{"id":221582,"date":"2026-09-15T15:23:37","date_gmt":"2026-09-15T13:23:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=221582"},"modified":"2026-09-15T15:23:37","modified_gmt":"2026-09-15T13:23:37","slug":"arts-de-la-fiction-01-je-suis-sous-lauvent-dune-caravane","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-01-je-suis-sous-lauvent-dune-caravane\/","title":{"rendered":"arts de la fiction #01 | Je suis sous l\u2019auvent d\u2019une caravane"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left alignfull wp-block-paragraph\">Je suis sous l\u2019auvent d\u2019une caravane. C\u2019est la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi. La lumi\u00e8re est en train de baisser. Un corps est debout, dress\u00e9 devant moi, le visage tourn\u00e9, comme d\u00e9form\u00e9 par la vitesse. Je connais ce visage et je ne le connais pas. Je sais d\u2019instinct que ce corps et ce visage sont proches de moi affectivement, qu\u2019ils constituent une pr\u00e9sence logique dans l\u2019univers, qu\u2019au milieu des constellations et du vide habit\u00e9 par les pierres flottantes, ce corps et ce visage existent depuis la seconde z\u00e9ro. Mais je sais \u00e9galement que nous nous sommes perdus, nous avons \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9s, longuement, obscur\u00e9ment. Nos retrouvailles ne sont pas naturelles, au point qu\u2019il me semble que j\u2019h\u00e9siterais \u00e0 mettre la main sur sa joue, m\u00eame doucement, de peur qu\u2019il mordre. C\u2019est une image arr\u00eat\u00e9e, je suis tomb\u00e9e devant elle, ou plut\u00f4t en elle. La table pliante, derri\u00e8re ce corps est floue, les assiettes se m\u00e9langent aux verres et aux couverts, aux serviettes en papier, aux emballages d\u00e9faits, comme dans un tableau abstrait\u2026\u2026\u2026&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left alignfull wp-block-paragraph\">C\u2019est une image arr\u00eat\u00e9e, je suis tomb\u00e9e devant elle, ou plut\u00f4t en elle. Nous sommes, moi et le corps debout, pris dans une sorte de photo. Je ne ressens pas le relief, et je n\u2019ai pas l\u2019id\u00e9e de me demander pourquoi je ne bouge pas, car il me semble que je pourrais, que je vais le faire. Je sais que de son c\u00f4t\u00e9 ce corps ne le peut pas, ce corps enferm\u00e9 dans l\u2019image. Ce serait curieux qu\u2019il soit comme moi, prisonnier vu de l\u2019ext\u00e9rieur, faussement immobile, et vivant au-dedans. Je ne sais pas o\u00f9 les limites se trouvent. La table pliante est floue, couverte de lignes incompr\u00e9hensiblement sous tension, et les objets qui sont pos\u00e9s dessus semblent fuyants, ou dessertis de leurs logements, bordures gomm\u00e9es. Je pr\u00e9f\u00e8re pour l\u2019instant m\u2019int\u00e9resser \u00e0 cette table de camping plut\u00f4t qu\u2019au visage d\u00e9form\u00e9 au-dessus de ce corps en fuite. Je me tourne vers la gauche et je tente de me d\u00e9caler, pour que le corps dress\u00e9 de toute sa hauteur devant moi sorte de mon champ de vision. Mais je ne peux pas ignorer sa vue. Il reste, m\u00eame du coin de l\u2019\u0153il\u2026\u2026\u2026&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left alignfull wp-block-paragraph\">Je tente de me d\u00e9caler, mais ma vision est extr\u00eamement panoramique, tr\u00e8s performante, je pourrais pratiquement voir \u00e0 360 degr\u00e9s. Le corps dress\u00e9 ne dispara\u00eetra pas, m\u00eame si je m\u2019en d\u00e9tournais. Je m\u2019en d\u00e9tourne, il continue d\u2019\u00eatre pos\u00e9, le visage fig\u00e9 par son cri statique. Qu\u2019est-ce que j\u2019ai mal fait. Qu\u2019est-ce que j\u2019ai rat\u00e9, qu\u2019est-ce que je n\u2019ai pas su voir, pas su comprendre. Je m\u2019\u00e9loigne de la caravane, de la table, de l\u2019herbe, mais je ne peux pas m\u2019\u00e9loigner du corps, car ce corps ne tient pas r\u00e9ellement \u00e0 rester dans un lieu pr\u00e9cis, il n\u2019est pas \u00e9pingl\u00e9 \u00e0 un endroit. Il n\u2019ob\u00e9it pas aux donn\u00e9es spatiales habituelles. Il flotte sans flotter, il me suit sans me suivre. Je suis tout \u00e0 coup tr\u00e8s fatigu\u00e9e d\u2019\u00eatre suivie par ce corps arr\u00eat\u00e9\u2026\u2026\u2026&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left alignfull wp-block-paragraph\">Ce corps n\u2019est pas \u00e9pingl\u00e9 \u00e0 un endroit. Il est juste \u00e9pingl\u00e9, c\u2019est son attribut. Sa qualification est d\u2019\u00eatre \u00e9pingl\u00e9, comme d\u2019autres sont muscl\u00e9s ou toniques. Je le constate sans m\u2019en \u00e9mouvoir, je le constate comme si j\u2019observais une texture, une couleur. Il faut avancer\u2026\u2026\u2026&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left alignfull wp-block-paragraph\">Sans m\u2019\u00e9mouvoir, je m\u2019\u00e9loigne de la caravane, de la table, de l\u2019herbe m\u00e9lang\u00e9e de graviers. Il y a des bosses de terre et des racines tordues qui rendent mes pas maladroits. Plus loin, dans le vague, j\u2019aper\u00e7ois une structure, un man\u00e8ge pour enfants \u00e0 l\u2019arr\u00eat. Quelques ballons de baudruche sont accroch\u00e9s, l\u2019un \u00e0 un poteau, l\u2019autre \u00e0 un \u00e9l\u00e9phant de plastique rose et fan\u00e9. Il y a une voiture de pompier un peu sale, une jeep miniature qui a v\u00e9cu, une chenille g\u00e9ante vert pomme qui peut accueillir trois enfants les uns derri\u00e8re les autres, mais ses si\u00e8ges sont vides. Encore plus loin, un monticule surmont\u00e9 d\u2019arbustes est cern\u00e9 par un chemin o\u00f9 apparaissent des silhouettes. Ce sont des familles, des couples avec enfants qui s\u2019approchent du man\u00e8ge\u2026\u2026\u2026&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left alignfull wp-block-paragraph\">Un monticule surmont\u00e9 d\u2019arbustes est cern\u00e9 par un chemin o\u00f9 apparaissent des silhouettes, et je r\u00e9alise que les bruits sont bizarres. Du man\u00e8ge arr\u00eat\u00e9 ne sort pas de musique, il n\u2019y a ni grelots, ni p\u00e9tards, et pas de voix non plus, ni de rires. Je crois que ce lieu est priv\u00e9 de bouches et de cordes vocales. Il y a bien des bruits, mais ils ne correspondent pas \u00e0 ce que je vois. Les pas ne produisent pas un bruit de pas, mais plut\u00f4t un frottement, un chuintement. Il y a aussi un cliquetis constant, comme celui qu\u2019on entend sur les m\u00e2ts des chars \u00e0 voiles en bord de mer. Les attaches en m\u00e9tal des cordelettes cognent avec le vent. Ici, pas de vent, pas de mer, pas de voiles, mais ce cliquetis, et ce frottement, et ces chuintements, autonomes. Les bruits et les corps sont dissoci\u00e9s. J\u2019ai peur de rester coinc\u00e9e l\u00e0, dans l\u2019entre-deux, entre le monde des bruits et celui des corps. J\u2019ai peur d\u2019\u00eatre capable de saisir l\u2019un et l\u2019autre et incapable d\u2019en embrasser aucun. Je pr\u00e9f\u00e8re \u00e9viter les adultes qui s\u2019approchent du man\u00e8ge, parce que l\u2019antagonisme entre les bruits et les mouvements qu\u2019ils font me transperce jusqu\u2019au c\u0153ur. J\u2019ai de la peine pour les petits qui doivent vivre priv\u00e9s de bruits sinc\u00e8res. Je retourne \u00e0 la caravane. C\u2019est les vacances. Nous sommes en vacances, moi et les miens. Nous n\u2019avons pas d\u2019emploi du temps\u2026\u2026\u2026&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left alignfull wp-block-paragraph\">J\u2019ai peur de rester coinc\u00e9e l\u00e0, dans l\u2019entre-deux. Les barri\u00e8res, les limites et ce travail qu\u2019elles ne font pas ici, sont un r\u00e9el probl\u00e8me. Les bruits, d\u2019autres bruits, passent par des chemins invisibles, ils nous arrivent, et nos bruits les remplacent, ce qui nous semble incoh\u00e9rent. Les bruits ne sont pas incoh\u00e9rents, c\u2019est juste que nous ne savons rien d\u2019eux, nous ne pouvons pas les comprendre. Moi et les miens nous ne comprenons rien, et \u00e7a nous rapproche. C\u2019est peut-\u00eatre l\u2019affection qui nous rapproche, ou c\u2019est peut-\u00eatre l\u2019inqui\u00e9tude qui nous rapproche. Comme je n\u2019ai plus fait attention au corps \u00e9pingl\u00e9, il s\u2019est affadi. Il est plat maintenant, au point de tourner sur lui m\u00eame, comme un canard de bois de f\u00eate foraine. Le man\u00e8ge a disparu, et les gens aussi. Avec les miens, nous nous asseyons en tailleur sur l\u2019herbe. La table de camping est maintenant derri\u00e8re nous, inoffensive. Le corps dress\u00e9 dans son hurlement est maintenant lui aussi inoffensif. Nous n\u2019avons pas de visage. Cela ne nous effraie pas. L\u2019air est comme de la ouate. Nos pieds sont lov\u00e9s dans la brume qui monte du sol comme dans des oreillers et nous nous parlons \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de nos t\u00eates. Le manque de bruit, ou l\u2019intrusion de bruits inadapt\u00e9s, n\u2019est pas de notre ressort, tout comme nos yeux m\u00e9lang\u00e9s \u00e0 nos joues, ou nos dents m\u00e9lang\u00e9es \u00e0 nos tempes. Nous sommes d\u00e9cid\u00e9ment tr\u00e8s calmes. Il y a vraiment une force incontr\u00f4lable qui pousse les gens. J\u2019ignore pourquoi. Quelqu\u2019un remarque le grand chien roux, pourtant, je le sais, mort il y a des ann\u00e9es, couch\u00e9 \u00e0 nos pieds, endormi, ses babines qui fr\u00e9missement, et le soupir qu\u2019il pousse en r\u00eavant. C\u2019est m\u00e9lang\u00e9. Il se r\u00e9veille pour chercher une caresse et puis avec lui tout s\u2019\u00e9teint.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(<em>je ne suis pas all\u00e9e vers une sc\u00e8ne du quotidien,<\/em> <em>je suis rest\u00e9e dans le territoire du r\u00eave parce que \u00e7a me rapproche de la fiction que je ne pratique pratiquement jamais<\/em>)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis sous l\u2019auvent d\u2019une caravane. C\u2019est la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi. La lumi\u00e8re est en train de baisser. Un corps est debout, dress\u00e9 devant moi, le visage tourn\u00e9, comme d\u00e9form\u00e9 par la vitesse. Je connais ce visage et je ne le connais pas. Je sais d\u2019instinct que ce corps et ce visage sont proches de moi affectivement, qu\u2019ils constituent une <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-01-je-suis-sous-lauvent-dune-caravane\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">arts de la fiction #01 | Je suis sous l\u2019auvent d\u2019une caravane<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":17,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8203],"tags":[],"class_list":["post-221582","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arts-de-la-fiction-01-michel-butor-marche-sur-une-plage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/221582","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/17"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=221582"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/221582\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":221595,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/221582\/revisions\/221595"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=221582"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=221582"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=221582"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}