{"id":222404,"date":"2026-09-24T18:17:55","date_gmt":"2026-09-24T16:17:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=222404"},"modified":"2026-09-24T18:19:07","modified_gmt":"2026-09-24T16:19:07","slug":"arts-de-la-fiction-02-odeurs-de-gare","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-02-odeurs-de-gare\/","title":{"rendered":"arts de la fiction #02 | Odeurs de gare"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle se faisait une joie de son changement de train \u00e0 Marseille. Elle aurait une bonne demi- heure pour visiter la gare Saint Charles, avant de monter dans le train qui la conduirait \u00e0 Juan-les-Pins, but de son voyage. Rien ne se passa comme elle l\u2019escomptait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019int\u00e9rieur des trains a une odeur caract\u00e9ristique faite de produits d\u2019entretien des wagons et de la vie \u00e0 bord, sandwiches, boissons diverses, humidit\u00e9, mais aussi odeurs corporelles. Un parfum d\u2019humanit\u00e9 tout \u00e0 fait particulier que son odorat tr\u00e8s d\u00e9velopp\u00e9, ne d\u00e9testait pas. C\u2019\u00e9tait celui, nostalgique, de ses d\u00e9parts en colonie de vacances. En descendant sur le quai, elle retrouva la senteur de poussi\u00e8re de frein, de graisse d\u2019essieux, de ballast, de m\u00e9canique chauff\u00e9e. Elle ferma les yeux pour mieux humer cette odeur coutumi\u00e8re des voies qui raconte si bien l\u2019histoire du rail fran\u00e7ais. C\u2019est en quittant le quai que tout se g\u00e2cha. Elle se trouva dans la grande halle claire qu\u2019elle souhaitait d\u00e9couvrir. Son intention \u00e9tait de sortir de la gare et de pousser jusqu\u2019au bord des escaliers monumentaux qui descendent vers la ville. Il faisait une chaleur terrible dans cet espace, on \u00e9tait en juin. Elle ne retrouva pas les senteurs de caf\u00e9 et de viennoiseries des grandes gares fran\u00e7aises. Non, une pestilence envahissait tout&nbsp;: les services de nettoiement \u00e9taient en gr\u00e8ve depuis une dizaine de jours&nbsp;! Toutes les poubelles d\u00e9bordaient, des monceaux de d\u00e9tritus g\u00eanaient le passage. Comment dans ces conditions avoir envie de visiter la gare, de s\u2019extasier de ses arbres artificiels&nbsp;\u2014des pins, des ch\u00eanes&nbsp;? \u2014 qui voulaient la v\u00e9g\u00e9taliser, comment s\u2019attarder dans les commerces&nbsp;? Elle \u00e9tait d\u00e9rang\u00e9e par les effluves infectes qui la faisaient hoqueter et constern\u00e9e qu\u2019on puisse laisser un lieu public aussi fr\u00e9quent\u00e9 dans un \u00e9tat pareil. Car il y avait un monde fou, des voyageurs en tenues vari\u00e9es, des plus couvrantes aux plus l\u00e9g\u00e8res, des plus classiques aux plus exotiques, qu\u2019on reconnaissait \u00e0 leurs bagages, mais aussi toute une faune de vendeurs de cigarettes ou de souvenirs de Marseille, des reproductions de la basilique Notre Dame de la Garde, \u00ab&nbsp;notre Bonne M\u00e8re&nbsp;\u00bb, de toutes esp\u00e8ces et de toutes tailles, install\u00e9es \u00e0 m\u00eame le sol, sans compter tous ces hommes, seuls, d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s, appuy\u00e9s contre les murs&nbsp;\u00e0 attendre le soir. Elle ne vit aucun agent de la gare, aucun service de s\u00e9curit\u00e9 non plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est cette affaire d\u2019odeur qui fut la cause de tout. Elle se sentit mis\u00e9rable, d\u00e9sarm\u00e9e, vuln\u00e9rable, dans un lieu public de son pays. Dans le brouhaha d\u2019une musique d\u2019ambiance sans \u00e2me et des annonces lanc\u00e9es par haut-parleur d\u2019une voix qui se voulait suave, elle marcha pr\u00e9cipitamment vers les panneaux d\u2019affichage des correspondances. Son prochain train serait au d\u00e9part avec vingt minutes de retard. Pas de salle d\u2019attente, aucune place assise. Elle resta debout, accroch\u00e9e \u00e0 la poign\u00e9e de sa valise, son sac bien serr\u00e9 sous le bras, dans un malaise physique et moral, qu\u2019elle jugeait insens\u00e9, mais dont elle ne pouvait se d\u00e9faire. Elle tenta bien de faire un&nbsp;sujet d\u2019observation de ce qui la r\u00e9pugnait. Elle regarda le tas d\u2019ordures qui \u00e9tait devant elle, en fit une sorte d\u2019inventaire&nbsp;: journaux, papiers propres, papiers gras, paquets de cigarettes frip\u00e9s, canettes de toutes marques, briques de lait ou de jus de fruit, pots de yaourt r\u00e9pandant leurs restes, sandwiches inachev\u00e9s, fruits avari\u00e9s, couches de b\u00e9b\u00e9 souill\u00e9es, innombrables m\u00e9gots\u2026 Elle se fatigua vite. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lui vint alors, pour la premi\u00e8re fois, l\u2019id\u00e9e que, c\u2019\u00e9tait survenu : elle n\u2019\u00e9tait plus le chef d\u2019entreprise flamboyant, la femme aux bracelets d\u2019or et aux escarpins vernis. Il lui fallait accepter la d\u00e9faite que la vie promet \u00e0 chacun, \u00e0 chacune, au jour de sa naissance&nbsp;: la vieillesse. Elle \u00e9tait d\u00e9sormais une vieille femme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle se faisait une joie de son changement de train \u00e0 Marseille. Elle aurait une bonne demi- heure pour visiter la gare Saint Charles, avant de monter dans le train qui la conduirait \u00e0 Juan-les-Pins, but de son voyage. Rien ne se passa comme elle l\u2019escomptait. 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