{"id":222503,"date":"2026-09-26T20:31:01","date_gmt":"2026-09-26T18:31:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=222503"},"modified":"2026-09-26T21:28:33","modified_gmt":"2026-09-26T19:28:33","slug":"02-lart-de-la-fiction-ce-serait-deja-ca","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/02-lart-de-la-fiction-ce-serait-deja-ca\/","title":{"rendered":"# 02-Arts de la fiction # Ce serait d\u00e9j\u00e0 \u00e7a"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"960\" height=\"389\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/image-3.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-222522\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/image-3.png 960w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/image-3-420x170.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/image-3-768x311.png 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 960px) 100vw, 960px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Albert Helter &#8211;<em> Le D\u00e9part des poilus, ao\u00fbt 1914.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">MES GARES<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Image marquante de la panique de spectateurs \u00e0 la vue de l\u2019entr\u00e9e d\u2019un train en gare de la Ciotat film\u00e9 par les Fr\u00e8res Lumi\u00e8re en 1896.<\/li>\n\n\n\n<li>Souvenir des gares au jeu du Monopoly partag\u00e9 en famille dans les ann\u00e9es 1970\/80. Un r\u00e9seau en \u00e9toile, une esp\u00e8ce de s\u00e9curit\u00e9 financi\u00e8re, car les joueurs s\u2019y arr\u00eataient forc\u00e9ment une fois ou l\u2019autre.<\/li>\n\n\n\n<li>A la m\u00eame \u00e9poque, cette colonie de vacances, o\u00f9 le groupe m\u2019attendait gare de l\u2019Est alors que j\u2019\u00e9tais sur le point d\u2019arriver gare de Lyon.<\/li>\n\n\n\n<li>Plus tard, ces annonces au micro qui r\u00e9sonnaient depuis la gare de Mulhouse jusque chez moi &#8211; invitations continuelles au d\u00e9part.<\/li>\n\n\n\n<li>Et puis, la travers\u00e9e de la France entre la gare d\u00e9serte du village d\u2019Ogeu-les-Bains dans les Pyr\u00e9n\u00e9es, et quelques quatre heures plus tard, le flux ininterrompu de la gare Montparnasse.<\/li>\n\n\n\n<li>Ce jour de pr\u00e9cipitation aussi &#8211; ma chute dans un couloir sans fin de la Gare St Lazare.<\/li>\n\n\n\n<li>Ce passage en touriste par la gare de Canfranc devenue un h\u00f4tel de luxe.<\/li>\n\n\n\n<li>Je ne sais plus quand, ce wagon de religieux, chantant leurs pri\u00e8res \u00e0 tue-t\u00eate \u2013 et, leurs sourires pros\u00e9lytes jusqu\u2019\u00e0 Lourdes.<\/li>\n\n\n\n<li>Cet autre jour, assise aux c\u00f4t\u00e9s de trois personnes ne parlant pas le fran\u00e7ais &#8211; leur dialogue gestuel entre langues diff\u00e9rentes \u2013 j\u2019ai imagin\u00e9 qu\u2019ils revenaient d\u2019un entretien pour valider leur statut \u00e0 la Pr\u00e9fecture de Paris \u2013 leur aide pour descendre ma valise sur le quai &#8211; leur surprise \u00e0 mon sourire qui les remerciait de cet \u00e9gard pour moi.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">GARE DE L\u2019EST<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La gare de l\u2019Est pour lui, c\u2019est comme l\u2019\u00e9glise du quartier &#8211; on l\u2019entend de loin, c\u2019est un rep\u00e8re au m\u00eame titre que la mairie ou l\u2019\u00e9cole &#8211; un b\u00e2timent paysage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Arriv\u00e9e devant cet ex-embarcad\u00e8re ferroviaire de Strasbourg (sa ville de naissance), il ne manque jamais de lever la t\u00eate vers l\u2019imposante fa\u00e7ade en pierre et sa large rosace en plein cintre. Il reste un temps dans cette position, puis il entre dans le premier hall, l\u2019\u0153il chaque fois happ\u00e9 par l\u2019immense tableau centenaire d\u2019Albert Helter plac\u00e9 sous la lumi\u00e8re naturelle de la verri\u00e8re &#8211; d\u00e9part de poilus en locomotive \u00e0 vapeur le 9 aout 1914 &#8211; p\u00e2les couleurs du tableau, noy\u00e9es dans les larmes jamais taries de leurs familles endeuill\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il se sent en terrain connu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne s\u2019attarde pas devant les vitrines des boutiques foisonnantes d\u2019id\u00e9es cadeaux, ni dans les magasins de journaux, barres de Mars ou bouteilles d\u2019eau. Il anticipe, il emporte ce qu\u2019il lui faut dans son sac \u00e0 dos (celui de ses longues balades dans les Vosges), le minimum &#8211; sa gourde, deux \u0153ufs, une banane ou une pomme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il commence son petit tour, goute \u00e0 la vie en marche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il fait mine d\u2019attendre devant plusieurs bornes libres-services SNCF, et de s\u2019appr\u00eater \u00e0 acheter lui aussi un billet. Il reste longtemps debout en place centrale, autour du piano. Aujourd\u2019hui, le dos d\u2019un homme SDF, \u00e9pouse parfaitement la courbe d\u2019un dossier en lattes de bois clair commun \u00e0 toutes les alc\u00f4ves de la gare \u2013 des niches raides &#8211; tout sauf des salles d\u2019attente, lesquelles sont r\u00e9serv\u00e9es aux premi\u00e8res classes \u2013 des si\u00e8ges inusables orient\u00e9s de telle sorte que la proximit\u00e9 ne soit pas intrusive, voire impossible. Une dame au large chapeau en paille, entour\u00e9e d\u2019un amas insens\u00e9 de bagages, ne remarque pas l\u2019homme couch\u00e9, les yeux ferm\u00e9s, recroquevill\u00e9 en position f\u0153tale \u00e0 droite de l\u2019instrument. Elle est tout ou\u00efe pour le pianiste. Elle bat enjou\u00e9e la mesure avec ses mains. Dort-il d\u2019ailleurs cet homme, ou, se laisse-t-il bercer par les notes de musique qui emplissent tout le hall, volutes binaurales se superposant \u00e0 l\u2019acoustique ouat\u00e9e de la gare &#8211; voix et langues indistinctes, rires soudains proches ou lointains, annonces suaves&nbsp;: <em>Si vous \u00eates t\u00e9moin d\u2019une situation qui met en danger votre s\u00e9curit\u00e9 ou celle<\/em> <em>d\u2019autres voyageurs, appelez le 31 17 ou envoyer un sms au<\/em>\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il marche. Il cherche, il regarde, entend, et attend\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il empreinte les escaliers pour descendre au niveau -1, et remonte aussit\u00f4t par les escalators avec nombre de voyageurs &#8211; visages centr\u00e9s sur leurs portables, quitte pour les moins alertes, \u00e0 manquer de tomber en arrivant. Il circule intrigu\u00e9 entre les uns et les autres \u2013 ce couple qui s\u2019est fendu de prolonger sa fusion au travers de bagages impeccables &#8211; vieux rose pour elle, marron pour lui, et leurs deux sacs-cabine assortis ; cette dame qui organise savamment sa sacoche \u00e0 v\u00e9lo, s\u2019assoit le dos particuli\u00e8rement droit en attendant son train et, en consultant sa messagerie sandwich&nbsp;en bouche. Il finit par s\u2019\u00e9loigner. Il redescend au niveau -1, cette fois en m\u00eame temps que l\u2019homme SDF, le retrouve dans la queue devant les toilettes, puis face aux lavabos alors que tous deux s\u2019aspergent le visage d\u2019eau fraiche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est midi dix \u00e0 l\u2019horloge situ\u00e9e en milieu de l\u2019all\u00e9e transversale de la gare, celle perpendiculaire aux voies. Il s\u2019arr\u00eate devant un panneau de noms grav\u00e9s dans la pierre, des soldats de la seconde guerre, articule certains de leurs noms \u00e0 voix basse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Le TGV inou\u00ef en provenance de Reims entrera en gare, voie 26\u2026<\/em> Un flux de voyageurs agglutin\u00e9s, s\u2019y engouffre aussit\u00f4t, frein\u00e9 dans sa pr\u00e9cipitation par la promiscuit\u00e9 des portiques de contr\u00f4le. La masse se d\u00e9lite sur le quai. Pourtant quelques hoquets \u00e9chevel\u00e9s suivent&nbsp;encore : une vieille dame hors d\u2019haleine arrive en bo\u00eetant,&nbsp;appuy\u00e9e sur l\u2019anse de sa valise qu\u2019elle pousse devant elle ; un jeune homme la d\u00e9passe en zigzaguant avec sur le dos un sac qui le d\u00e9passe d\u2019au moins deux t\u00eates ; plus loin, deux visages \u00e0 lunettes noires, main dans la main, se jettent un bref coup d\u2019\u0153il, prennent leurs jambes \u00e0 leurs cous &#8211; le bras gauche libre de la jeune femme donnant l\u2019\u00e9lan n\u00e9cessaire \u00e0 leur course, le bras droit de son compagnon pointant le quai 26. Le couple passe la barri\u00e8re de contr\u00f4le pile au moment o\u00f9 l\u2019homme SDF arrive en sens inverse \u2013 lui, revient de nulle part \u2013 eux, partent vers un ailleurs. Ils se cognent. L\u2019alibi est tout trouv\u00e9. Le visage pourtant rafraichi de l\u2019homme, r\u00e2le contre l\u2019ombre de ce duo s\u00fbr de son bon droit, qui sans se retourner, saute d\u2019un m\u00eame pas, dans le premier wagon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pl\u00e9thores de couleurs de gilets d\u2019agents SNCF passent, se croisent, se perdent dans la foule \u2013 quelles pr\u00e9rogatives confi\u00e9es \u00e0 chacun d\u2019eux&nbsp;? \u2013 gilets rouges, violets, oranges, jaunes, bleus clairs ou fonc\u00e9s ; agents de s\u00e9curit\u00e9, en noir ceux-l\u00e0, se d\u00e9placent par deux ou trois ; conducteurs de trains ou contr\u00f4leurs apparemment heureux de se croiser&nbsp;\u2013 un hasard qui n\u2019en est pas un, mais suscite leur surprise r\u00e9currente &#8211; une poign\u00e9e de mains chaleureuse, quelques mots et chacun se relance vers sa propre trajectoire ; quatuor de militaires harnach\u00e9s jusqu\u2019au cou &#8211; casques, r\u00e9volvers, fusils-mitrailleurs en bandouli\u00e8re, le sourcil ombrag\u00e9, surtout celui qui ferme la marche. Ces sentinelles rassurantes pour certains, anxiog\u00e8nes pour d\u2019autres, patrouillent tous les quarts d\u2019heure dans l\u2019all\u00e9e centrale &#8211; hommes aux carrures d\u2019athl\u00e8tes, gonflant leurs muscles, semblant pr\u00eats \u00e0 en d\u00e9coudre avec la probable guerre plan\u00e9taire en marche et les ordres de ceux qui souffleront dessus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lui aussi guette\u2026  attend plut\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Midi vingt. Eni\u00e8me tour. Les si\u00e8ges des alc\u00f4ves sont pris d\u2019assaut. Fatigu\u00e9, il voudrait pourtant prendre place quelque part, mais pas au sol avec sa mangeaille entre ses jambes \u00e9cart\u00e9es comme certains, ni assis sur les marches menant au salon Grands Voyageurs de la coursive au-dessus de l\u2018all\u00e9e transversale. Il pr\u00e9f\u00e9rerait bien s\u00fbr une terrasse, mais la moindre boisson co\u00fbtant l\u2019\u00e9quivalent du prix de ses deux repas de la journ\u00e9e, il ne s\u2019y assoit jamais. Aujourd\u2019hui pourtant, le nouveau <em>Starbucks<\/em> a ouvert face aux voies 4 et 5 des TER. Les serveurs sont trop affair\u00e9s \u00e0 servir \u00e0 la fois au comptoir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, et \u00e0 d\u00e9barrasser les tables \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Il s\u2019assoit sur sa chaise en m\u00e9tal \u00e0 une table libre, la t\u00eate tourn\u00e9e vers les voies et l\u2019all\u00e9e centrale du hall jaune. Place de premier plan pour une fois. Appuy\u00e9 \u00e0 la balustrade align\u00e9e dans la continuit\u00e9 de tous les autres bistros, lui parvient des effluves d\u2019un caf\u00e9 caramel torr\u00e9fi\u00e9 \u00e0 peine sorti de machine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il patiente encore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui et avant qu\u2019il ne soit trop tard, il l\u2019attrapera cette attention inordinaire, cette envie tapie derri\u00e8re une tristesse, ce sourire h\u00e9sitant. Parmi tous ces humains de r\u00e9seau ferroviaire qui se meuvent devant lui, dans ce bout de monde, il veut en \u00eatre s\u00fbr, quelqu\u2019un verra comme lui \u2013 et ce serait d\u00e9j\u00e0 \u00e7a\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Albert Helter &#8211; Le D\u00e9part des poilus, ao\u00fbt 1914. 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