{"id":222431,"date":"2026-09-25T17:05:08","date_gmt":"2026-09-25T15:05:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=222431"},"modified":"2026-09-25T17:11:37","modified_gmt":"2026-09-25T15:11:37","slug":"arts-de-la-fiction-02-attente-et-un-peu-plus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-02-attente-et-un-peu-plus\/","title":{"rendered":"#arts de la fiction #02 |\u00a0attente, et un peu plus"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">S\u2019asseoir dans une gare. S\u2019asseoir et attendre. Une arriv\u00e9e, un train en partance. Attendre que le temps passe. Arroser son jardin int\u00e9rieur, cultiver l\u2019ennui. Fermer les yeux, m\u00eame, si l\u2019occasion se pr\u00e9sente, il y a des graines qui ne germent que dans le noir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai rencontr\u00e9 Hippolyte dans un hall de gare. Il parlait avec Monsieur Goulouja que je croyais envol\u00e9 d\u2019un pont, \u00e0 la suite de l\u2019histoire d\u2019un train qui ne s\u2019est pas arr\u00eat\u00e9 au bon endroit. Je suis certain que les gares et les trains sont des viviers de personnages de romans.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je prends souvent le temps d\u2019attendre dans une gare. Je ne prends pas souvent le train, mais je me rends souvent dans une gare pour attendre. Attendre quoi\u2009? Pas un train, du coup, non, attendre sans arri\u00e8re-pens\u00e9es. Je m\u2019assois et j\u2019attends. J\u2019attends que le temps passe. Je go\u00fbte le moment, j\u2019essaie de l\u2019embellir. Pas de t\u00e9l\u00e9phone portable sur lequel river mes yeux. Un livre parfois, mais un livre propice \u00e0 l\u2019attente. Une histoire qui rumine le temps, qui le m\u00e2che comme un chewing-gum, pas un roman qui l\u2019enflamme, qui le br\u00fble. Mais je crois que je pr\u00e9f\u00e8re ne pas avoir de livre. Pour prendre la voie de l\u2019ennui. Pour regarder. Pour penser sans avoir de raison.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jour, c\u2019\u00e9tait avant l\u2019\u00e9t\u00e9, j\u2019ai pris ma moto et je suis all\u00e9 \u00e0 La Ciotat. Ce n\u2019est pas tr\u00e8s loin de chez moi, une demi-heure tout au plus. Je suis all\u00e9 \u00e0 la gare et j\u2019ai attendu le train. L\u2019arriv\u00e9e du train en gare de La Ciotat, Louis Lumi\u00e8re, 1895. Ce n\u2019est pas difficile de laisser filer son imagination. Il para\u00eet que, quand le film a \u00e9t\u00e9 projet\u00e9, un des tout premiers dans l\u2019histoire du cin\u00e9ma, les gens quittaient la salle en courant de peur que le train ne les \u00e9crase. Aujourd\u2019hui, forc\u00e9ment, on a perdu cette na\u00efvet\u00e9. C\u2019est un peu dommage, mais c\u2019est difficile de cultiver la na\u00efvet\u00e9. Il faudrait retourner au cin\u00e9ma comme si c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019on y allait. Il faudrait lire un livre comme si c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019on en lisait un. Il faudrait aller dans une gare comme si c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019on s\u2019y rendait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans mes souvenirs, j\u2019avais sept ans. Mon grand-p\u00e8re paternel \u00e9tait un passionn\u00e9 de train et de locomotives. Il est n\u00e9 dans une gare, \u00e0 Figani\u00e8res dans le Var, \u00e0 l\u2019\u00e9poque des trains \u00e0 vapeur. Il m\u2019avait emmen\u00e9 \u00e0 la gare Saint-Charles, \u00e0 Marseille o\u00f9 il habitait. Il m\u2019avait pr\u00e9sent\u00e9 chacune des locomotives personnellement, comme si elles \u00e9taient des amies intimes. Les BB Diesel&nbsp;67000 et 72000 \u00e9taient les plus courantes. Quelques \u00e9lectriques aussi, la CC 6500 ou la CC 40\u2009100 pour les grandes lignes. Je me rappelle aujourd\u2019hui ces noms barbares parce qu\u2019il m\u2019avait offert un livre avec leur portrait. Il les affublait de qualit\u00e9s avec un vocabulaire exotique qui, dans mon imagination d\u2019enfant, les rendaient merveilleuses. Il connaissait les tables des horaires aussi, qu\u2019il d\u00e9clinait dans un autre langage exotique, celui o\u00f9 on dit 16&nbsp;h&nbsp;21 ou 8&nbsp;h&nbsp;54 quand, dans ma vie d\u2019enfant de sept ans, l\u2019heure \u00e9tait juste la position de deux aiguilles, une grande et une petite, sur un cadran.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On a tous une histoire de train dans notre vie. Moi j\u2019en ai plusieurs. Ma grand-m\u00e8re maternelle \u00e9tait picarde, elle est pass\u00e9e en zone libre en 42 avec sa fille, ma m\u00e8re, pour venir s\u2019installer \u00e0 Marseille o\u00f9 elle ne connaissait encore personne. Elle avait trouv\u00e9 un emploi de femme de m\u00e9nage \u00e0 l\u2019H\u00f4tel Terminus qui, comme son l\u2019indique, se trouvait tout proche de la gare. Lors du bombardement de Marseille le 27\u00a0mai 1944, la gare Saint-Charles a \u00e9t\u00e9 pilonn\u00e9e et tout le quartier a \u00e9t\u00e9 ras\u00e9. Il ne restait pas un b\u00e2timent debout. Ou plut\u00f4t, il n&rsquo;en restait qu&rsquo;un seul, le Terminus. Elle travaillait ce jour-l\u00e0, l&rsquo;h\u00f4tel a \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9 par hasard. Elle aussi. Je me souviens qu\u2019elle pimentait son r\u00e9cit de d\u00e9tails imaginaires parce qu\u2019ils changeaient \u00e0 chaque fois. Je me souviens surtout qu\u2019elle essayait de minimiser ce qui avait \u00e9t\u00e9 l\u2019une des plus grandes peurs de sa vie.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">S\u2019asseoir dans une gare et attendre. Attendre que les histoires qui circulent dans les courants d\u2019air viennent se murmurer \u00e0 notre oreille.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size wp-block-paragraph\"><strong>histoires de gare en d\u00e9sordre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 Figani\u00e8res, le chef de gare attend sur le quai. Le train de 11&nbsp;h&nbsp;13 en provenance de Grasse n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 si long \u00e0 arriver. Ce n\u2019est pas qu\u2019il est en retard, c\u2019est qu\u2019en ce 28&nbsp;d\u00e9cembre 1896, le temps est distendu. Les minutes durent des heures, le soleil flemmarde et ne chauffe pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur l\u2019\u00e9cran du cin\u00e9-club, le grand escalier de la gare de Chicago est d\u00e9sert quand une jeune femme charg\u00e9e de valises et tirant un berceau commence \u00e0 gravir les premi\u00e8res marches. Le policier l\u2019aper\u00e7oit, mais il ne sait pas encore s\u2019il doit l\u2019aider.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le chef de gare tire sur la cha\u00eene de sa montre avant de porter son regard au premier \u00e9tage de la gare, l\u00e0 o\u00f9 il habite avec son \u00e9pouse. Le train attendu doit tout juste quitter la gare de Bargemon, et doit passer \u00e0 Callas avant d\u2019arriver dans une bonne vingtaine de minutes. Figani\u00e8res est la derni\u00e8re gare avant d\u2019arriver \u00e0 Draguignan.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En approche de la Estaci\u00f3n Central de Ferrocarriles de La Havane, le train de Santiago roule sans encombre et devrait arriver \u00e0 l\u2019heure. Pour une fois. La clim crache son courant d\u2019air frais dans les voitures du convoi qui coupe au couteau l\u2019\u00e9touffante humidit\u00e9 d\u2019un mois d\u2019ao\u00fbt tropical.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand le policier se d\u00e9cide enfin \u00e0 aller aider la jeune femme, \u00e0 ce moment pr\u00e9cis, le gangster appara\u00eet \u00e0 l\u2019\u00e9cran. Il descend sans se presser les escaliers de la gare de Chicago. \u00c0 cet instant, rien ne laisse pr\u00e9sager du d\u00e9roulement de l\u2019action. Les jeunes spectateurs ont les yeux \u00e9carquill\u00e9s, prisonniers de la musique d\u2019Ennio Morricone.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019adolescent a travers\u00e9 les voies avec son casque sur les oreilles comme s\u2019il \u00e9tait seul au monde. Le train n\u2019a m\u00eame pas ralenti et l\u2019a englouti, effac\u00e9 comme un trait de crayon gris.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En approche de la gare Centrale de la capitale cubaine, le train ralentit progressivement. Il ralentit doucement. Il ralentit trop vite. Il ralentit et il s\u2019arr\u00eate sur un pont au-dessus des maisons \u00e0 une centaine de m\u00e8tres de la gare. Tout s\u2019arr\u00eate, le moteur, la clim, l\u2019espoir d\u2019arriver \u00e0 l\u2019heure.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le cri du nouveau-n\u00e9 d\u00e9chire l\u2019espace de la chambre \u00e0 l\u2019\u00e9tage de la gare de Figani\u00e8res. Le chef de gare n\u2019entend pas son enfant arriver \u00e0 la vie. Ce qu\u2019il voit arriver, par contre, c\u2019est le train de 11&nbsp;h&nbsp;13 avec son long panache de vapeur. L\u2019homme agite son drapeau quand le train passe devant lui dans le grincement assourdissant des freins surchauff\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand la tuerie \u00e9clate entre les policiers et les gangsters, le film passe en mode ralenti. \u00c0 l\u2019\u00e9cran, Kevin Costner fait feu sur les porte-flingues de Robert de&nbsp;Niro tout en essayant de retenir le landau qui d\u00e9vale les escaliers. Les Incorruptibles, Brian de Plama, 1987.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le grand serpent d\u2019acier est immobile. La moiteur l\u2019envahit. Les passagers restent prisonniers des wagons qui commencent leur cuisson lente \u00e0 l\u2019\u00e9touff\u00e9e. Un quart d\u2019heure plus tard, les silhouettes ext\u00e9nu\u00e9es d\u2019une centaine de passagers envahiront le quai de la gare de La Havane, comme une arm\u00e9e de fant\u00f4mes d\u00e9goulinants de sueur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un autre landau descend d\u2019autres escaliers au milieu d\u2019autres corps qui tombent. Les escaliers d\u2019Odessa sont interminables et la sc\u00e8ne semble durer une \u00e9ternit\u00e9, qu\u2019elle rejoindra dans le panth\u00e9on du cin\u00e9ma. Le cuirass\u00e9 Potemkine, Sergue\u00ef Eisenstein, 1925.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque le train repart de Figani\u00e8res, le chef de gare est papa, mais il ne le sait pas encore. Lorsque le train arrivera en gare de Draguignan \u00e0 11&nbsp;h&nbsp;36, il tiendra dans ses bras un petit gar\u00e7on. Il n\u2019y a pas de train pr\u00e9vu avant 14 h.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S\u2019asseoir dans une gare. S\u2019asseoir et attendre. 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