{"id":222561,"date":"2026-09-27T16:00:22","date_gmt":"2026-09-27T14:00:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=222561"},"modified":"2026-09-27T16:00:22","modified_gmt":"2026-09-27T14:00:22","slug":"ete-20269-10-pele-mele","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-20269-10-pele-mele\/","title":{"rendered":"\u00e9t\u00e9 2026#9\/10 p\u00eale-m\u00eale"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La cuisini\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle se sentait bien dans cette grande cuisine. On lui avait propos\u00e9 ce travail de cuisini\u00e8re, alors qu&rsquo;elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e8s de la retraite. Elle avait toujours \u00e9t\u00e9 une m\u00e8re nourrici\u00e8re, il \u00e9tait important de bien manger, l\u2019alimentation \u00e9tait source de vie. Et matin, midi et soir, elle pr\u00e9parait les repas pour une trentaine d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves. Pas tr\u00e8s grande, ni grosse, ni mince, toujours ceint d&rsquo;un tablier en coton ou d&rsquo;une blouse en nylon, elle se mettait devant les gros fourneaux de collectivit\u00e9. Elle saisissait le lourd faitout plein d&rsquo;eau \u00e0 deux mains, fermement, avec force, et le posait sur le gaz. Pendant que l&rsquo;eau chauffait, elle attrapait une grande po\u00eale de la main gauche, y versait de l&rsquo;huile d&rsquo;arachide de la main droite et attendait que \u00e7a gr\u00e9sille. Quand elle commen\u00e7ait \u00e0 avoir chaud dans la cuisine, elle remontait ses manches au-dessus des coudes, refixait deux \u00e9pingles dans son chignon qui laissait \u00e9chapper quelques m\u00e8ches grises. Elle avait bien essay\u00e9 les cheveux courts, mais cela ne lui avait pas plu et tous les matins elle remontait son chignon avec quelques \u00e9pingles. Depuis qu&rsquo;elle travaillait \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, et qu&rsquo;elle fr\u00e9quentait des jeunes filles, elle avait commenc\u00e9 \u00e0 mettre du rouge \u00e0 l\u00e8vres. Pas pour travailler, bien s\u00fbr, mais quand elle sortait apr\u00e8s le travail, jupe droite, cardigan, sac \u00e0 main et chaussures \u00e0 petit talon, elle se sentait plus jeune qu&rsquo;autrefois. M\u00eame \u00e0 la cuisine, son domaine, l&rsquo;\u00e9nergie lui \u00e9tait revenue. Elle commandait son second, faisait valser les casseroles et pr\u00e9parait les repas avec entrain. Ses grands yeux noirs surveillaient la cuisson des p\u00e2tes comme la po\u00eal\u00e9e de pommes de terre. Ah, ces patates\u00a0! C&rsquo;\u00e9tait un po\u00e8me\u00a0! Tous ceux qui y ont go\u00fbt\u00e9 s&rsquo;en souviennent. Traditionnelles, nageant dans l&rsquo;huile, dor\u00e9es \u00e0 souhait, grill\u00e9es au fond de la po\u00eale sans \u00eatre noires&#8230; Comment faisait-elle pour trente personnes ce que nous arrivions tout juste \u00e0 faire pour une demi-douzaine \u00e0 la maison\u00a0? Quand tout le monde avait \u00e9t\u00e9 servi dans le r\u00e9fectoire, elle mangeait debout dans la cuisine, \u00e0 l&rsquo;ancienne, c&rsquo;est \u00e0 dire comme les femmes d\u2019autrefois qui faisaient manger leurs hommes tout en restant debout, appuy\u00e9e sur la table de ferme. Elle \u00e9tait fi\u00e8re de son travail, et contente des compliments qu&rsquo;elle recevait. Elle se tournait alors de c\u00f4t\u00e9, avec un petit sourire timide qui remontait \u00e0 peine aux coins de ses l\u00e8vres, mais qui \u00e9clairait ses yeux. Le travail \u00e9tait \u00e0 faire, et il \u00e9tait bien fait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Merci \u00e0 la machine<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand on est seul, on se parle beaucoup \u00e0 soi-m\u00eame. On commente, on s\u2019encourage, on se donne de l\u2019\u00e9nergie. Et on le communique \u00e0 l\u2019entourage. Elle, l\u2019entourage, ses compagnons, ce sont des machines. Elle leur parle, elle les soigne, les bichonne, les caresse de la main en passant. Elle dit merci \u00e0 la machine \u00e0 laver, quand tout ce linge sort propre et essor\u00e9, tu as encore tenu le coup malgr\u00e9 ton \u00e2ge, il faut se serrer les coudes. Elle dit merci au t\u00e9l\u00e9phone, quand elle raccroche, merci, gr\u00e2ce \u00e0 toi, j\u2019ai pu parler aux petits. Je les vois peu, tu me permets de garder le contact. Elle dit merci \u00e0 la cafeti\u00e8re, tant le caf\u00e9 sent bon. Elle dit merci \u00e0 la serrure de la porte qui a bien voulu ne pas se coincer cette fois-ci. Elle dit merci \u00e0 l\u2019ordinateur qu\u2019elle a su apprivoiser, puisqu\u2019il est dit que toute l\u2019administration va passer par l\u00e0. Elle dit merci \u00e0 la nouvelle imprimante qui assure et qu\u2019elle a su mettre en route. Elle dit merci \u00e0 sa voiture qui la transporte et qui ne la laisse pas tomber. Peut-\u00eatre qu\u2019elle dit merci aussi \u00e0 elle-m\u00eame, contente de pouvoir suivre encore les nouveaux modes de vie, les nouveaux engins qu\u2019il faut avoir pour communiquer, pour vivre un peu mieux. Peut-\u00eatre qu\u2019elle a ce sentiment de connexion, de fluide qui maintiendrait un lien efficace. Et puis, elle dit aussi merci \u00e0 l\u2019arbre du jardin qui donne de l\u2019ombre, au soleil qui la caresse, et quand il y aura enfin de la pluie, elle dira merci aussi\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le cri<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lib\u00e9rateur&nbsp;! Du haut de la falaise. En criant vers l\u2019espace, vers la vall\u00e9e, vers la rivi\u00e8re. Personne n\u2019est g\u00ean\u00e9, il n\u2019y a personne. Juste un oiseau effarouch\u00e9 qui s\u2019envole en croassant. L\u2019espace est vaste, la voix peut porter loin. Le corps inspire, respire, expire, s\u2019\u00e9panouit, les cordes vocales se donnent en force, cri de gorge, puis cri de la profondeur des poumons. Ce n\u2019est pas un cri de douleur, ce n\u2019est pas un cri de r\u00e9volte, c\u2019est un cri d\u2019existence. Lib\u00e9rateur des contraintes journali\u00e8res, \u00e9levant le corps et l\u2019esprit au-dessus des soucis qui rongent, c\u2019est un cri de joie&nbsp;! Je suis l\u00e0&nbsp;! J\u2019existe&nbsp;!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La cuisini\u00e8re Elle se sentait bien dans cette grande cuisine. On lui avait propos\u00e9 ce travail de cuisini\u00e8re, alors qu&rsquo;elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e8s de la retraite. Elle avait toujours \u00e9t\u00e9 une m\u00e8re nourrici\u00e8re, il \u00e9tait important de bien manger, l\u2019alimentation \u00e9tait source de vie. Et matin, midi et soir, elle pr\u00e9parait les repas pour une trentaine d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves. 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