{"id":221847,"date":"2026-09-19T20:41:11","date_gmt":"2026-09-19T18:41:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=221847"},"modified":"2026-09-19T20:41:12","modified_gmt":"2026-09-19T18:41:12","slug":"art-de-la-fiction-01-mekong","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/art-de-la-fiction-01-mekong\/","title":{"rendered":"# Art de la fiction # 01 M\u00e9kong"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"975\" height=\"650\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/image-2.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-221894\" style=\"aspect-ratio:1.4999999612064694;width:184px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/image-2.png 975w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/image-2-420x280.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/image-2-768x512.png 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 975px) 100vw, 975px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left wp-block-paragraph\">Je descends au bord du M\u00e9kong pour traverser le pont de l&rsquo;Amiti\u00e9 en b\u00e9ton arm\u00e9, suspendu entre les deux rives qui se regardent, qui se parlent, qui \u00e9changent. \u00c0 une vitesse vertigineuse, accompagn\u00e9 d&rsquo;un grondement assourdissant, le fleuve inonde Nong Khai, il provoque peur, effroi, cris. Je pensais le pont inviolable, \u00e0 l&rsquo;abri du d\u00e9cha\u00eenement des \u00e9l\u00e9ments. Soudainement, le fleuve se creuse, s&rsquo;amplifie, attaque les maisons de bois qui vacillent avant de s&rsquo;effondrer. Il me creuse. Je cours pour me mettre \u00e0 l&rsquo;abri, je cours poursuivi par les d\u00e9bordements du M\u00e9kong, les sir\u00e8nes retentissent, les douaniers \u00e9vacuent quelques personnes pour les mettre hors d&rsquo;atteinte. Le fleuve en furie creuse sous le pont avec un souffle d\u00e9mentiel. Le pont ne tombe pas. Il tremble. Je tremble aussi. Plus d&rsquo;appui. Rien pour me soutenir. \u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je cours vers le centre-ville. \u00c0 ma gauche le village laotien, \u00e0 ma droite le village tha\u00eflandais, et moi sur la berge, \u00e0 la place, me semble-t-il, o\u00f9 l&rsquo;on poserait le sel au milieu d&rsquo;une longue table couverte de nourriture, de fleurs d&rsquo;offrandes. Je cours toujours vers le centre-ville. Eux se font face comme deux visages au bout de la m\u00eame nappe, ils s&rsquo;effritent du m\u00eame mal, plus de chemin, plus de trace, rien qui les relie sinon ce pont qui tient encore. Autour, la plaine, vastes endroits o\u00f9 l&rsquo;on pourrait croire \u00e0 une humanit\u00e9 saisissante, peut-\u00eatre est-ce vrai. Peut-\u00eatre. Je suis \u00e0 l&rsquo;abri, mon sac \u00e0 dos se fait lourd, les toits de t\u00f4le glissent comme des \u00e9cailles, \u00e0 gauche puis \u00e0 droite, non, \u00e0 droite d&rsquo;abord, ou l&rsquo;inverse. Je ne sais plus. J&rsquo;ai froid, ma chemise de lin s&rsquo;effiloche, macul\u00e9e de boue sinueuse ; les murs de bois se d\u00e9font. Je note l&rsquo;odeur de fer, de vase, de fum\u00e9e froide qui me remplit la bouche, la m\u00eame odeur des deux c\u00f4t\u00e9s, la m\u00eame devant, derri\u00e8re moi. Je m&rsquo;enfonce, entour\u00e9 de Bouddhas de pierre qui me surplombent. Je vois encore leurs visages ensanglant\u00e9s de boue, la boue rouge d\u00e9borde de leurs yeux creux, envahit leurs paupi\u00e8res, ils sourient, ils ne cessent pas de sourire. Derri\u00e8re moi le fleuve gronde, torrent \u00e9pais qui charrie des toits, des barques, des pagodes enti\u00e8res. L&rsquo;eau me monte aux chevilles, chaude, grasse, go\u00fbt de terre, go\u00fbt de sang, go\u00fbt de terre. \u2026\u2026\u2026.\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019aper\u00e7ois Anukamp\u0101, dont la robe safran entre deux Bouddhas d\u00e9capit\u00e9s est le seul \u00e9clat de couleur \u00e0 la sortie d&rsquo;un temple, il ne me voit pas. Sur le pont presque en ruines, une silhouette menue regarde le fleuve. Elle porte un chapeau d&rsquo;homme en feutre \u00e0 large ruban noir, des souliers en lam\u00e9 or, une robe de soie, ses l\u00e8vres sont d&rsquo;un rouge carmin. Elle ne bouge pas. Le fleuve passe. Elle regarde le fleuve. Il fait chaud. Une chaleur blanche, enivrante, le ciel sans couleur se fond dans la chaleur moite dans l&rsquo;air humide, flasque. Ma main se pose sur le flanc d&rsquo;une statue, elle s&rsquo;\u00e9miette sous mes doigts comme du pl\u00e2tre. Le village laotien se d\u00e9tache de sa rive et glisse dans le courant, avec ses cloches qui sonnent, ses fleurs d&rsquo;un jaune vif, ses lotus blancs, ses jasmins rose p\u00e2le, blanc perle ; le village tha\u00eflandais le regarde partir. Anukamp\u0101 mains jointes prie. Pri\u00e8res indicibles &#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;.\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026..<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Indicibles pri\u00e8res, les sons form\u00e9s par sa bouche ne s&rsquo;entendent pas. Le village laotien continue sa d\u00e9rive, pouss\u00e9 par le courant. Le village tha\u00eflandais le regarde partir, puis \u00e0 son tour se penche. Les deux rives s&rsquo;\u00e9loignent l&rsquo;une de l&rsquo;autre, on dirait qu&rsquo;elles s&rsquo;appellent. La boue me monte aux genoux. Un Bouddha se fend en deux avec le bruit d&rsquo;une porte qu&rsquo;on ferme, son c\u0153ur blanc se r\u00e9pand sur mes pieds. Sur le pont, une Mercedes noire suspendue se balance au-dessus du vide, au-dessus de la mort, phares jaunes allum\u00e9s. L&rsquo;enfant n&rsquo;a pas lev\u00e9 la t\u00eate. Elle est l\u00e0, sur le pont, dans la chaleur moite de cette mousson tardive. Elle porte toujours le chapeau d&rsquo;homme au large ruban noir, les souliers lam\u00e9s or le rouge \u00e0 l\u00e8vres sombre, la robe de soie. La terre rejette la pluie de boue. Sous ma langue, un go\u00fbt de riz br\u00fbl\u00e9, de piment, de gingembre &#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026.\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis le moine Anukamp\u0101, il avance sans h\u00e2te sur des flots de boue qui le portent. Le torrent s&rsquo;est tu. Je grelotte, ma chemise de lin en lambeaux laisse entrevoir mon corps maigre, je caresse le moine dont la robe est s\u00e8che, ti\u00e8de, si douce. Ses doigts ont l&rsquo;odeur du jasmin. Il me tend un bol d&rsquo;eau claire, la premi\u00e8re eau, une sorte de bapt\u00eame, je la bois lentement, les yeux reconnaissants, elle coule dans ma gorge, l\u00e9g\u00e8re, froide, sucr\u00e9e. Nous traversons le pont qui ne finit plus, il se transforme, s&rsquo;allonge, se d\u00e9forme \u00e0 chaque pas. Au milieu, l&rsquo;enfant au chapeau nous regarde passer. Elle sourit \u00e0 peine. Le fleuve est large, il est lent, il est l\u00e0, gard\u00e9 par le Naga sacr\u00e9. \u00c0 l&rsquo;autre bout la boue cesse comme une mar\u00e9e qui se retire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l&rsquo;autre bout la boue cesse comme une mar\u00e9e qui se retire, elle laisse place \u00e0 un jardin, un tapis d&rsquo;herbe d&rsquo;un vert que je d\u00e9couvre pour la premi\u00e8re fois rehauss\u00e9 par des massifs de calendulas d&rsquo;un jaune vif, de jasmins aux p\u00e9tales roses pales, blanc perle, de lotus immacul\u00e9s ; mes pieds nus sur les pierres ressentent une douceur presque insupportable. Des Bouddhas de pierre blanche rong\u00e9s d\u2019humidit\u00e9 sourient, intacts, une mousse centenaire entoure, lascive, leurs \u00e9paules. Des mangues pendent aux branches des arbres, ils dessinent des cercles o\u00f9 un serpent, gueule ouverte\u2026 On entend des rires d&rsquo;enfants, des voix douces, un bruit de rames, une fl\u00fbte de bambou. Les deux villages sont l\u00e0, face \u00e0 face, intacts, entre eux le fleuve immense, seigneurial, mill\u00e9naire ; le pont s&rsquo;est rempli. Les voix sont paisibles, l&rsquo;air sent la friture, le riz chaud, la terre apr\u00e8s la pluie, la mousson. Dans l&rsquo;herbe, un chapeau d&rsquo;homme en feutre au large ruban noir deux souliers lam\u00e9s or c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, une robe de soie, un b\u00e2ton de rouge \u00e0 l\u00e8vres laiss\u00e9s l\u00e0, sur le sol. Je passe la fronti\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je descends au bord du M\u00e9kong pour traverser le pont de l&rsquo;Amiti\u00e9 en b\u00e9ton arm\u00e9, suspendu entre les deux rives qui se regardent, qui se parlent, qui \u00e9changent. \u00c0 une vitesse vertigineuse, accompagn\u00e9 d&rsquo;un grondement assourdissant, le fleuve inonde Nong Khai, il provoque peur, effroi, cris. Je pensais le pont inviolable, \u00e0 l&rsquo;abri du d\u00e9cha\u00eenement des \u00e9l\u00e9ments. Soudainement, le fleuve <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/art-de-la-fiction-01-mekong\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># Art de la fiction # 01 M\u00e9kong<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":700,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-221847","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/221847","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/700"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=221847"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/221847\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":221896,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/221847\/revisions\/221896"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=221847"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=221847"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=221847"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}