{"id":222282,"date":"2026-09-23T22:31:58","date_gmt":"2026-09-23T20:31:58","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=222282"},"modified":"2026-09-23T23:06:27","modified_gmt":"2026-09-23T21:06:27","slug":"arts-de-la-fiction-02-adolescence-en-transit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-02-adolescence-en-transit\/","title":{"rendered":"Arts de la fiction #02 | Adolescence en transit"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le bus reliait les villes-villages aux villes-cit\u00e9s, \u00e0 la grande ville, \u00e0 la grande gare du RER. \u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur, les r\u00f4les \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 bien distribu\u00e9s. L\u2019on retrouvait les \u00e9tudiants debout ou repouss\u00e9s au fond du bus. La file, c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re sc\u00e8ne du spectacle. J\u2019y esp\u00e9rais ma muse. Les attitudes des passagers lecteurs, des passagers auditeurs et de ceux qui finissaient leur nuit, c\u2019\u00e9tait ma seconde sc\u00e8ne. Elle pr\u00e9c\u00e9dait celle du coup de frein qui sonnait la troisi\u00e8me. Le bus nous d\u00e9versait devant la gare. Les baies vitr\u00e9es aspiraient le flot ininterrompu de pousseurs de portes et laissaient passer leur visage. Les passagers d\u00e9filaient habill\u00e9s \u00e0 la mode du magasin Tati, en marques populaires, en tenues de travail. Ils se serraient les uns les autres. Ils s\u2019\u00e9piaient dans les surfaces r\u00e9fl\u00e9chissantes. Certaines vitrines de magasin avaient m\u00eame un miroir. Les femmes v\u00e9rifiaient leur rouge \u00e0 l\u00e8vres, le trac\u00e9 d\u2019eye-liner. Les hommes passaient la main dans leurs cheveux. Nous nous laissions porter, happer par les autres, nous ambitionnions tous le quai A, l\u2019escalier m\u00e9canique, l\u2019odeur du caf\u00e9, des croissants, des pains au chocolat, ou celle des cigarettes. Dans un ballet de mains habiles et occup\u00e9es par des sacs, des gobelets, nous descendions pendant que d\u2019autres remontaient. Nous courrions pour nous presser dans les wagons. Le cahot du train nous tenait en alerte pour la descente. \u00c0 mon \u00e2ge, la recherche d&rsquo;un si\u00e8ge \u00e9tait synonyme d\u2019un jet de d\u00e9s. Une secousse me saisissait lorsqu\u2019un visage captait mon attention. Une chevelure, un dos se r\u00e9v\u00e9laient. Cette esquisse ravivait les couleurs du d\u00e9corum roulant, augmentait la chaleur. Il est arriv\u00e9 que je croise un regard, que le trajet m\u2019entra\u00eene dans un vortex. Le temps se faisait sinueux. Chaque regard ricochait sur une vitre. Un jour, j\u2019ai trouv\u00e9 le bon axe. Le miroir de mon propre souffle. Sa chevelure et les graffitis sous les ponts. Pas de sourire, une modification de nos respirations. \u00a0Son pied qui \u00e9crase une cigarette. Ses cheveux sont longs et noirs. Un regard sur sa bouche. Je parcours l\u2019ondulation vers son coude. Mon c\u0153ur bat plus vite sous le pont. Ses yeux et les colonnes cribl\u00e9es de lumi\u00e8re. Mes pupilles, les passagers dans les rang\u00e9es. Sa main qui se pose sur son jean. Ses doigts, son poignet, la lumi\u00e8re qui attrape sa peau. Le si\u00e8ge se ramollit. Les usines autour et les zones commerciales me donnent le temps de souligner ses l\u00e8vres. Je suis le trac\u00e9 de l\u2019architecture, des d\u00e9nivel\u00e9s. Je mords mes l\u00e8vres. Je reprends le contr\u00f4le de mon sac. Je jette un \u0153il par la fen\u00eatre ouverte. L\u2019air dessine sur son corps un sillon qui fouille dans ses cheveux. Sa main dessus, elle les ordonne. Je sors une cigarette. Elle sort une cigarette. Je vois sa frange, ses sourcils. Ses cils battent. Ses yeux marron m\u2019aspirent. Je conna\u00eetrais la chaleur de sa voix, la pression de ses souffles. Les usines s\u2019alignent toutes et je n\u2019en vois qu\u2019une longue, immense et stri\u00e9e. Son pull, le tee-shirt en dessous, je remonte sur ses joues, elles deviennent g\u00e9n\u00e9reuses. Les feux de signalisation des trains, le son d\u00e9chirant d\u2019un croisement, les rails et son sourire en coin. Dans le couloir, des acteurs se pressent pour descendre, je les regarde en coin. Elle a un peu souri. Elle aime Serge Gainsbourg. Elle lit aussi Desproges. Sa chambre donne sur son jardin \u00e0 deux pas de l\u2019\u00e9glise. Son chat vit entre deux maisons. Je ne le sais pas encore. Je ne l\u2019ai pas encore officiellement rencontr\u00e9. Mes bras ne sont pas assez longs pour agripper un quai et nous faire descendre. C\u2019est un probl\u00e8me. Je la plonge arbitrairement dans ce souvenir. Je fais dispara\u00eetre les derniers personnages. Les si\u00e8ges sont vides, personne dans les rang\u00e9es. Nos bouches sont closes. Nos corps sont \u00e0 un d\u00e9hanchement de l\u2019autre. Le RER, lui, acc\u00e9l\u00e8re. Le d\u00e9cor ext\u00e9rieur n\u2019est plus qu\u2019un faisceau de lumi\u00e8re. Nos sacs \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nous, nos vestes qui les recouvrent. Le vent qui va. Ne bougeons pas d\u2019un centim\u00e8tre. Nous sommes une peinture vibrante plac\u00e9e au milieu d\u2019un wagon, \u00e0 deux places d&rsquo;une fen\u00eatre. Le temps peut s\u2019\u00e9grener. Je connais tous les d\u00e9tails de son corps. Elle conna\u00eet ceux du mien. C\u2019est bien suffisant. Je ne la laisserai plus partir. Le train ne freine pas. Son l\u00e9ger sourire, son assurance, ses jambes crois\u00e9es. Elle n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre \u00e0 moi. Il suffit qu\u2019elle soit l\u00e0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le bus reliait les villes-villages aux villes-cit\u00e9s, \u00e0 la grande ville, \u00e0 la grande gare du RER. \u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur, les r\u00f4les \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 bien distribu\u00e9s. L\u2019on retrouvait les \u00e9tudiants debout ou repouss\u00e9s au fond du bus. La file, c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re sc\u00e8ne du spectacle. J\u2019y esp\u00e9rais ma muse. 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