{"id":221738,"date":"2026-09-20T09:09:00","date_gmt":"2026-09-20T07:09:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=221738"},"modified":"2026-09-21T09:29:59","modified_gmt":"2026-09-21T07:29:59","slug":"arts-de-la-fiction-01-un-pain-de-limace","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-01-un-pain-de-limace\/","title":{"rendered":"#arts de la fiction #01 | un pain de limace"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:18px\">J&rsquo;entre dans la cuisine \u00e0 l\u2019aube. C&rsquo;est la nuit encore. Sous mes pieds nus je sens la poussi\u00e8re de sable des carreaux; mes ongles frottent le sol; on dirait des griffes. Le r\u00e9frig\u00e9rateur ne fait aucun bruit, son silence m&rsquo;inqui\u00e8te. Je cherche l&rsquo;interrupteur. L\u00e0 o\u00f9 le mur p\u00e8le et laisse sur la pulpe des doigts des train\u00e9es blanches. J&rsquo;allume. Un toupet de m\u00e8ches grises m\u2019apparait <br><br>Je suis dans la cuisine devant ce reflet en pagaille et, derri\u00e8re, la rue atone. Une lueur longe l&rsquo;ar\u00eate du toit de la maison d&rsquo;en face, comme pass\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9ponge : longue, avec de l&rsquo;or. Le jour se tire par la peau quand je la vois sur la planche \u00e0 d\u00e9couper le pain: une limace, \u00e9norme. Aussi grosse qu&rsquo;un pain. Je me penche <br><br>Autour du corps de la limace il y a tout un r\u00e9seau de traces concen-triques, translucides et nacr\u00e9es. Comme si la limace, s&rsquo;\u00e9tant auto-engendr\u00e9e d\u2019un point de la circonf\u00e9rence du cercle le plus grand, n\u2019avait cess\u00e9, en perdant les eaux, de progresser en spirale avant de venir s\u2019\u00e9chouer au centre de la planche <br><br>Je suis dans la cuisine devant une limace \u00e9norme pos\u00e9e sur une planche \u00e0 pain. Le r\u00e9frig\u00e9rateur se met \u00e0 pousser des petits cris de poule. Au march\u00e9 hier \u2013 j&rsquo;achetais des oeufs\u2013, j\u2019ai vu un homme d\u00e9couper un homard vivant. De la queue vers la t\u00eate, avec un couteau, en remontant. Les pinces du homard \u00e9taient tenues par des caoutchouc noirs. \u00ab\u00a0Mieux vaut tuer un homard mort plut\u00f4t qu&rsquo;un vivant\u00a0\u00bb, avait dit quelqu&rsquo;un. Une camionnette passe <br><br>Le bruit de la carapace qui se rompt file la rue avec la camionnette; le visage de l\u2019homme qui n&rsquo;est qu&rsquo;une ombre fugitive traverse ma m\u00e9moire avec celle du couteau <br><br>La limace n\u2019est pas noire mais brune avec des taches plus fonc\u00e9es. Elle n\u2019a pas de pattes. O\u00f9 se trouve sa t\u00eate? Avec ses deux extr\u00e9mit\u00e9s indistinctes c\u2019est une esp\u00e8ce de palindrome caoutchouteux. Est-ce qu&rsquo;elle dort? On tousse \u00e0 l\u2019\u00e9tage : Non, non, je ne veux voir personne. Il semble que la limace grandit malgr\u00e9 moi. Ou c&rsquo;est moi qui r\u00e9tr\u00e9c\u00eet tandis que le ciel rosit <br><br>Je suis dans la cuisine devant la planche o\u00f9 repose une limace \u00e9norme. J&rsquo;ai faim. Vais-je saisir la limace \u00e0 mains nues pour m&rsquo;en d\u00e9barrasser et me couper enfin une tranche de pain? O\u00f9 sont le pain et le couteau? Dans le bac de recyclage j&rsquo;attrape le Monde. Je le d\u00e9chire en deux. \u00c7a fait un bruit de feuilles. De feuilles mortes. Je plaque la feuille \u00e0 cheval sur le dos de la limace et je tire. Je tire de toutes mes forces, \u00e0 deux mains. Ventous\u00e9e \u00e0 la planche la limace r\u00e9siste. Je tire. Je tire encore. Je tire plus fort. Elle se d\u00e9tache. Son poids me propulse en arri\u00e8re <br><br>Je suis dans la cuisine devant la poubelle avec une limace entre les mains. J&rsquo;entends des pas dans l&rsquo;escalier. Les pas se rapprochent. Non. Non. Je ne veux voir personne. A. entre, en robe p\u00e2le; elle sent comme les fleurs. Elle s&rsquo;arr\u00eate dans l&#8217;embrasure. Le jour naissant embrasse son beau visage. Pourquoi jettes-tu le pain, me demande A. en levant gracieusement son bras droit vers moi, il n&rsquo;est que d&rsquo;avant hier?<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted has-normal-font-size\">Ceci n'est pas un r\u00eave. Les \u00e9l\u00e9ments qui jalonnent le texte sont vrais; seules les proportions ont pu en cours d'\u00e9criture se modifier. <\/pre>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">#arts de la fiction # 01-2 | une petite chute en enfer<\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:18px\">Je lis \u00e0 l\u2019ombre du figuier une page de Dante. Le chant d&rsquo;un oiseau berce les mots . A. m\u2019appelle du dedans et me demande si j\u2019ai du bleu. Du bleu de Prusse. Je l\u00e8ve les yeux. L\u2019oiseau s\u2019envole : un chardonneret ou une m\u00e9sange. Je sais que le rouge-gorge est mort : qui me l&rsquo;a dit? Je vois du bleu entre les feuilles. De l\u2019indigo et du cobalt. De l&rsquo;outremer. Pas de Prusse. Au bord du toit la c\u00e9ramique et le lierre s\u2019enchev\u00eatrent \u2013 Regarde dans le placard sous l\u2019\u00e9vier, je lui dis, il reste quelques pigments \u2013; une c\u00e9ramique de l\u2019enfance qui a chang\u00e9 plusieurs fois de maison, avec un fouet qui va s\u2019abattre sur le cul d\u00e9nud\u00e9 d\u2019un gar\u00e7on (la m\u00e8re fouettard nous faisait peur tu t\u2019en souviens; o\u00f9 est le p\u00e8re ?) Une figue se d\u00e9tache. Puis une autre. Comme un morceau de placenta. Ou de mou. Une autre encore. Machinalement je regarde mes cuisses allong\u00e9es nues. Une chenille multicolore se prom\u00e8ne. Le voisin allume sa radio: il est midi. A. jaillit en tablier vert\u00a0; sa chevelure rousse \u00e9clabousse le vert:\u00a0\u00abTu peux me prendre\u2026 \u2013 un avion traverse l\u2019\u00e9ther \u2013\u2026 et le Monde en passant : vite, \u00e7a va fermer. Maupassant ? je demande. En me levant je glisse sur un brouet de figues. Plaqu\u00e9e au sol sur le dos je vois le ciel se couvrir de mouches. \u00c0 mes pieds Dante g\u00eet face contre terre. Une \u00e9dition rare de l\u2019enfer. A. me regarde en contre-plong\u00e9e, ses cheveux on dirait des serpents. En contre-jour sa chevelure n\u2019est plus si rousse. Le ciel noircit. A. se pr\u00e9cipite sur l\u2019enfer; violines les pages du livre d\u00e9goulinent; \u00e7a sent le vin cuit et le souffre. A. disparait avec les pages. Couch\u00e9e dans une mare de figues j\u2019ai la salive pleine de dents, elles flottent comme un collier bris\u00e9 et je peine \u00e0 retrouver les mots que je lisais avec l&rsquo;oiseau.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;entre dans la cuisine \u00e0 l\u2019aube. C&rsquo;est la nuit encore. Sous mes pieds nus je sens la poussi\u00e8re de sable des carreaux; mes ongles frottent le sol; on dirait des griffes. Le r\u00e9frig\u00e9rateur ne fait aucun bruit, son silence m&rsquo;inqui\u00e8te. Je cherche l&rsquo;interrupteur. L\u00e0 o\u00f9 le mur p\u00e8le et laisse sur la pulpe des doigts des train\u00e9es blanches. J&rsquo;allume. 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