{"id":222659,"date":"2026-10-02T11:14:45","date_gmt":"2026-10-02T09:14:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=222659"},"modified":"2026-10-02T11:14:45","modified_gmt":"2026-10-02T09:14:45","slug":"arts-de-la-fiction-02-seuil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-02-seuil\/","title":{"rendered":"# Arts de la fiction 02 # Seuil"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"651\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/image-1024x651.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-222863\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/image-1024x651.png 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/image-420x267.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/image-768x488.png 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/image.png 1424w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">William d\u00e9couvre la gare de style n\u00e9o-mauresque par sa tour dress\u00e9e sur le plateau de Karguentah, son horloge a la forme d&rsquo;un minaret o\u00f9 le temps de la France croise le temps des pri\u00e8res, la coupole arrondie en qoubba dessine sous les grilles et sous le plafond du d\u00f4me les symboles des trois religions monoth\u00e9istes t\u00e9moins d&rsquo;un contrat social. Hospitalit\u00e9 du pays ou mise en sc\u00e8ne ? Il traverse le hall comme une nef. Sous ce d\u00f4me des voyageurs attendent, il ne leur vient pas \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de lever les yeux. William a pris la qoubba pour une mosqu\u00e9e, il est convaincu de son statut de gare en d\u00e9couvrant les quais, les rails, les billets dans les mains, dans les sacs, les poches des costumes, cach\u00e9s sous les burnous, les voyageurs sont avides de monter dans les trains, de se joindre aux temps du voyage dans leurs wagons verts d\u00e9limit\u00e9s par leurs classes \u2013 premi\u00e8re, seconde, troisi\u00e8me \u2013 jusque-l\u00e0 il en doutait. Il y a du blanc, beaucoup de blanc, chaleur des pierres, blanc de chaux, d&rsquo;ocre, de beige qui \u00e9tourdissent. Ville tourn\u00e9e vers la lumi\u00e8re et le vide, o\u00f9 l&rsquo;on vit dans une sorte de pr\u00e9sence brute au monde, la gare d\u00e9gage une odeur noire de suie suspendue, elle se concentre sur l&rsquo;impatience des voyageurs, leur f\u00e9brilit\u00e9, fatigue, anxi\u00e9t\u00e9, peur des adieux, m\u00e9lancolie du seuil du temps qui passe pendant qu&rsquo;on attend sous la puissance des ombres de la guerre, elle approche, elle est l\u00e0. Comment l&rsquo;avouer face \u00e0 cette lumi\u00e8re qui transcende, qui fait de toute fa\u00e7ade une \u0153uvre d&rsquo;art aux reflets crus, ils dessinent avec pr\u00e9cision les contours de silhouettes inqui\u00e9tantes d\u00e9ambulant sous les arcades en burnous, ch\u00e8ches, costume cravate, chapeau, sueur sous les aisselles autour du col blanc des chemises, casquettes enfonc\u00e9es jusqu&rsquo;aux yeux, poussi\u00e8re incrust\u00e9e dans la peau. Sous les arcades, sur les quais, les gestes se croisent. Porteurs courb\u00e9s sous les malles ; les m\u00e8res de famille tiennent par l&rsquo;anse de leur sac beige et par la main leurs enfants heureux de partir, un voyage en train, une aventure dans leur toute jeune vie, ils ont droit \u00e0 un si\u00e8ge comme les adultes, ils sourient, les familles s&#8217;embrassent longuement, les amoureux se tiennent les mains l&rsquo;un en face de l&rsquo;autre, les yeux dans les yeux, un v\u00e9ritable clich\u00e9 \u00e0 la L\u00e9on Herschtritt, quelques larmes ; soldats du contingent en permission ou en partance, cris des vendeurs de journaux, de cacahu\u00e8tes, de calentita et d&rsquo;agua lim\u00f3n, enfants qui courent entre les jambes des voyageurs. William est surpris par ce pays, par ce qu&rsquo;il lui renvoie, il \u00e9coute les m\u00e9langes de fran\u00e7ais, d&rsquo;arabe dialectal, d&rsquo;espagnol originel, d&rsquo;espagnol-fran\u00e7ais propre \u00e0 la ville, le pataou\u00e8te aux accents prononc\u00e9s est particulier  construit de mots arabes, espagnols, fran\u00e7ais, italiens des quartiers populaires. Le verbe est haut et fort. Les flux permanents de cette foule envahissante se heurtent aux conditions sociales, aux d\u00e9coupages administratifs, Europ\u00e9ens, musulmans, juifs se c\u00f4toient sans se m\u00ealer tout \u00e0 fait, \u00e9clats de rire, \u00e9clats de voix, sur le quai quelques femmes en ha\u00efk envelopp\u00e9es d&rsquo;\u00e9toffe blanche resplendissantes de la t\u00eate aux pieds laissent entrevoir leur adjar, paniers et enfants \u00e0 la main, en famille, en groupe de femmes, elles viennent souvent du m\u00eame village ou quartier, jamais seules, elles montent en troisi\u00e8me classe. Sifflet du chef de gare qui agite son drapeau rouge, tout le monde \u00e0 bord, hal\u00e8tement des locomotives, grincement des rails, d\u00e9part imminent, les portes des wagons vert sombre claquent, les fen\u00eatres s&rsquo;ouvrent, la locomotive \u00e0 charbon fumante l\u00e2che sa vapeur, odeurs de br\u00fbl\u00e9, de suie, d&rsquo;huile chaude ; sous la banalit\u00e9 du quai quelque chose menace et p\u00e8se ; depuis quelques mois les fouilles sont courantes \u00e0 la porte des wagons ou \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur par surprise, une menace diffuse mais r\u00e9elle, les trains sont escort\u00e9s par des soldats, la police ferroviaire contr\u00f4le, surveille. Les voyageurs savent et se taisent. William est serein, son voyage commence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00c9CHOS<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1<\/strong><br>Plan fixe. La gare en surplomb sur le plateau, citadelle civile qui domine la ville et le port. Contre-jour : on n&rsquo;en voit que la silhouette. Un coup de sifflet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>2<\/strong><br>Noir. Le sifflet s&rsquo;\u00e9loigne. Sous lui, tr\u00e8s bas, un bruit de sable qui coule.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>3<\/strong><br>Wagon, de l&rsquo;int\u00e9rieur. William c\u00f4t\u00e9 vitre, Max c\u00f4t\u00e9 couloir, face \u00e0 face. Le roulement est lent, trop lent. Aucun des deux ne parle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>4<\/strong><br>Le paysage par la vitre : rien. Une route, un croisement, une autre route, un carrefour sans panneau. Le m\u00eame plan, deux fois, presque identique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>5<\/strong><br>Max regarde William.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>6<\/strong><br>William regarde par la vitre, droit devant lui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>7<\/strong><br>Ce que montre la vitre : des murs jaunis, \u00e0 l&rsquo;abandon. Au bas du cadre, des trous dans les murs, nets, nombreux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>8<\/strong><br>Gros plan, William. Ses yeux sont ouverts. Les trous passent dans le reflet de la vitre, sur son visage, sans qu&rsquo;il cille.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>9<\/strong><br>Max ouvre la bouche, la referme. Il d\u00e9tourne la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>10<\/strong><br>William, sans le regarder :<br>\u00ab Je ne vois aucune gare, aucun trou, aucun mur. Je suis aveugle. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>11<\/strong><br>Blanc. Image enti\u00e8rement blanche. Le roulement continue, plus fort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>12<\/strong><br>Le blanc creuse un mur d\u00e9moli, presque inexistant. Au fond, tr\u00e8s flous, des hommes courb\u00e9s dans des trous, creusant le sable. Le bruit des pelles, sans les corps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>13<\/strong><br>Plan fixe, net. Une gare encore debout, son architecture indissociable de celle du rail. Derri\u00e8re elle, les hommes restent flous. Une cha\u00eene, le long d&rsquo;une voie : on ne voit pas ce qu&rsquo;elle retient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>14<\/strong><br>Travelling avant, au ras du sol. Les rails s&rsquo;arr\u00eatent, recouverts de sable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>15<\/strong><br>Noir total. Un souffle, tout pr\u00e8s, sans parole. Puis des voix, plusieurs, qui ne disent pas la m\u00eame chose en m\u00eame temps.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>William d\u00e9couvre la gare de style n\u00e9o-mauresque par sa tour dress\u00e9e sur le plateau de Karguentah, son horloge a la forme d&rsquo;un minaret o\u00f9 le temps de la France croise le temps des pri\u00e8res, la coupole arrondie en qoubba dessine sous les grilles et sous le plafond du d\u00f4me les symboles des trois religions monoth\u00e9istes t\u00e9moins d&rsquo;un contrat social. 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