{"id":223671,"date":"2026-10-14T21:03:24","date_gmt":"2026-10-14T19:03:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=223671"},"modified":"2026-10-14T21:05:52","modified_gmt":"2026-10-14T19:05:52","slug":"arts-de-la-fiction-05-le-pelican-de-flibuste-chakraverty","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-05-le-pelican-de-flibuste-chakraverty\/","title":{"rendered":"arts de la fiction #05 | le p\u00e9lican de Flibuste Chakraverty"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait une semaine avant l\u2019explosion. Lorsque j\u2019avais appuy\u00e9 sur le bouton de la sonnette de Flibuste Chakraverty, j\u2019avais imm\u00e9diatement \u00e9t\u00e9 envelopp\u00e9 d\u2019une sensation \u00e9trange. Il y a de quoi l\u2019\u00eatre, me diriez-vous, quand on se rend, comme moi ce soir-l\u00e0, au domicile d\u2019un homme qu\u2019on n\u2019a encore jamais rencontr\u00e9 et qui ignorait tout du drame qui allait surgir dans quelques jours. Ce genre de situation a de quoi vous envelopper d\u2019une sensation \u00e9trange, mais ce n\u2019est pas pour \u00e7a que des frissons m\u2019avaient parcouru le dos, les bras et les jambes. En appuyant sur la sonnette \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, j\u2019avais eu la curieuse sensation de retrouver quelque chose d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu dans mon enfance. D\u2019avoir travers\u00e9 un souvenir difficilement identifiable. Et puis le ding-dong m\u2019avait rattrap\u00e9, mes frissons s\u2019\u00e9taient dissip\u00e9s, mon \u00e9tranget\u00e9 envol\u00e9e, et j\u2019avais franchi le seuil de la porte qu\u2019un homme en bras de chemise avait ouverte avant de m\u2019inviter \u00e0 entrer. C\u2019\u00e9tait une maison de construction r\u00e9cente, mais elle exprimait l\u2019\u00e9coulement du temps, une sorte de modernisme ancr\u00e9 dans le pass\u00e9, un endroit o\u00f9 on avait l\u2019impression que des fragments de diff\u00e9rentes \u00e9poques et d\u2019une multitude d\u2019histoires s\u2019\u00e9taient d\u00e9pos\u00e9s comme des paillettes. J\u2019\u00e9tais rest\u00e9 dans l\u2019entr\u00e9e et mes yeux avaient parcouru tout l\u2019espace qui se pr\u00e9sentait devant moi, le plafond \u00e9tait orn\u00e9 de moulures en stuc, les parois du vestibule \u00e9taient recouvertes d\u2019un \u00e9pais papier peint jaune et arborait des frises en relief qui couraient \u00e0 sa surface. J\u2019\u00e9tais frapp\u00e9 par la quantit\u00e9 de cadres accroch\u00e9s aux murs, partages d\u2019histoires personnelles comme de vieilles photos de familles, des portraits d\u2019inconnus en noir et blanc, \u00e9voquant des souvenirs en noir et banc, saupoudrant l\u2019instant de sensations en noir et blanc que l\u2019odeur m\u00eal\u00e9e d\u2019encaustique et de poussi\u00e8re froide sublimait. Des petits tableaux aux couleurs \u00e9vanouies, des paysages flous, de vagues peintures qui devaient raconter des aventures autrement oubli\u00e9es. Je me souviens que Flibuste Chakraverty m\u2019avait d\u00e9barrass\u00e9 de mon manteau en laine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je lui avais ensuite emboit\u00e9 le pas jusqu\u2019\u00e0 la cuisine o\u00f9 une dame, la soixantaine, jonglait avec des casseroles et des ustensiles, une cuill\u00e8re en bois, une grande fourchette, un couteau japonais. Elle dansait aussi, entre une modeste table en formica et une cuisini\u00e8re r\u00e9solument moderne qui scintillait de ses br\u00fbleurs \u00e0 laser. Flibuste Chakraverty me pr\u00e9senta sa m\u00e8re comme une artiste des fourneaux qui vivait le plus clair de son temps \u00e0 Bombay. Je me souviens avoir fait l\u2019association, dans ma t\u00eate, entre le nom de la ville de Bombay et la bombe qui allait bouleverser leurs existences quelques jours plus tard. Mais je n\u2019accordais pas plus d\u2019importance \u00e0 ces pseudo-signes annonciateurs. La cheffe me rendit mon sourire et glissa quelques mots \u00e9logieux au sujet de son rejeton. Elle avait tellement de chance d\u2019avoir un fils si aimant, si dou\u00e9, si parfait. Je me taisais, \u00e9videmment. Tout en maniant les bols d\u2019\u00e9pices en poudre et les flacons d\u2019extraits de plantes, la m\u00e8re de Flibuste Chakraverty commen\u00e7a \u00e0 me parler d\u2019un autre monde, celui de son Inde natale. Il y \u00e9tait question p\u00eale-m\u00eale de la f\u00eate des couleurs et du Kerala, de la communaut\u00e9 zoroastrienne dans laquelle elle avait grandi, du bharatanatyam, de Diwali et de Bollywood. Elle \u00e9voquait un univers qui m\u2019\u00e9tait \u00e9tranger, dans lequel j\u2019\u00e9tais au mieux un touriste un peu perdu, mais la plupart du temps, un simple spectateur. Les senteurs du lieu m\u2019envahissaient et ses mots me transportaient, je me laissais bercer comme si j\u2019avais embarqu\u00e9 sur un bateau que le vent poussait. Flibuste Chakraverty y allait parfois de son d\u00e9tail comme on ajoute un peu de sel dans la marmite, mais c\u2019est bien sa m\u00e8re qui dirigeait la conversation, avec autant d\u2019autorit\u00e9 qu\u2019elle concoctait son curry v\u00e9g\u00e9tarien. Nous avons d\u00een\u00e9 dans cette cuisine, sur la petite table d\u2019un autre \u00e2ge, d\u00e9barrass\u00e9e des pr\u00e9paratifs du repas. Elle avait sorti du vaisselier des assiettes de porcelaine blanche, des couverts en inox et trois grands verres. Une bouteille de bi\u00e8re fra\u00eeche, quelques galettes de naan soigneusement empil\u00e9es, un ramequin de ra\u00efta. Et la lourde marmite remplie de l\u00e9gumes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n\u2019est qu\u2019au moment de partir, au bout d\u2019une soir\u00e9e pleine d\u2019histoires et de nourriture d\u2019ailleurs, que Flibuste Chakraverty m\u2019avait vraiment parl\u00e9 de lui. Quelques phrases seulement, pas de longues digressions. Il avait \u00e9voqu\u00e9 son attrait pour le c\u00e9leste, sa fascination pour les nuages, son d\u00e9sir depuis toujours d\u2019explorer l\u2019air dans son altitude. Son r\u00eave d\u2019Icare, m\u00eame si ce n\u2019\u00e9tait pas le soleil qui l\u2019attirait, mais la profondeur insondable du ciel. C\u2019est bien cet aveu que j\u2019\u00e9tais venu cherch\u00e9 ce soir-l\u00e0. Ce sont bien les explications de cette attirance que je voulais d\u00e9couvrir. Ce sont bien les raisons qui l\u2019avaient pouss\u00e9 \u00e0 devenir pilote d\u2019avion qui m\u2019int\u00e9ressaient. Il ne savait rien de mon entreprise, bien s\u00fbr, comme il ignorait qui j\u2019\u00e9tais vraiment et ce qui allait se passer. Nous avions rejoint le vestibule et Flibuste Chakraverty \u00e9tait all\u00e9 r\u00e9cup\u00e9rer mon manteau quand j\u2019ai remarqu\u00e9 l\u2019imposant escalier en bois qui montait \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Je ne l\u2019avais pas vu en arrivant, sans doute plus attir\u00e9 par les d\u00e9tails qui se pr\u00e9sentaient devant moi. C\u2019\u00e9tait une ouverture vers des t\u00e9n\u00e8bres opaques, une dense obscurit\u00e9 qui se perdait dans les hauteurs et qui apportait une touche fantastique \u00e0 l\u2019instant et au lieu. De visible, les premi\u00e8res marches appelaient \u00e0 la m\u00e9fiance. Au pied de l\u2019escalier, sur le poteau que soutenait la rampe, l\u2019\u00e9trange sculpture d\u2019un p\u00e9lican aux ailes repli\u00e9es s\u2019imposait, comme si l\u2019oiseau gardait l\u2019acc\u00e8s au monde d\u2019en haut. Le morceau de bois me regardait d\u2019un \u0153il soup\u00e7onneux, me signifiant que je n\u2019\u00e9tais pas invit\u00e9 \u00e0 franchir cette limite. R\u00e9apparu avec mon manteau sur le bras, Flibuste Chakraverty n\u2019avait pas cherch\u00e9 \u00e0 me rassurer, il m\u2019avait simplement dit que quelques marches \u00e9taient n\u00e9cessaires pour commencer \u00e0 se rapprocher du ciel. Je ne sais pas s\u2019il plaisantait. Aujourd\u2019hui encore, quand j\u2019y repense, je ne sais pas ce qu\u2019il voulait dire. Lorsque, tout juste une semaine apr\u00e8s ce d\u00eener, il avait largu\u00e9 la bombe aux commandes de son engin de mort, je me suis demand\u00e9 s\u2019il avait pens\u00e9 \u00e0 cet escalier. Lorsqu\u2019exactement trente-six secondes apr\u00e8s avoir appuy\u00e9 sur le bouton et que les premi\u00e8res flammes de l\u2019explosion avaient commenc\u00e9 \u00e0 l\u00e9cher la carlingue de son avion, je me suis demand\u00e9 si le p\u00e9lican myst\u00e9rieux n\u2019avait pas esquiss\u00e9 un sourire.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Pelican-1bis-768x1024.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-223672\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Pelican-1bis-768x1024.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Pelican-1bis-315x420.jpeg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Pelican-1bis-1152x1536.jpeg 1152w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Pelican-1bis-1536x2048.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Pelican-1bis-scaled.jpeg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Photo X, tous droits r\u00e9serv\u00e9s<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019\u00e9tait une semaine avant l\u2019explosion. 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