{"id":223481,"date":"2026-10-11T21:35:18","date_gmt":"2026-10-11T19:35:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=223481"},"modified":"2026-10-11T21:35:18","modified_gmt":"2026-10-11T19:35:18","slug":"04-georges-la-suite-par-le-debut","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/04-georges-la-suite-par-le-debut\/","title":{"rendered":"#04 | Georges la suite par le d\u00e9but"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"270\" height=\"285\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/image-5.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-223482\" style=\"width:118px;height:auto\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Qu\u2019il a fallu<\/strong> pour se lancer dans ce r\u00e9cit biographique, \u00e0 un moment parler de cette vie d\u2019avant, de sa vie d\u2019avant la fuite, la fuite en avant, qu\u2019il m\u2019a dit oui des coups j\u2019en ai re\u00e7us et s\u2019est tu, qu\u2019il a fallu que je relance le sujet plus tard, partir des belles ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s l\u2019enfer pour revenir sur l\u2019enfant et sur eux, la m\u00e8re, le p\u00e8re, qu\u2019il m\u2019a dit de lui je ne sais rien j\u2019ai juste le souvenir de ses mains qui frappaient fort et tout le temps et pour rien et s\u2019est tu, qu\u2019il a fallu rebondir sur ses sauts dans le vide d\u2019une ville \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un m\u00e9tier \u00e0 un autre, d\u2019un pays \u00e0 un autre, et revenir en arri\u00e8re parce que ce livre ne pouvait se faire sans \u00e9voquer le d\u00e9but du chemin, d\u2019elle j\u2019ai entendu j\u2019ai rien \u00e0 dire d\u2019une m\u00e8re qui n\u2019a rien fait pour me prot\u00e9ger, qu\u2019il a fallu d\u00e9ambuler, pas \u00e0 pas, avec d\u00e9licatesse et patience dans le labyrinthe de ses souvenirs bloqu\u00e9s dans un tunnel emmur\u00e9, virevolter entre toutes les d\u00e9cennies d\u2019une vie \u00e9parpill\u00e9e et faire avec un oc\u00e9an de non-dits, imaginer, inventer peut-\u00eatre et puis on verra on coupera des mots, ou pas, on a rien couper de ce passage comme du reste<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>J\u2019en ai pris, des qui faisaient tr\u00e8s mal. Partout. Des qui laissaient des marques rouge vif. Des qui ne se voyaient pas. Des coups secs, percutants, claquants, des qui ne faisaient aucun bruit. Avec tout ce qu\u2019il avait sous la main quand il croisait mon chemin, mon regard. M\u00eame mon ombre, au loin, aiguisait sa violence. Sa main, son poing, une ceinture, un bout de bois, qui tra\u00eenait, un outil de travail. \u00c0 tout moment, sans r\u00e9pit, sans sommation, sans \u00e9chappatoire, sans espoir d\u2019\u00eatre secouru dans cette maison d\u00e9serte. Une <strong>brutalit\u00e9 f\u00e9roce<\/strong>. Une brutale f\u00e9rocit\u00e9 [\u2026] J\u2019ai tenu bon. Faire le dos rond, l\u00e9zard\u00e9 de coups de cravache. Courber l\u2019\u00e9chine contusionn\u00e9e. Ramper pour se cacher. Je ne me suis jamais r\u00e9volt\u00e9. Je ne sais toujours pas si c\u2019est parce que je croyais que je ne faisais pas le poids ou si je savais au fond de moi que j\u2019aurais pu commettre l\u2019irr\u00e9versible. [\u2026] Dans cette ambiance mortif\u00e8re o\u00f9 j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 survivre, je pressentais qu\u2019une fois travers\u00e9 le couloir de l\u2019enfer, j\u2019atteindrai une porte. La porte de la libert\u00e9, ouvrant sur un paradis \u00e0 b\u00e2tir. Alors, en silence, tout en soignant mes plaies ouvertes, au corps et au c\u0153ur, j\u2019ai patient\u00e9. *<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Et surtout<\/strong> on s\u2019\u00e9tait lanc\u00e9 dans un pari de gamins qui croient que tout, vraiment tout, est possible, lui tout me raconter, moi tout \u00e9crire, un troisi\u00e8me tout mettre en page et KDP ferait le reste, on allait y arriver en soixante-dix jours pour que son livre comme il l\u2019appelait d\u00e9j\u00e0 soit de la f\u00eate pour la fermeture de son bar-\u00eele-l\u00e9gal, j\u2019avais bizarrement commenc\u00e9 l\u2019\u00e9criture par la quatri\u00e8me de couverture pour voir, tester le style, \u00e0 la premi\u00e8re personne comme une \u00e9vidence, sentir ce fondu enchain\u00e9 vers l\u2019autre sans devenir lui ni de pr\u00e8s ni de loin, sans trahir, sans embellir, sentir les agacements possibles, les miens, calmer son impatience et ses obsessions, je veux ce sous-titre \u00ab\u00a0 ma vie est une escroquerie\u00a0\u00bb r\u00e9p\u00e9t\u00e9 mille fois, demander pourquoi et l\u2019\u00e9crire avec nos mots confront\u00e9s, entrem\u00eal\u00e9s, agenc\u00e9s, sans rien oublier, sans rien ajouter<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Quand je me retourne sur mon pass\u00e9, je contemple cette galaxie de milliards de chances qui m\u2019a accompagn\u00e9 tout au long de ces ann\u00e9es. Livr\u00e9 \u00e0 moi-m\u00eame, parti de rien, j\u2019ai fonc\u00e9 t\u00eate baiss\u00e9e [\u2026] je suis encore \u00e0 me demander comment cela a \u00e9t\u00e9 possible avec un d\u00e9part dans la vie aussi sordidement minable. Je n\u2019aurais pas d\u00fb avoir autant de chance. Je ris quand je dis que ma vie est une escroquerie. J\u2019\u00e9tais vou\u00e9 \u00e0 devenir un petit voyou, un loubard pr\u00eat \u00e0 en d\u00e9coudre \u00e0 chaque coin de rue, un clochard, un malfrat qui arnaque les faibles, un alcoolique par h\u00e9ritage g\u00e9n\u00e9tique, un drogu\u00e9 pour oublier, un tueur en s\u00e9rie peut-\u00eatre. [\u2026]*<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>De m\u00eame<\/strong> que je devais suivre dans nos conversations \u00e0 pas d\u2019heure ses grands \u00e9carts dans le temps et l\u2019espace, j\u2019enregistrais et je notais dans le m\u00eame d\u00e9sordre qu\u2019il racontait ses tranches de vie, dessinateur automobile, maquilleur dans les boites de nuit, joueur de poker \u00e0 Vegas , organisateur de championnats de dominos g\u00e9ants, constructeur de bateaux, colleur d\u2019affiches, cherche toujours \u00e0 te surprendre personne ne le fera mieux que toi il disait, et vendeur de glaces, jouant au marchand comme un enfant tout en comptant ses sous \u00e0 la fin de la journ\u00e9e comme un \u00e9picier fatigu\u00e9, entre deux verres de ti-punch offerts dans son bar insulaire, tu peux \u00e9crire que jamais un banquier ne m\u2019a vu venir qu\u00e9mander un cr\u00e9dit, quand je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 Paris apr\u00e8s avoir fui la maison des fous, j\u2019ai v\u00e9cu un an dans la rue, je me suis fait voler mes chaussures la premi\u00e8re nuit, j\u2019ai dormi sous des taules dans les chantiers de la gare du Nord, j\u2019\u00e9tais sale, pas question d\u2019aller dans les douches publiques et les centres d\u2019accueil, trop fier, trop mal dans ma peau qui puait la crasse, trop peur de plonger et de ne jamais remonter, dans ma t\u00eate j\u2019ai march\u00e9 avec lui quand il me racontait ses marathons quotidiens sur les grands boulevards et les refus essuy\u00e9s dans les agences d\u2019int\u00e9rim jusqu\u2019au jour de chance, dans ma t\u00eate je me suis envol\u00e9e avec lui en Afrique, aux States comme il dit, \u00e0 Madagascar et plus loin encore, dans ma t\u00eate j\u2019\u00e9tais \u00e0 sa sortie de clinique quand il a d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de dix-neuf ans de tourner le dos \u00e0 la paternit\u00e9 parce qu\u2019il savait dans sa chair qu\u2019un enfant battu peut devenir un adulte violent et un p\u00e8re maltraitant, apr\u00e8s un long silence j\u2019ai entendu je n\u2019ai jamais eu de regret, la phrase est tomb\u00e9e sur mon manuscrit comme le coup de bistouri dans ce corps de jeune homme \u00e0 la vie devant lui<br>\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Et puis<\/strong> c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on a navigu\u00e9 pendant des semaines sur les fragiles vagues de son pass\u00e9, mille morceaux d\u2019une vie racont\u00e9e avec du b\u00e9ton arm\u00e9 dans la voix, pas la moindre \u00e9motion affich\u00e9e, pour se retrouver un dimanche de printemps avec le manuscrit \u00e0 lui faire lire, lui faire d\u00e9couvrir, qu\u2019il s\u2019est install\u00e9 sur mon canap\u00e9, qu\u2019en pr\u00e9parant matcha et caf\u00e9 serr\u00e9 j\u2019entendis des sanglots, qu\u2019est-ce qui m\u2019arrive pourquoi j\u2019pleure comme \u00e7a c\u2019est pas possible, des reniflements bruyants qui r\u00e9clamaient un mouchoir vite, qu\u2019est ce qui m\u2019arrive j\u2019ai jamais pleur\u00e9 comme \u00e7a, j\u2019ai juste dit de laisser couler, le canap\u00e9 en avait vu d\u2019autres, il faisait chaud, on parlait d\u00e9j\u00e0 de canicule, ce n\u2019\u00e9tait pas de la sueur qui ruisselait \u00e0 grosses gouttes sur ses joues, j\u2019y voyais une pluie torrentielle charriant la boue d\u2019une enfance fracass\u00e9e et toutes ces ann\u00e9es d\u2019une vie \u00e0 oublier, refouler, camisoler, cacher, minimiser le pire, \u00e0 faire le pitre pour sans rel\u00e2che d\u00e9jouer les sournois assauts d\u2019une tristesse amalgam\u00e9e et de sourdes col\u00e8res aval\u00e9es, \u00e0 courir partout et nulle part pour s\u2019offrir tout et n\u2019importe quoi pourvu qu\u2019il y ait du rire et de la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, il a pos\u00e9 sur la table les feuilles de papier gondol\u00e9es par les pleurs tomb\u00e9s, a aval\u00e9 le caf\u00e9 comme un shoot de tequila, a pos\u00e9 ses mains c\u00f4t\u00e9 c\u0153ur, tu sais que j\u2019ai eu un AVC oui bien s\u00fbr tu le sais, tu l\u2019as \u00e9crit, alors l\u00e0 j\u2019aurai jamais imaginer l\u2019effet que \u00e7a me ferait<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Ma sant\u00e9 \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 les rotatives tournent chez l\u2019imprimeur ? Parfaite. A part quelques s\u00e9v\u00e8res infarctus et un triple pontage, tout va tr\u00e8s bien. Un jour j\u2019ai senti une s\u00e9rieuse faiblesse c\u00f4t\u00e9 c\u0153ur [\u2026] On a coup\u00e9 mon thorax en deux, on l\u2019a ouvert comme une hu\u00eetre, apr\u00e8s une op\u00e9ration en urgence pour une p\u00e9ritonite aigu\u00eb, tout s\u2019est ensuite pass\u00e9 comme une lettre \u00e0 la Poste. Une lettre o\u00f9 il aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en majuscules : Ce n\u2019\u00e9tait pas encore le moment. La peur de mourir n\u2019a jamais travers\u00e9 mon esprit. Cette fois j\u2019ai eu un peu mal partout. Tellement rien \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des coups de cravache que mon p\u00e8re ass\u00e9nait sur ma t\u00eate quand certains soirs sa folle violence n\u2019avait plus de limite. J\u2019aurais pu mourir sous ces coups, comme j\u2019aurais pu mourir sur la table d\u2019op\u00e9ration. Je suis toujours l\u00e0, bien vivant et joyeux de l\u2019\u00eatre.*<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">*Extraits du manuscrit<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qu\u2019il a fallu pour se lancer dans ce r\u00e9cit biographique, \u00e0 un moment parler de cette vie d\u2019avant, de sa vie d\u2019avant la fuite, la fuite en avant, qu\u2019il m\u2019a dit oui des coups j\u2019en ai re\u00e7us et s\u2019est tu, qu\u2019il a fallu que je relance le sujet plus tard, partir des belles ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s l\u2019enfer pour revenir sur l\u2019enfant <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/04-georges-la-suite-par-le-debut\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#04 | Georges la suite par le d\u00e9but<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":663,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8230],"tags":[],"class_list":["post-223481","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-arts-de-la-fiction-04-sophie-lucas"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/223481","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/663"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=223481"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/223481\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":223483,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/223481\/revisions\/223483"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=223481"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=223481"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=223481"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}