{"id":221459,"date":"2026-09-13T20:23:21","date_gmt":"2026-09-13T18:23:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=221459"},"modified":"2026-09-13T20:24:03","modified_gmt":"2026-09-13T18:24:03","slug":"chroniques-0910-ourdir-un-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-0910-ourdir-un-monde\/","title":{"rendered":"#chroniques #09#10 | ourdir un monde"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading has-medium-gray-color has-text-color has-link-color wp-elements-1\">L\u2019homme espagnol&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"has-dark-gray-color has-text-color has-link-color wp-elements-2 wp-block-paragraph\">Partir sur les traces de l\u2019homme espagnol. Un jour le faire. Il faut un voyage en train, pas tr\u00e8s loin, la journ\u00e9e est belle, la pluie nous attend, mais seulement \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e, une pluie dure et rapide, de ces pluies qui trempent les villes avec une sorte de m\u00e9thode. Des gouttes \u00e9normes, peu nombreuses, on ne trempera pas ni ses chaussures ni ses cheveux. Leur nombre augmente, acc\u00e9l\u00e9rer le pas, compter les gouttes est impossible, l\u2019averse devient un \u00e9v\u00e9nement, les pi\u00e9tons le regard au sol dans une bulle de pr\u00e9caution comme nous les croisons, mais comment prendre des pr\u00e9cautions en suivant notre guide l\u2019enfant joyeux qui nous accueille, le nom des stations de m\u00e9tro m\u2019a \u00e9chapp\u00e9, je veux tout prendre, mais le mouill\u00e9 dans les yeux et les mains crisp\u00e9es sur les poign\u00e9es de valise, on enjambe, on zigzag, la pluie rebondit au sol, alimente des coulures, des \u00e9paisseurs, des flaques, je manque la place de Catalogne, est-elle juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ou y allons, nous\u2009? Aurions-nous pu y passer ou est-ce le m\u00e9tro le plus proche, mais nous allons par les petites rues, l\u2019eau imbibe les bas de pantalon, les chaussettes. Cette fois, il faut se mettre \u00e0 l\u2019abri. Sur les hautes chaises d\u2019une \u00e9troite churreria, comme dans un petit radeau instable. L\u2019homme espagnol n\u2019a aucune r\u00e9alit\u00e9, le ciel en d\u00e9cide autrement. L\u2019enfant joyeux me demande d\u2019en dire plus, pour lui c\u2019est qui\u2009?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-medium-gray-color has-text-color has-link-color wp-elements-3\">Un fait inhabituel et une demande&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"has-dark-gray-color has-text-color has-link-color wp-elements-4 wp-block-paragraph\">Le petit train c\u00f4tier dessert la gare de Badalona. Quelle simplicit\u00e9, quelle proximit\u00e9\u2009! Quelques pas sur le bord de mer, on remonte une rue bord\u00e9e de maisons \u00e0 un \u00e9tage, cubiques le plus souvent, aux fa\u00e7ades lisses, cachant, on le devine, une cour ou un jardinet accol\u00e9 \u00e0 l\u2019espace ext\u00e9rieur d\u2019une autre maison donnant sur la rue parall\u00e8le. Au long de carrer de Mar, place de la Vila, carrer San Anastasi \u2014 le saint pourrait faire l\u2019objet d\u2019une histoire \u00e0 lui seule \u2014 via Augusta \u00e0 droite et le museu est \u00e0 l\u2019angle. La dame de l\u2019accueil comprend mal, elle nous exp\u00e9die au quatri\u00e8me \u00e9tage, Arxiu c\u2019est l\u00e0-haut, vous verrez, il faudra sonner et entrer. L\u2019archiviste, \u00e0 une lettre pr\u00e8s, a le m\u00eame nom de famille, Serra, elle est touch\u00e9e, je le suis moins, ce nom mi dans les recensements m\u2019a fait croire \u00e0 une bonne piste lors de ma premi\u00e8re plong\u00e9e dans les listes des habitants pr\u00e9sents entre 1904. La gentille archiviste, comme j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fouill\u00e9 les resencements, \u00e0 l\u2019id\u00e9e de sortir des livrets annon\u00e7ant la f\u00eate votive, peut-\u00eatre que la petite fabrique de rubans, Fabricas de Santas\u00a090 San Bruno, y a fait un peu de publicit\u00e9, beaucoup l\u2019ont fait, mais \u00c9tienne Serre ne s\u2019y est pas lanc\u00e9, on feuillette, et si des plombiers, des tisseurs, des marchands de fleurs, des verriers, des bouchers, des vendeuses de fruits, de robes, de culottes, des quincailliers, des garagistes et des associations de paroissiens, quelle foison, se mettent en avant, aucune piste ou trace du 90. L\u2019heure avance, et il faut faire vite, une mani\u00e8re d\u2019ennui, les regards se croisent, on d\u00e9taille un vieux plan, San Bruno, la petite France a dit la dame, et aussi qu\u2019il faudra consulter l\u2019Hemeroteca, j\u2019apprends le mot et l\u2019existence des biblioth\u00e8ques de presse. Au retour je comprends que l\u2019h\u00e9moreth\u00e8que de la BNF a \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9 Retronews, ce nom est trop moche. El Eco de Badalona est en ligne de 1868 \u00e0 la guerre civile quand s\u2019arr\u00eate la publication, des merci \u00e0 notre alli\u00e9e d\u2019un jour, et une montagne de travail en perspective, sur sept ou huit ans \u00e0 raison d\u2019un num\u00e9ro par semaine, j\u2019ai de quoi y passer des nuits obs\u00e9d\u00e9es. Madame Serra disparait, on pense \u00e0 quitter le quatri\u00e8me \u00e9tage, on attend pour prendre cong\u00e9. La voil\u00e0, elle triomphe. Quel regard\u2009! Quelle joie\u2009! Regardez, regardez. Je ne voulais rien vous dire, je n\u2019\u00e9tais pas s\u00fbre de trouver, regardez, regardez, 90 carrer de San Bruno, c\u2019est une autorisation de modification de maison, regardez, Estaban Serre, c\u2019est lui\u2009? Il re\u00e7oit l\u2019autorisation, et l\u00e0, page\u00a06, oh, je suis contente pour vous, je me suis dit s\u2019il a fait une demande, je vais trouver l\u2019arr\u00eat\u00e9, 90 calle de San Bruno, je voulais vraiment vous aider, Serra, Serre, \u00e7a me touche, c\u2019est \u00e7a, une demande, pour installer un \u00e9lectromotor, Electromotor\u2009? Regardez, le plan de l\u2019atelier, la maison, l\u00e0 le long du mur, l\u2019emplacement pour l\u2019electromoteur, 750\u00a0watts, et ici les quatre rectangles, les m\u00e9tiers. Un plan simple, tir\u00e9 \u00e0 la plume sans rature, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle 1\/100 les traits rapproch\u00e9s de l\u2019escalier, le petit rectangle hachur\u00e9 de l\u2019electromotor, et les quatre grands pour les m\u00e9tiers. Estaban Serre, Jane Rochetin, pour qui les deux autres\u2009?\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-medium-gray-color has-text-color has-link-color wp-elements-5\">La dangereuse aventure d\u2019\u00e9crire&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"has-dark-gray-color has-text-color has-link-color wp-elements-6 wp-block-paragraph\">Il y a dans l\u2019\u00e9criture deux composantes, celle de l\u2019aventure, partir sur les traces perdues des Etienne, Esteban pendant le s\u00e9jour espagnol, oui de p\u00e8re en fils, on se perd \u00e0 peine on commence, les dates de naissance \u00e0 mettre en indice, comme Etienne1878 ou Etienne1905, sinon qui me suivra\u2009? Je m\u2019y perds tout autant, et il y a aussi Andr\u00e91848 et Andr\u00e91933, aussi Andr\u00e91909, pas de s\u0153urs dans les lign\u00e9es, nul besoin de pr\u00e9noms de filles, depuis quand\u2009? Quatre g\u00e9n\u00e9rations et je m\u2019arr\u00eate pour l\u2019instant, car il n\u2019y a pas que l\u2019aventure, il y aussi le danger, celui du plongeon des nuits enti\u00e8res \u00e0 lire, c\u2019est un grand mot, ingurgiter des lister sans m\u00e2cher les mots, voil\u00e0 la boulimie, des listes de rues, de noms de famille, de pr\u00e9noms, de dates, de lieux dits, le puzzle de fragments blancs prend forme, et quelques couleurs. L\u2019aventure dangereuse d\u2019avoir dans ses poches, ses tiroirs, les plis d\u2019un drap, le rabat d\u2019une valise une foule de fant\u00f4mes \u2014 non, ce serait trop simple \u2014 une foule de voix, de regards, de silhouettes qui chacune a besoin d\u2019espace, de poids, d\u2019air, de sol et de ciel, de phrases, de mots en propre, et pourquoi\u2009? \u00c0 cause de la fuite\u2009? De l\u2019incertain des p\u00e8res quand les m\u00e8res ne laissent que peu de traces\u2009? Sans profession, m\u00eame si elles triment aux ateliers\u2009! Sans papiers militaires pour dire la couleur de leurs yeux, leur taille ou la suite de leurs adresses. Le danger qu\u2019est Jane surtout, la m\u00e9chante, l\u2019alcoolique, la distante m\u00e8re d\u2019EstebanEtienne1905, une Jane vieille, lourde et triste \u2014 bien fait pour elle, mauvaise \u2014 de la seule photo que je me rappelle avoir vue, et vite s\u2019en d\u00e9tourner, elle est m\u00e9chante. Jane, Jane Rochetin, son nom en entier toujours r\u00e9p\u00e9t\u00e9, comme si jamais Serre. \u00c0 la fin d\u2019une des nuits \u00e9carquill\u00e9es, au 28 rue de la Grange de l\u2019\u0153uvre, son nom, en dessous de Rochetin le p\u00e8re et Roux la m\u00e8re, Jean et Eug\u00e9nie, Jane, 13\u00a0ans.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-medium-gray-color has-text-color has-link-color wp-elements-7\">Fils de soie&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"has-dark-gray-color has-text-color has-link-color wp-elements-8 wp-block-paragraph\">Je ne suis pas encore all\u00e9 \u00e0 Saint-\u00c9tienne. Seulement pour \u00e7a. Regarder. Essayer de voir. Le temps et les traces. Ce que configurent encore les rues. Rue des Passementiers, rue de l\u2019\u0153uvre, rue Beraud. Rue Beraud a \u00e9t\u00e9 refaite, les grandes propri\u00e9t\u00e9s ont depuis longtemps laiss\u00e9 place, rue de l\u2019\u0152uvre, Grange de l\u2019\u0152uvre, devrait donner une petite id\u00e9e d\u2019avant. Et il faudra entrer dans le mus\u00e9e, mus\u00e9e de la Passementerie, l\u00e0 o\u00f9 le mot laissera place \u00e0 ce que r\u00e9v\u00e9leront les m\u00e9tiers, les photos, les \u00e9chantillons dans les vitrines, la soie, les fils pr\u00e9cieux, ici pour les rubans, les cordons, les galons. \u00c0 Lyon, le prestige des \u00e9toffes, ici les accessoires, moins d\u2019argent, moins de place, on ne veut pas rivaliser : on veut s\u2019enrichir, on est ouvrier chez les Rochetin, Jane \u00e0 dix-huit ans est enregistr\u00e9e ourdisseuse, on est patron,&nbsp; Etienne1848, on manipule les fils de soie qu\u2019on ne portera pas, on d\u00e9roule, on noue, on enroule, on tisse, on soup\u00e8se, on estime, on vend, on transporte, on r\u00e9ceptionne, on poss\u00e8de momentan\u00e9ment, on revend transform\u00e9 les fils de soie, les rubans l\u00e9gers des doigts fins des ourdisseuses nouant les fils \u00e0 longueur de journ\u00e9e, pr\u00e9parant les m\u00e9tiers, et surveillant la casse que les tensions augurent, dans la poussi\u00e8re des fibres, l\u2019odeur et les coul\u00e9es de graisse des m\u00e9tiers, la chaleur des moteurs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:14px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"380\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Capture-decran-2026-09-13-195944-1024x380.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-221464\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Capture-decran-2026-09-13-195944-1024x380.png 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Capture-decran-2026-09-13-195944-420x156.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Capture-decran-2026-09-13-195944-768x285.png 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Capture-decran-2026-09-13-195944-1536x570.png 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Capture-decran-2026-09-13-195944.png 1838w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Oui, seulement de p\u00e8re en fils, on se perd \u00e0 peine on commence <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chroniques-0910-ourdir-un-monde\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#chroniques #09#10 | ourdir un monde<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":25,"featured_media":221464,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8106,8198],"tags":[],"class_list":["post-221459","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2026-chroniques","category-ete-2026-09-10-finale-la-table-des-matieres"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/221459","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/25"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=221459"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/221459\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":221469,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/221459\/revisions\/221469"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/221464"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=221459"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=221459"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=221459"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}