nbsp;:&nbsp;dans les Chroniques dont voici la cl\u00f4ture, le quatri\u00e8me \u00e9l\u00e9ment gravite autour de <em>de soi-m\u00eame et d\u2019\u00e9crire.<\/em> Ici, c\u2019est le quatri\u00e8me titre que j\u2019adopte dans la liste Lispector en le reliant \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clench\u00e9. Alors, <em>qu\u2019on m\u2019apprenne<\/em>, c\u2019est aussi <em>Initiales 10. Qu\u2019on m\u2019apprenne<\/em> o\u00f9 se trouve le livre de Clarice Lispector que m\u2019avait offert F.L, autre Marguerite d\u2019or dans les ann\u00e9es 70. L\u2019amie F.L avait dit&nbsp;: <em>Agua viva,<\/em> c\u2019est ton double, tu verras. Quarante ans apr\u00e8s, J\u2019ai cherch\u00e9, fouill\u00e9, d\u00e9plac\u00e9 des rang\u00e9es de livres, renonc\u00e9 provisoirement \u00e0 poursuivre pour ne pas tomber de l\u2019escabeau mais ai retrouv\u00e9, recopi\u00e9e dans un petit carnet, une phrase extraite de <em>Agua viva<\/em>: <em>Le chaos \u00e0 nouveau se pr\u00e9pare comme des instruments de musique qui s\u2019accordent avant d\u2019entamer la musique \u00e9lectronique. Je suis en train d\u2019improviser et la beaut\u00e9 de ce que j\u2019improvise est fugue<\/em>. Cette phrase me relie aux textes de la s\u00e9rie 4. &nbsp;C\u2019est bien le m\u00eame espace&nbsp;: celui qu\u2019on peut identifier les yeux ferm\u00e9s \u2014la voix de JLM, dans l\u2019indicible des graves\u2014 et ce qu\u2019il dit au cours d\u2019un entretien. <em>J\u2019\u00e9cris une chanson comme on tiendrait un journal de bord.<\/em> Plus loin, il prononce le mot <em>intensit\u00e9<\/em> qui m\u2019entraine \u00e0 chercher encore. Qu\u2019on m\u2019apprenne par o\u00f9 passer pour explorer le lien d\u2019attachement qui me pousse \u00e0 graviter autour de cet autre disparu, si pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>5 | Lettre au ministre de l\u2019Education<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Vous savez quoi&nbsp;? J\u2019ai une petite id\u00e9e. Vous prenez cinq jours de votre temps pr\u00e9cieux pour vivre de cinq heures du matin jusqu\u2019\u00e0 vingt-trois heures aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019un professeur \u2014 de Lettres-histoire, par exemple (au hasard) \u2014 dans un lyc\u00e9e professionnel d\u2019Ile-de-France puis un peu (autant que faire se peut) chez lui, en priv\u00e9. (j\u2019ai quelques adresses si vous voulez). Il faut bien s\u00fbr que l\u2019enseignant soit partant, que vous partagiez les m\u00eames valeurs et la confiance \u2014 cela va sans dire\u2014 et aussi que vous acceptiez de vous glisser dans la peau d\u2019un stagiaire \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s pour passer inaper\u00e7u quand vous \u00eates dans l\u2019\u00e9tablissement. L\u2019op\u00e9ration n\u2019est pas simple, il faudra peut-\u00eatre prendre quelques cours pour \u00eatre cr\u00e9dible dans la peau du personnage&nbsp;: comment se comporte un stagiaire, ce qu\u2019il apprend et comment il apprend, ce qu\u2019il fait, ce qu\u2019il dit, les comptes \u00e0 rendre. Bien entendu, pendant les cinq jours vous aurez un carnet ou un ordinateur portable pour noter ce que vous voyez, vivez, ressentez, pr\u00e9parez, accompagnez, remarquez, commentez, pensez, proposez. Peut-\u00eatre qu\u2019avant l\u2019op\u00e9ration vous devrez lister les indispensables rubriques ou les questions incontournables : qui sont les \u00e9l\u00e8ves&nbsp;? D\u2019o\u00f9 viennent-ils&nbsp;? Comment vivent-ils un racisme ordinaire, diffus, invisibilis\u00e9. Leurs trajets. Leur nombre dans les classes. La formation des professeurs. La place (minuscule) de l\u2019\u00e9ducation artistique et culturelle dans les faits p\u00e9dagogiques. &nbsp;Ce qu\u2019il faudrait changer : horaires, am\u00e9nagement des cours et des salles, dispositifs, relations, espaces. Vous pourrez m\u00eame, aux c\u00f4t\u00e9s de votre tutrice ou de votre tuteur, exp\u00e9rimenter ce que d\u2019autres ont d\u00e9j\u00e0 tent\u00e9 \u00e0 la marge&nbsp;: &nbsp;atelier-th\u00e9\u00e2tre ou ateliers d\u2019\u00e9criture avec auteurs invit\u00e9s, classes voyageant dans les mus\u00e9es, dans les th\u00e9\u00e2tres, dans les biblioth\u00e8ques, dans les jardins et les parcs, dans certaines usines, dans les op\u00e9ras, dans d\u2019autres pays qui ne claquent pas leur fric pour des guerres dict\u00e9es par les fous-furieux, dans tous les ailleurs avec portes donnant sur la vie.&nbsp; Bref, vous vivrez de l\u2019int\u00e9rieur ce que des milliers d\u2019hommes et de femmes activent en eux pour que les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations puissent aborder sans haine ni d\u00e9sespoir le monde tel qu\u2019il est et surtout celui qu\u2019il pourrait \u00eatre si l\u2019on avait la possibilit\u00e9 d\u2019apporter au moulin l\u2019eau qui manque cruellement aujourd\u2019hui. Enfin, <em>instruit par l\u2019exp\u00e9rience<\/em> comme l\u2019ancien stagiaire Scarmentado, vous pourrez essayer \u00e0 votre tour de vous faire entendre en rendant compte de vos aventures originales dans les m\u00e9dias ou en \u00e9crivant un roman-choc qui abordera par le biais d\u2019une fiction saisissante une r\u00e9alit\u00e9 susceptible de donner \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. Voil\u00e0. On peut encore r\u00eaver.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>6 | Avec l\u2019aide de Fernando Pessoa<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;Cette ann\u00e9e-l\u00e0, et celles qui ont suivi, les partenariats se succ\u00e9daient. Avec ou sans la compagnie <em>Incarnat,<\/em> il y avait l\u2019abbaye de Royaumont. D\u2019accord, il fallait penser le d\u00e9placement d\u2019une classe ou de la <em>Troupe l\u00e9g\u00e8re,<\/em> de la banlieue nord-ouest au Vexin fran\u00e7ais mais il suffisait de convaincre les uns, d\u2019entrainer les autres, de bien s\u2019organiser et d\u2019y aller. C\u2019est ainsi que nous avons rencontr\u00e9 R\u00e9my Hourcade. Je revois nos \u00e9changes dans la grande biblioth\u00e8que de l\u2019abbaye, sa passion pour l\u2019\u0153uvre de Fernando Pessoa, sa joie de lire \u00e0 voix haute ce qu\u2019il avait traduit. Les multiples visages d\u2019un nom. Entre autres les <em>fragments d\u2019un voyage immobile,<\/em> le <em>Bureau de tabac<\/em> et puis sa venue dans la salle polyvalente\u2014 aujourd\u2019hui d\u00e9truite \u2014de notre lyc\u00e9e d\u2019alors pour parler du travail de traduction collective et lire un passage d\u2019Adonis, fraichement traduit. Depuis, l\u2019eau a coul\u00e9 sous les ponts et certaines nuits en r\u00eave j\u2019ai travers\u00e9 un grand fleuve miroitant, aussi vaste qu\u2019une petite rivi\u00e8re. Puis une jeune femme est entr\u00e9e dans nos vies dites priv\u00e9es. Cash, d\u00e9termin\u00e9e. Battante. Capable de prendre entre ses mains les corps d\u2019enfants n\u00e9s trop t\u00f4t et de faire sans trembler des massages cardiaques vitaux en croisant sur les minuscules cages thoraciques ses deux pouces salvateurs. Rendant hommage \u00e0 ses parents qui ont choisi de quitter leur pays natal pour que leurs enfants puissent poursuivre des \u00e9tudes ailleurs, apr\u00e8s l\u2019onde de choc Salazar. A notre vaillante M\u00f3, j\u2019ai demand\u00e9 si elle connaissait Pessoa. Elle a dit que non, mais elle savait que Pessoa signifiait <em>personne.<\/em> C\u2019est elle qui a dit, pragmatique&nbsp;:&nbsp; il faut que tu ailles \u00e0 Lisbonne. Si tu veux je serai l\u00e0 pour traduire, pour te dire les rues, les lieux, les r\u00e9ponses aux questions que tu poseras l\u00e0-bas. Un peu plus tard, \u00e0 No\u00ebl, au pied du sapin d\u2019appartement j\u2019ai trouv\u00e9 un paquet un peu lourd, de la part de M\u00f3, de ses parents et de J.&nbsp;: j\u2019ai d\u00e9chir\u00e9 le papier cadeau et ai vu apparaitre <em>le livre de l\u2019intranquillit\u00e9 \u2014autobiographie sans \u00e9v\u00e9nements\u2014<\/em> qui ne me quitte pas. <em>Si, ne sachant o\u00f9 aller, je me suis arr\u00eat\u00e9 en chemin, tout le monde s\u2019est \u00e9tonn\u00e9 que je ne m\u2019engage pas sur cette route dont nul ne savait o\u00f9 elle menait, ou que je ne revienne pas en arri\u00e8re \u2014alors que, r\u00e9veill\u00e9 \u00e0 la crois\u00e9e des chemins, j\u2019ignorais m\u00eame d\u2019o\u00f9 je venais. &nbsp;<\/em>&nbsp;Ce n\u2019est pas R\u00e9my qui l\u2019a traduit mais Fran\u00e7oise Laye. Mon petit-enfant a vu le jour depuis et j\u2019apprends petit \u00e0 petit le portugais. Comme marque-page du <em>Libro do Desassossego<\/em> de Bernardo Soares, j\u2019ai gliss\u00e9 une feuille volante avec les premiers mots, \u00e9crits phon\u00e9tiquement le soir de no\u00ebl&nbsp;: rabanadash&nbsp;; bolo r\u00e9i&nbsp;; caminho&nbsp;; erbillhina&nbsp;; jenella. Et une phrase&nbsp;: mennina oliou jenella.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>7 |\u00a0le\u00e7on d\u2019un enfant<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu reviens quand&nbsp;? &nbsp;dit l\u2019enfant&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>8 | fiction ou non<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Choisir l\u2019impersonnel pour \u00e9viter les pi\u00e8ges autocentr\u00e9s&nbsp;: Laura \u00e9crit, se m\u00e9fie des jeux de l\u2019ego, une peste. Voici donc les lignes de d\u00e9marcation, comme si les vases ne communiquaient pas. Pourtant c\u2019est bien un <em>je<\/em> criant qui dans ses livres \u00e9clate de partout, traverse des si\u00e8cles de non- dits et se d\u00e9multiplie dans le spectacle intime d\u2019une fiction qui n\u2019en est pas une au fond. Dans la peau de sa narratrice, c\u2019est bien elle, la porte-parole d\u2019elle-m\u00eame, de toutes ses forces. Elle a trouv\u00e9 le meilleur moyen de nous rejoindre.&nbsp; En cours de route, elle se prot\u00e8ge, se r\u00e9v\u00e8le, s\u2019adopte, se bat et se d\u00e9bat, se sauve et se reconnait sans le m\u00eame mouvement. Ne se cogne-t-on pas toujours \u00e0 la question de l\u2019autobiographie, ou plut\u00f4t \u00e0 la mani\u00e8re dont on contourne ce qui ressemble tant\u00f4t \u00e0 un obstacle, tant\u00f4t \u00e0 une n\u00e9cessit\u00e9&nbsp;? On la transforme, on va jusqu\u2019\u00e0 la dynamiter. Elle se repr\u00e9sente toujours et frappe \u00e0 la porte. On fait quoi avec elle quand elle red\u00e9barque malgr\u00e9 toutes les pr\u00e9cautions prises&nbsp;? On ne peut passer sa vie \u00e0 marcher sur des \u0153ufs. Alors on fait \u00e9clater la question de fond, on la redistribue comme on distribuerait des r\u00f4les si on \u00e9tait metteur en sc\u00e8ne. On fictionne. On refictionne. On invente de fausses cachettes, on mobilise des objets, on fait comme si on se d\u00e9barrassait d\u2019elle tout en oubliant volontairement quelques cl\u00e9s, ici ou l\u00e0. Et puis on arr\u00eate de jouer les d\u00e9fenseurs d\u2019on ne sait-quoi et on la laisse faire elle-m\u00eame son chemin qui ressemble au n\u00f4tre, comme deux gouttes d\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>&nbsp;9 | D\u00e9dicace<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A &nbsp;Francis, Ren\u00e9, Rainer Maria, Artemisia, &nbsp;Fernando, Frania, Catherine, Aurore, Fran\u00e7ois, Jean-Louis, Victor, Clarice, Denez, Arthur, Marie, &nbsp;Charles, Hermann, Henri, Louise, Victor, Laura, Clara et compagnie. A toutes celles et ceux qui font le chemin que nous empruntons \u00e0 notre tour quand la nuit tombe ou au tout petit jour, en essayant de marcher d\u2019un bon pas, autant que faire se peut.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>10 | Une porte abstraite<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On avait plac\u00e9 le projet sous le signe des portes. Une entr\u00e9e p\u00e9dagogique claire. Porte des d\u00e9cors, porte de la danse, porte des voix, porte des costumes, porte de l\u2019orchestre, porte des coulisses, porte des dessous, porte des r\u00e9p\u00e9titions, porte de la machinerie, porte de la sc\u00e8ne, toutes donnant sur l\u2019op\u00e9ra. <em>Op\u00e9ra, quand s\u2019ouvrent les portes.<\/em> C\u2019\u00e9tait l\u2019intitul\u00e9, notre formule magique dans la liste. On a fait du porte-\u00e0- porte. Elles se sont toutes ouvertes, en grand, au-del\u00e0 de nos esp\u00e9rances. Il suffisait de les pousser, de rencontrer les uns, les autres, dans l\u2019incroyable espace aux mille et une ressources puis d\u2019\u00e9crire ce qu\u2019on trouvait de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 pour mieux revenir en classe charg\u00e9s de nouveaux tr\u00e9sors \u00e0 partager avec ceux qui croyaient que l\u2019op\u00e9ra, c\u2019\u00e9tait uniquement pour les vieux et pour les riches. On avait les preuves que non. &nbsp;Il restait une porte qu\u2019on a d\u00e9cid\u00e9 de ne pas nommer au d\u00e9part. A l\u2019arriv\u00e9e, pas forc\u00e9ment. &nbsp;A chacun de voir. Elle est rest\u00e9e entr\u2019ouverte, entre deux mondes. Un peu comme les ouvertures en trompe-l\u2019\u0153il d\u2019Ernest dans les rues de Naples. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Codicille<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Riche id\u00e9e que celle des intitul\u00e9s d\u00e9tach\u00e9s de leur contexte et transform\u00e9s en liste dans laquelle puiser. avec en filigrane la pr\u00e9sence embl\u00e9matique de Clarice Lispector brassant faits et gestes dans le grand chaudron du monde. Choses vues, faits dits divers, un petit c\u00f4t\u00e9 livre d\u2019heures et tout ce qui cristallise dans les 528 intitul\u00e9s. J\u2019ai fait d\u00e9filer une premi\u00e8re fois les 528. Comme une litanie. J\u2019y suis retourn\u00e9e, ai laiss\u00e9 agir la curiosit\u00e9, ralentissant au contact de tel ou tel titre.&nbsp; Dix on a dit. J\u2019ai not\u00e9 les dix qui m\u2019avaient capt\u00e9e, avec des espaces blancs entre les formules. En gardant l\u2019ordre d\u2019apparition, comme on dit \u00e0 propos des acteurs dans les g\u00e9n\u00e9riques des films. Puis j\u2019ai \u00e9crit entre les lignes. Blancs absorb\u00e9s. Surprise \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e mais me disant que j\u2019aurais d\u00fb, j\u2019aurais pu aussi adopter aussi tel titre, tel autre, y loger et d\u00e9ployer des micro-mondes. Tous en fait. Les 528. Retrouvant dans cette envie la d\u00e9sob\u00e9issance de Blondine entr\u00e9e dans la for\u00eat de lilas pour ajouter toujours une branche de plus \u00e0 son bouquet et se perdant au bout du compte (conte). Mais non. C\u2019est avec le pacte des dix que nous tirons nos r\u00e9v\u00e9rences respectives et le chemin se poursuit autrement. De ce long voyage estival rendu possible, c\u2019est FB que je remercie vivement et aussi les magnifiques embarqu\u00e9.e.s de tous bords<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>| 1| les sales gosses &nbsp;Il se trouve qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0, l\u2019artiste a cr\u00e9\u00e9 une chanson. Sales gosses&nbsp;: elle en \u00e9tait. Affirmant sa diff\u00e9rence \u00e0 toute allure. A coup de riffs balanc\u00e9s comme quelqu\u2019un qui filerait follement sur une autoroute, port\u00e9 par l\u2019envie d\u2019en finir avec l\u2019enfermement dans une cat\u00e9gorie. 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