{"id":223285,"date":"2026-10-11T09:24:47","date_gmt":"2026-10-11T07:24:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=223285"},"modified":"2026-10-11T10:55:25","modified_gmt":"2026-10-11T08:55:25","slug":"arts-de-la-fiction-04-chevaucher-chevaucher-chevaucher","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-04-chevaucher-chevaucher-chevaucher\/","title":{"rendered":"#arts de la fiction #04 | \u00ab\u00a0chevaucher, chevaucher, chevaucher&#8230;\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:18px\"><strong>Quelle \u00e9tait<\/strong>&nbsp;la premi\u00e8re debout, pour le cheval et tout ce qui suivrait; que je la guettais par la fen\u00eatre parce que moi aussi j\u2019\u00e9tais de l\u2019aube; le halo de sa torche comme un \u0153il projet\u00e9 au devant d\u2019elle dans nos nuits d&rsquo;hiver, et la fum\u00e9e gel\u00e9e lui sortant de la bouche ; ou, aux premi\u00e8res lueurs, des jours radoucis, quand la terre toute mouill\u00e9e se l\u00e8ve, la voir faucher l\u2019herbe \u00e0 pas de g\u00e9antes malgr\u00e9 sa taille de presque enfant, quand moi je d\u00e9passais toujours d&rsquo;une t\u00eate sur les photos de nous quatre ; elle, avan\u00e7ant vers le cheval, de l&rsquo;herbe jusqu&rsquo;\u00e0 la taille, comme une soldate dans ses bottes d&rsquo;un seul lieu, \u2014 maman tu m&rsquo;entends : maman?&#8230; ce nom que les enfants donnent et qu&rsquo;on ne disait pas souvent \u2014 ; qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9couter on \u00e9tait des poids, m\u00eame si les poids \u00e7a ne demande pas d&rsquo;\u00eatre nourri et que \u00e7a permet de soulever des charges, alors que nous, ses poids trop bien vivants,  on aurait pu se d\u00e9brouiller seuls \u00e0 pr\u00e9sent \u2014surtout moi, Marie\u2014: qu&rsquo;il \u00e9tait temps; mais chaque matin les bols pr\u00eats avec le lait ti\u00e9di, le pain, ou la pomme de terre d\u2019hier ; les habits au dossier des chaises, propres, du moins bross\u00e9s, et les chaussures par ordre de tailles align\u00e9es sous l&rsquo;\u00e9tag\u00e8re de ses livres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:18px\"><strong>Et surtout<\/strong> sa d\u00e9termination \u00e0 ne pas laisser para\u00eetre, coiff\u00e9e \u00e0 quatre \u00e9pingles \u2014 des clous aussi \u00e7a peut vous tenir les cheveux\u2014 ou en queue de cheval; des cheveux pr\u00e9cocement gris, \u00e9pais comme du crin \u2014une fiert\u00e9 sa crini\u00e8re, sa fiert\u00e9 qu\u2019elle lavait le dimanche au savon dans le bac qui servait au linge, puis plus tard sous la douche au mur dehors \u2014; et d\u2019allure impeccable malgr\u00e9 les trous et les taches qui partent en brossant, pas toutes surtout pas le sang\u2014, ces parures de n\u00e9cessit\u00e9, elle disait : mais toi, viens ici que je te remette en ordre assieds toi et tiens toi droite ou tu seras bossue; et d\u2019o\u00f9 \u00e7a te vient d\u2019\u00eatre si grande\u2014 et \u00e7a tombait \u2014, toi ma premi\u00e8re, \u2014comme si \u00eatre arriv\u00e9e la premi\u00e8re suffisait \u00e0 faire de toi une esp\u00e8ce rare bonne \u00e0 souffrir les emportements \u2014, toi que j\u2019ai faite seule et sans un cri\u2014, alors qu\u2019on sait que c\u2019est faux \u2014 on le voit lui sur la photo comme un arbre, un fr\u00eane me disais, et elle dans sa robe claire, petite droite comme personne, avec le ventre tout en avant et dans le regard des lumi\u00e8res \u2014, qu\u2019elle avait failli mourir le jour qu&rsquo;on m&rsquo;avait tir\u00e9e hors d&rsquo;elle avec les fers, que lui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 parti, sans retour; alors \u00e7a tombait, du plat de la main, dans le dos ou sur la t\u00eate, comme une caresse brusque \u00e0 te remette les os en place, de sa main \u00e9largies et noueuse \u00e0 force de remuer la terre et d&rsquo;autres choses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:18px\"><strong>De m\u00eame<\/strong> cette boiterie qu\u2019elle tenait \u00e0 distance, si bien qu\u2019\u00e0 force \u00e7a ne se voyait pas, sauf moi qui ne voyait que \u00e7a, moi qui la regardais, moi la premi\u00e8re par ordre d&rsquo;arriv\u00e9e \u2014maman tu m&rsquo;entends\u2014; cette gaucherie \u00e0 droite, ce pied qui pouvait se mettre de travers ou en travers, qui lui venait de sa chute, un accident de cheval \u2014 mais \u00e7a elle ne le disait pas \u2014, du temps de la jument Cornette ou C\u00e2line, allez savoir le nom, s\u00fbrement \u00e0 cause qu&rsquo;elle disait les noms \u00e0 tour de r\u00f4le et d&rsquo;autres plus doux encore ; sa jument qu&rsquo;elle montait la nuit quand nous dormions moi et Paul, (par ordre d&rsquo;arriv\u00e9e) Max n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9 encore \u2014<em>Chevaucher, chevaucher, chevaucher, par le jour, par la nuit, par le jour. Et le courage est&#8230; et le d\u00e9sir si<\/em>&#8230;<em>.<\/em> cette phrase qui lui revenait comme en r\u00eave \u2014; sa jument morte dans ses bras en mettant bas, celle qui l&rsquo;avait d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9e, une nuit, l\u00e0-bas, sous les arbres; et elle s&rsquo;\u00e9tait r\u00e9par\u00e9e seule \u00e0 force de nouages, d\u2019onguents et de courage : oh! vous toujours dans mes pattes, disait, allez, ouste, vous allez me faire tomber \u2014\u00e0 croire que le cheval comptait plus\u2014; et quand, revenant un jour de l&rsquo;enclos avec la scelle elle avait chu et que j\u2019avais couru la relever, son regard d\u2019avoir \u00e9chou\u00e9 et d&rsquo;\u00eatre dans mes bras \u2014 maman \u00e7a va \u2014, ce regard que je n\u2019oublie pas, dur et tendre comme le bonsoir qu\u2019elle nous donnait du bout des l\u00e8vres sur la tempe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:18px\"><strong>Qu&rsquo;alors<\/strong> nous avions peu, mais qu&rsquo;on ne manquait de rien, nous les trois, \u2014 mes trois, disais : Paul, Max et moi Marie\u2014 qu&rsquo;on ne manquerait de rien tu l&rsquo;avais dit, ce qui est dit doit \u00eatre fait; juste qu&rsquo;il faudrait parfois se serrer davantage ; on mangeait du jardin, jusqu&rsquo;aux racines; le potager et ce qui se prend aux chemins, tu n&rsquo;avais pas su d&rsquo;instinct, tu avais lu des livres; ceux de ton \u00e9tag\u00e8re et d&rsquo;autres de cette vie d&rsquo;avant qui nous restait opaque; parfois tu glanais au Super, avant qu&rsquo;ils javellisent; tu vendais aussi des choses de tes mains, des peintures grandes comme des cartes postales sur des rebuts de cartons: \u00ab\u00a0vues d&rsquo;un champs avec cheval\u00a0\u00bb, le m\u00eame sujet en variation, et pour nous, un jeu, \u00e0 deviner les diff\u00e9rences; ou des bonnets que tu crochetais, la nuit, quand de moins en moins tu dormais&#8230; mais surtout tu travaillais, suivant les saisons, en int\u00e9rim ou au black, \u00e0 la pompe, ou au bar&#8230; ce printemps l\u00e0, \u2014celui o\u00f9 j&rsquo;ai eu le brevet et m\u00eame re\u00e7u un livre trop grand pour l&rsquo;\u00e9tag\u00e8re avec des images du mondes \u2014, \u00e7a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;abattoir; l&rsquo;odeur revenait avec toi \u2013 l&rsquo;eau s&rsquo;usait plus vite \u2013; trois mois \u00e0 lever des chairs encore chaudes, \u00e0 se rougir dedans-dehors; ta voix bizarrement chang\u00e9e, comme si venue de plus loin, pour demander : si les devoirs, si la toilette, si l&rsquo;arrosage, si le cheval ou qui ou quoi&#8230; ; qu&rsquo;alors qui aurait pens\u00e9 \u2013qui pense \u00e0 \u00e7a\u2013, que \u00e7a viendrait, un jour: \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:18px\"><strong>Et puis<\/strong> c&rsquo;est venu : quoi : \u00e7a : mais pas d&rsquo;un coup, \u00e7a s&rsquo;est gliss\u00e9 en douce: des inattentions, des absences, des oublis, des inversions ; des choses en vrac ou d\u00e9plac\u00e9es : de l&rsquo;insolite : la table devenue bleue peinte avec seulement les poudres et l&rsquo;eau au point que les mains et le reste en devenaient bleu; la valise pleine d&rsquo;oignons sous le lit \u2014 et pourquoi pas, avait dit Max, c&rsquo;est bien plus sec l\u00e0-haut\u2014le mors cherch\u00e9 toute la journ\u00e9e, couch\u00e9 au milieu du linge, entre les draps, m\u00eame de la terre dans les tiroirs ; c&rsquo;est venu les nuit \u00e0 tourner en rond et en musique; les promenades sans retour; c&rsquo;est venu le jour qui se l\u00e8ve et personne pour aller au cheval qui roue de coups le box d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9; c&rsquo;est venu les mots qui s&rsquo;\u00e9chappent ou se disent \u00e0 l&rsquo;envers, les gestes pour mimer ce qui ne peut plus \u00eatre dit ; et c&rsquo;est venu, ce vendredi d&rsquo;octobre, le feu qui a pris dans l&rsquo;appentis, et la chance d&rsquo;\u00eatre-l\u00e0, nous les trois, ensemble: Marie, Paul et Max par ordre d&rsquo;arriv\u00e9e \u2014tu te souviens ?\u2014 et la voir courir autour, non : galoper, comme si elle \u00e9tait ce cheval \u2013 ton cheval\u2013, le fils de la jument qui l&rsquo;avait un jour d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9e, celui qu&rsquo;elle allait tuer de ses mains, \u00e0 la hache; ce cheval comme pass\u00e9 en elle, elle cavalant,  les cheveux libres, sa crini\u00e8re blanche toute racornie \u00e0 pr\u00e9sent, et sa boiterie qui ne se cachait plus, elle cavalant claudicante \u2014 tu m&rsquo;entends\u2014 ; oui c&rsquo;est venu, et j\u2019ai vu avant les autres parce que moi je partais plus souvent et longtemps, ou parce que moi j&rsquo;\u00e9tais la premi\u00e8re en ordre d&rsquo;arriv\u00e9e et que, depuis lors, je la sentais tout enti\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quelle \u00e9tait&nbsp;la premi\u00e8re debout, pour le cheval et tout ce qui suivrait; que je la guettais par la fen\u00eatre parce que moi aussi j\u2019\u00e9tais de l\u2019aube; le halo de sa torche comme un \u0153il projet\u00e9 au devant d\u2019elle dans nos nuits d&rsquo;hiver, et la fum\u00e9e gel\u00e9e lui sortant de la bouche ; ou, aux premi\u00e8res lueurs, des jours radoucis, quand <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-04-chevaucher-chevaucher-chevaucher\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#arts de la fiction #04 | \u00ab\u00a0chevaucher, chevaucher, chevaucher&#8230;\u00a0\u00bb<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":12,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8202,8230,1],"tags":[4426,2117,1593,7507,159,8239,4318],"class_list":["post-223285","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-saison-2026-2027-arts-de-la-fiction-le-cycle-hebdo","category-arts-de-la-fiction-04-sophie-lucas","category-atelier","tag-aube","tag-cheval","tag-cheveux","tag-hache","tag-nuit","tag-oublis","tag-sang"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/223285","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/12"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=223285"}],"version-history":[{"count":72,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/223285\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":223419,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/223285\/revisions\/223419"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=223285"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=223285"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=223285"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}