{"id":223590,"date":"2026-10-12T20:41:39","date_gmt":"2026-10-12T18:41:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=223590"},"modified":"2026-10-12T20:41:40","modified_gmt":"2026-10-12T18:41:40","slug":"arts-de-la-fiction-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-2\/","title":{"rendered":"arts de la fiction #2"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est un souvenir peut-\u00eatre, de ce qu&rsquo;on appelle un souvenir (non pas un souvenir premier, ou celui d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement majeur, mais de ceux qui me hantent ces jours-ci, qui me mordent comme une crampe et me laissent couch\u00e9 sur le flanc, d\u00e9sempar\u00e9) d&rsquo;un quai de gare, pr\u00e9cis\u00e9ment de la petite gare de S., qui est situ\u00e9e un peu \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart du village comme un lazaret gris\u00e2tre (je ne sais plus comment nous y sommes venus, en bus probablement \u2014 elle n&rsquo;est plus en service \u00e0 pr\u00e9sent bien s\u00fbr, absolument abandonn\u00e9e), et en reprenant les fils de ce souvenir je m&rsquo;imagine que je me trouve seul \u00e0 ce moment sur ce quai de gare, d\u00e9j\u00e0 seul et en larmes, l&rsquo;ayant laiss\u00e9e devant chez elle ou alors au bout de l&rsquo;impasse o\u00f9 elle habite avec ses parents et ses fr\u00e8res, apr\u00e8s un dernier geste vague de la main, un regard appuy\u00e9 mais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, que je serais seul sur ce quai, fr\u00f4l\u00e9 par de rares voyageurs fantomatiques, ne pr\u00eatant aucune attention \u00e0 moi comme si je n&rsquo;\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 plus l\u00e0 puisqu&rsquo;elle serait absente \u00e0 moi, envol\u00e9e je ne sais o\u00f9, \u00e0 me demander m\u00eame si je n&rsquo;avais pas r\u00eav\u00e9 ces derniers jours et tout ce qu&rsquo;il me semble savoir d&rsquo;elle, son corps fragile, ses yeux clairs et rieurs, son enfance au milieu des champs tristes, ses mains d&rsquo;infante, et tant et tant encore\u2026 Mais non, le souvenir s&rsquo;impose, et elle se tient sur le quai \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, et je le sais parce que je ne vois rien d&rsquo;autre qu&rsquo;elle, ni le baraquement gris, ni la plateforme de b\u00e9ton craquel\u00e9, ni les rails si d\u00e9finitifs, et nous pourrions \u00eatre aval\u00e9s par une foule que nous ne serions pas moins seuls tous les deux, et dans mon souvenir j&rsquo;entends \u00e0 peine le train quand il s&rsquo;approche et freine dans ce g\u00e9missement atroce qui me fait d&rsquo;habitude frissonner de d\u00e9go\u00fbt, car elle m&rsquo;a pris le bras, peut-\u00eatre depuis que j&rsquo;ai achet\u00e9 mon billet au guichet et travers\u00e9 la petite salle sombre de la gare, peut-\u00eatre seulement quand nous nous sommes avanc\u00e9s sur le quai, pris le bras comme si nous \u00e9tions deux vieux amis, et c&rsquo;est ce que nous sommes malgr\u00e9 notre \u00e2ge adolescent, puisque nous nous connaissons depuis la nuit des temps, avant nous-m\u00eames, et nous avons entre nous ces gestes de vieillards, d\u00e9licats, h\u00e9sitants, affectueux, nous avons ces regards clairs et rieurs, et je sens qu&rsquo;elle me serre un peu plus fort le bras quand le train vient s&rsquo;avachir \u00e0 nos pieds comme un gros crabe et je la sens trembler un peu, rien qu&rsquo;un peu mais ce tremblement me gagne tout entier, et tout mon corps chante en silence sa complainte, et elle me serre toujours plus le bras, et je ne peux que me pencher vers elle en cet instant pour faire \u00e9cho \u00e0 cette pression, incr\u00e9dule, car elle est bien l\u00e0, toujours l\u00e0, et je peux toucher ses cheveux et son front de mon menton, de ma joue, oui, elle est bien l\u00e0, l\u00e9g\u00e8re comme un souffle, mon souffle, et je sens en cet instant que ma vie est tiss\u00e9e de cette vie-l\u00e0 que je suis sur le point d&rsquo;abandonner, et quand le train se cale enfin dans son immobilit\u00e9, \u00e0 quai comme on dit, ronronnant quoique pr\u00eat \u00e0 repartir, elle s&rsquo;anime de nouveau, me dit quelques mots, je lui r\u00e9ponds, et on plaisante, on se dit que oui, on se dit que bient\u00f4t, on sent le c\u0153ur qui manque mais on n&rsquo;en laisse rien para\u00eetre parce qu&rsquo;il faut pr\u00e9server la joie \u00e0 tout prix, c&rsquo;est notre devoir envers nous-m\u00eames, envers notre amour. Et quand le d\u00e9part devient enfin imminent (un homme en uniforme crie quelque chose que je ne comprends pas et qui doit signifier cela), nous rapprochons nos visages comme pour nous voir encore, mieux, nous sentir encore, et je d\u00e9pose sur le bord de ses l\u00e8vres un baiser, et d\u00e9j\u00e0 c&rsquo;est fini, je m&rsquo;\u00e9carte, je m&rsquo;\u00e9loigne, me hisse sur le marchepied, me glisse sans force dans un wagon, me laisse tomber sur une banquette glac\u00e9e, regarde comme une hallucination par la fen\u00eatre sa silhouette d\u00e9form\u00e9e par la salet\u00e9 de la vitre, qui me fait un geste de la main auquel je r\u00e9ponds, puis s&rsquo;amenuise, puis dispara\u00eet sans m\u00eame que je sache comment c&rsquo;est possible.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est un souvenir peut-\u00eatre, de ce qu&rsquo;on appelle un souvenir (non pas un souvenir premier, ou celui d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement majeur, mais de ceux qui me hantent ces jours-ci, qui me mordent comme une crampe et me laissent couch\u00e9 sur le flanc, d\u00e9sempar\u00e9) d&rsquo;un quai de gare, pr\u00e9cis\u00e9ment de la petite gare de S., qui est situ\u00e9e un peu \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-2\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">arts de la fiction #2<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":717,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8202,8211],"tags":[],"class_list":["post-223590","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-saison-2026-2027-arts-de-la-fiction-le-cycle-hebdo","category-arts-de-la-fiction-02-julien-gracq-a-la-bare-de-brevenay"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/223590","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/717"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=223590"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/223590\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":223591,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/223590\/revisions\/223591"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=223590"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=223590"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=223590"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}