{"id":223363,"date":"2026-10-10T19:35:32","date_gmt":"2026-10-10T17:35:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=223363"},"modified":"2026-10-10T19:37:56","modified_gmt":"2026-10-10T17:37:56","slug":"arts-de-la-fiction-01","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-01\/","title":{"rendered":"arts de la fiction #01"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>Je songeois sous l\u2019obscur de la nuict endormie<\/em>,&nbsp;<br>Ronsard, <em>Sur la mort de Marie<\/em> (premier vers), 1578<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous nous trouvions certainement sur une plage ; il faisait nuit noire. Nous entendions le ressac de la mer, nous percevions son odeur, son mouvement, sa masse immense. Le ciel \u00e9tait sans lune et sans \u00e9toile, ce qui donnait l\u2019impression qu\u2019il y avait un toit au-dessus de nous, et pourtant nous sentions sous nos pieds nus la mati\u00e8re fuyante du sable sec, et quelques galets aussi, certains assez gros pour que nous traverse l\u2019id\u00e9e d\u2019en ramasser et de les lancer, peut-\u00eatre jusqu\u2019\u00e0 la mer o\u00f9 ils s\u2019engloutiraient sans un bruit. Nous marchions tr\u00e8s doucement, pour ne pas nous blesser, ou peut-\u00eatre seulement parce que nous ne savions pas vers o\u00f9 aller, et nous avons fini par nous arr\u00eater, debout, face \u00e0 rien, loin de tout. Nous nous sommes serr\u00e9s l\u2019un contre l\u2019autre, et je me rendis compte que j\u2019avais tr\u00e8s froid, surtout au creux de mes reins o\u00f9 tu passais ta main, comme pour calmer l\u2019angoisse qui commen\u00e7ait \u00e0 m\u2019agiter, et que ma respiration \u00e9tait difficile, et si j\u2019essayais de bouger je ne parvenais qu\u2019\u00e0 produire des tremblements dans la partie du corps o\u00f9 je concentrais mes efforts. Cependant, nous avons r\u00e9ussi, je ne sais pas bien comment, \u00e0 avancer encore de quelques pas dans le sol mou, \u00e0 l\u2019aveugle, et, avec ton aide, Marie, je me suis allong\u00e9 sur un rocher \u00e0 peu pr\u00e8s plat<br>(<em>Et t\u00f4t serons \u00e9tendus<\/em>)<br>et je me suis allong\u00e9 et j\u2019ai cru un moment que je respirerais un peu mieux, et j\u2019ai souri en pensant que tu pourrais voir ce sourire et qu\u2019il te rassurerait sur mon \u00e9tat de sant\u00e9 qui, je m\u2019en souvenais maintenant, \u00e9tait mauvais, ou plut\u00f4t d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, et que les moments o\u00f9 je pouvais pr\u00e9tendre que tout n\u2019allait pas si mal \u00e9taient de plus en plus rares, de plus en plus contraints et faux, et qu\u2019ils me pesaient plus que je n\u2019aurais jamais cru qu\u2019ils me p\u00e8seraient parce que je pensais que te rassurer suffirait \u00e0 nourrir mon bonheur, \u00e0 faire battre notre amour, et que je n\u2019en \u00e9tais plus capable \u00e0 pr\u00e9sent, que je ne luttais m\u00eame plus, et tu as plac\u00e9 ton pull sous ma t\u00eate, me reprenant ensuite la main, Marie<br><em>(Je songe que la nuict elle me prend la main<\/em>)<br>la serrant avec force, puis remettant mes chaussures \u00e0 mes pieds, les la\u00e7ant, et prenant de nouveau ma main dans la tienne et la portant \u00e0 tes l\u00e8vres, et je me suis souvenu de ce jour o\u00f9 tu m\u2019avais embrass\u00e9, presque par inadvertance, comme par jeu, faisant suivre ce baiser d\u2019un sourire si franc que je croyais encore sentir tes l\u00e8vres mouill\u00e9es sur moi, et il me semblait en me rem\u00e9morant ce souvenir avec pr\u00e9cision qu\u2019il \u00e9tait sans doute beaucoup plus r\u00e9el que toute cette obscurit\u00e9 qui nous entourait et que rien ne semblait pouvoir percer. Curieusement, \u00e0 ce moment, j\u2019ai cru apercevoir quelques \u00e9toiles vers l\u2019est, dont une filante, et je me suis aper\u00e7u que tu pleurais, Marie\u00a0<br><em>(Re\u00e7oy mes larmes et mes pleurs)<\/em><br>quelques \u00e9toiles formant une constellation famili\u00e8re dont le nom ne me revenait pas, mais que j\u2019essayais distraitement de retrouver en bougeant les l\u00e8vres sans former de sons articul\u00e9s, et je sentais en faisant cela que mes l\u00e8vres \u00e9taient engourdies, comme gel\u00e9es, bien que la temp\u00e9rature ait \u00e9t\u00e9 plut\u00f4t chaude pour la saison, me disais-je, pour un mois de May, me disais-je, et je m\u2019attendais m\u00eame \u00e0 entendre les oiseaux chanter, mais c\u2019\u00e9tait la nuit bien s\u00fbr. Tu as alors sorti de ton sac une serviette de plage pour t\u2019asseoir pr\u00e8s de moi dans le sable, et ton t\u00e9l\u00e9phone pour faire venir de l\u2019aide peut-\u00eatre, je ne sais pas, ou pour regarder l\u2019heure, et, Marie, une bouteille aussi pour boire<br><em>(Ce vase plein de laict)<\/em><br>tu t\u2019es assise sur la serviette tout pr\u00e8s du rocher sur lequel j\u2019\u00e9tais \u00e9tendu, et ta t\u00eate \u00e9tait pr\u00e8s de la mienne et tu me disais des mots que je ne comprenais pas, comme un po\u00e8me ancien dont seul le rythme me parvenait, ou bien la m\u00e9lodie parfois, comme si tu fredonnais, comme le vent fredonne dans les chemin\u00e9es l\u2019hiver. Puis, apr\u00e8s un temps, tu t\u2019es lev\u00e9e brusquement, car la mer avait mont\u00e9, elle venait l\u00e9cher le sable o\u00f9 tu te tenais, et tu as commenc\u00e9 \u00e0 t\u2019inqui\u00e9ter, parce que bient\u00f4t elle le submergerait, et mon rocher aussi serait \u00e0 son tour dans l\u2019eau, sous l\u2019eau, et moi donc enfin, incapable de fuir, indiff\u00e9rent m\u00eame, il faut bien le dire, \u00e0 ce qui m\u2019arriverait. Tu as donc tent\u00e9 de me faire asseoir, tirant sur mes bras qui \u00e9taient absolument inertes, me tenant par le cou, et tu poussais parfois des plaintes, Marie\u00a0<br><em>(Plaints, souspirs, et pleurs, \/ Douleurs sus douleurs)<\/em><br>et par le cou ou les \u00e9paules, bien qu\u2019incapable de bouger ma masse qui comme aimant\u00e9e revenait toujours au rocher. Il m\u2019\u00e9tait impossible de voir \u00e0 quelle vitesse montait le niveau de l\u2019eau, je n\u2019entendais que l\u2019\u00e9claboussement de tes jambes dans l\u2019eau, de plus en plus nettement, et ton affolement, puis je sentis la mer qui baignait mes cheveux, plac\u00e9s un peu plus bas que mes pieds, encore au sec quant \u00e0 eux, et c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 ce moment qu\u2019une sorte d\u2019\u00e9pave ballott\u00e9e par les flots est venue nous rejoindre, et prise d\u2019une nouvelle \u00e9nergie, tu m\u2019as saisi par tout le corps et tu es parvenue \u00e0 me faire basculer sur l\u2019\u00e9pave, qui a tangu\u00e9 fortement, puis s\u2019est r\u00e9tablie, et comme l\u2019eau montait \u00e9tonnamment vite, tu t\u2019y es hiss\u00e9e \u00e0 ton tour, restant d\u2019abord \u00e0 genoux pr\u00e8s de moi, et enfin couch\u00e9e comme si nous \u00e9tions dans le m\u00eame lit, dans notre lit, dans notre chambre, par une nuit paisible, une main pos\u00e9e sur mon ventre et ton souffle dans mon cou. Je me souviens alors d\u2019un hurlement, Marie\u00a0<br><em>(Ou bien va-t\u2019en l\u00e0 hault crier)<\/em><br>et c\u2019\u00e9tait encore dans notre chambre, mais une infime clart\u00e9, les premiers rayons du jour, p\u00e9n\u00e9traient par les ouvertures des volets, et je me suis redress\u00e9 dans le lit, et j\u2019ai tendu l\u2019oreille, mais je n\u2019entendais plus rien, comme si ce hurlement avait voyag\u00e9 depuis le r\u00eave sans pourtant se r\u00e9aliser dans le monde r\u00e9el, ou bien pas enti\u00e8rement. J\u2019ai essay\u00e9 de reprendre mes esprits, douloureusement, de calmer mes tremblements dont je ne comprenais pas la cause, et je me suis tourn\u00e9e vers toi qui \u00e9tais allong\u00e9e contre moi, et je t\u2019ai regard\u00e9e et j\u2019ai cru que tu dormais, et j\u2019ai cru voir ta respiration dans sa r\u00e9gularit\u00e9 parfaite, sa parfaite harmonie, mais ce n\u2019\u00e9tait pas vrai, pas vraiment, tu \u00e9tais simplement immobile, parfaitement immobile, et tu tenais, Marie, ta main pr\u00e8s de la mienne dans ton immobilit\u00e9, une main froide et blanche, je la voyais \u00e0 pr\u00e9sent, car le jour se levait, se gonflait, terrible, par la fen\u00eatre, une Aube d\u2019un blanc affreux, d\u2019un calme affreux, Marie, et je suis rest\u00e9 \u00e0 attendre ton r\u00e9veil, je tremblais de plus en plus fort sans comprendre pourquoi, j\u2019entendais encore l\u2019\u00e9cho du hurlement, et le bruit de la mer qui montait, et je voyais encore quelques \u00e9toiles filer dans le ciel noir, et j\u2019ai attendu que le souffle revienne \u00e0 tes l\u00e8vres, que le rose revienne \u00e0 tes joues, mais cette nuit-l\u00e0 il \u00e9tait trop tard.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je songeois sous l\u2019obscur de la nuict endormie,&nbsp;Ronsard, Sur la mort de Marie (premier vers), 1578 Nous nous trouvions certainement sur une plage ; il faisait nuit noire. 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