{"id":223804,"date":"2026-10-15T18:38:47","date_gmt":"2026-10-15T16:38:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=223804"},"modified":"2026-10-15T19:51:53","modified_gmt":"2026-10-15T17:51:53","slug":"05-arts-de-la-fiction-plan-large-soudain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/05-arts-de-la-fiction-plan-large-soudain\/","title":{"rendered":"#05 | arts de la fiction # Plan large soudain"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>En ce lundi 7 octobre 2023, <\/strong>rien de la grisaille du ciel d\u2019automne, des \u00e9claboussures de pluie mouill\u00e9e au passage des voitures, ni du top d\u00e9part brutal des marteaux piqueurs, rien, et moins que tout, le petit clac d\u2019arr\u00eat du ressort de mon parapluie en sa pleine ouverture, n\u2019aurait pu m\u2019arracher au flou int\u00e9rieur de ma nuit. Il est huit heures pr\u00e9cises. Je traverse ma rue comme chaque jour des semaines ouvr\u00e9es. Je sens mes pas s\u2019accorder \u00e0 ceux de la balayeuse de rue, qui glane les quelques mouchoirs sales, sachets plastiques et m\u00e9gots de cigarette, pass\u00e9s entre les mailles de la machine broyeuse des plus gros d\u00e9tritus. En m\u2019acheminant le long du boulevard vers mon m\u00e9tro, je longe des panneaux de chantier, affichant la perspective architecturale d\u2019une future maison de retraite. J\u2019aper\u00e7ois &#8211; de loin seulement &#8211; un pan de mur d\u2019immeuble \u00e9ventr\u00e9. Je me souviens que de dessous mon parapluie, je songe \u00e0 une toile \u00e0 ciel ouvert \u2013 tuyauteries d\u00e9log\u00e9es &#8211; traces &#8211; de fen\u00eatres et de tapisserie arrach\u00e9es, de portes d\u00e9racin\u00e9es. J\u2019entre malgr\u00e9 moi en ces int\u00e9rieurs inconnus \u2013 disparition \u2013 plus de clapotis de douche, d\u2019odeurs de caf\u00e9 sur la table de cuisine, de lampe au plafond \u00e9clairant les photos de famille. Sous le toit du ciel encombr\u00e9, soudain, je me sens seule. J\u2019avance dans le sable mouill\u00e9, la poussi\u00e8re de briques et de b\u00e9ton \u00e9miett\u00e9. Au travers de nuages de vent, je vois tournoyer des bras de grues et des pelles griffues. Elles arrachent les quelques morceaux de murs r\u00e9sistants \u00e0 leurs bases g\u00e9ologiques, et transportent leurs d\u00e9bris vaincus vers des bennes d\u00e9j\u00e0 pleines. L\u2019effondrement, certain, total et d\u00e9finitif, est prochain. J\u2019entre dans ma bouche de m\u00e9tro. Yeux clos, debout, recroquevill\u00e9e entre la porte du m\u00e9tro et le strapontin rabattu, je me dilue incognito dans ce temps d\u2019avant labeur, comme le ferait une horloge au m\u00e9canisme gripp\u00e9, dont l\u2019aiguille, \u00e0 d\u00e9faut de ne pouvoir avancer, se met \u00e0 reculer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>En cette aube du mardi 8 octobre<\/strong> &#8211; adoss\u00e9e \u00e0 un palmier de la butte mi sablonneuse mi rocheuse, en face de chez eux \u2013 on pourrait y voir &#8211; de loin seulement &#8211; un d\u00e9cor de cin\u00e9ma &#8211; une femme regarde dans la transparence de ses larmes en direction de leur immeuble. Ils habitaient le rez-de-chauss\u00e9e. L\u2019air ne circule plus d\u00e9j\u00e0. Et des nu\u00e9es de mouches surprises par les flammes ne peuvent plus s\u2019\u00e9chapper des fen\u00eatres pourtant rest\u00e9es ouvertes. Ce matin, ils ont gagn\u00e9. Le fauteuil \u00e0 bascule o\u00f9 le grand-p\u00e8re buvait son kawa apr\u00e8s le repas, est tomb\u00e9 ventre \u00e0 terre. Sur la table en bois d\u2019olivier tr\u00f4nant au centre de la pi\u00e8ce de vie, le caf\u00e9 m\u00e9lang\u00e9 \u00e0 la mousse d\u2019\u0153uf battu au sucre \u2013 habitude culinaire familiale &#8211; a fondu avec la nappe fleurie. A droite sur le buffet, en entrant dans l\u2019appartement, la radio a encore un moment gr\u00e9sill\u00e9 &#8211; personne pour l\u2019\u00e9teindre. Personne non plus pour fermer les portes vitr\u00e9es du buffet \u2013 celui fabriqu\u00e9 des mains du p\u00e8re et dont il s\u2019est souvent enorgueilli aupr\u00e8s des voisins. La m\u00e8re s\u2019aga\u00e7ait chaque fois que son fils courait pour d\u00e9vorer dehors ses gaufrettes \u00e0 la vanille \u2013 elle criait&nbsp;alors en direction de ses \u00e9clats de rires : \u00ab Et&nbsp;les portes, c\u2019est fait pour qui&nbsp;?&nbsp;\u00bb. En cette aube du 8 octobre, apr\u00e8s les ordres d\u2019\u00e9vacuation aboy\u00e9s dans les hauts parleurs, ses bras ont fait glisser dans le drap encore chaud de sa nuit, le contenu d\u2019une des \u00e9tag\u00e8res du buffet &#8211; paquet d\u00e9j\u00e0 ouvert de gaufrettes pour le petit, et quelques conserves pour la survie imm\u00e9diate de tous. Le drap nou\u00e9 \u00e0 l\u2019ancienne, le balai devient baluchon, et elle y glisse encore l\u2019ouvre-boite, avant de fuir suivi de son mari et des cris de leur jeune fils. Comment. Comment tu ne tr\u00e9buches pas, alors que tes iris dilat\u00e9es te balancent d\u2019une hanche sur l\u2019autre et que c\u2019en est renversant \u2013 un sourcil fig\u00e9 \u00e0 l\u2019oblique derri\u00e8re le seul verre restant de tes lunettes cercl\u00e9es de noir &#8211; ton nez ne respire plus qu\u2019entre tes l\u00e8vres serr\u00e9es et ta bouche tordue &#8211; ton \u00e9charpe port\u00e9e par tes boucles de cheveux restent derri\u00e8re toi. Tu t\u2019\u00e9loignes de ta terre &#8211; malgr\u00e9 toi, malgr\u00e9 elle &#8211; tu te sens aval\u00e9e, d\u00e9mone qui rage du dedans de ce qu\u2019ils font du dehors. Tu maugr\u00e9es sans t\u2019entendre, n\u2019entends plus les tiens non plus. On ne vous entend plus d&rsquo;ailleurs. Comment. Comment. Un instant, \u00e0 l\u2019ombre de moi-m\u00eame, douleur plus intense et qui dure &#8211; comment \u2013 comment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>T\u00f4t ce matin 9 octobre<\/strong>, rien, rien de la grisaille du ciel d\u2019automne, des urgences de la circulation matinale ou des secousses de marteaux piqueurs, rien, et s\u00fbrement pas le petit clac d\u2019arr\u00eat du ressort de mon parapluie \u00e0 son ouverture, n\u2019aurait pu m\u2019arracher \u00e0 mon brouillard int\u00e9rieur. Les infos hurlent dans mes \u00e9couteurs. Mes pas effray\u00e9s interrompent le rythme m\u00e9tronomique de la balayeuse de rue. Intrigu\u00e9e, elle l\u00e8ve les yeux vers moi de dessous sa cape de pluie tout en slalomant entre les flaques pour attraper quelques mouchoirs en lambeaux, sachets plastiques et m\u00e9gots de cigarette tremp\u00e9s. Je m\u2019achemine les pieds dans l\u2019eau, le long du boulevard vers mon m\u00e9tro, passe devant l\u2019immeuble au pan de mur \u00e9ventr\u00e9 o\u00f9 dans quelques mois on construira une maison de retraite. De dessous le toit du ciel, soudain, me sens seule. Disparition. Le pan de mur de l\u2019immeuble n\u2019est plus. Ne sont plus les traces &#8211; les cris d\u2019enfants, les portes qui claquent, les couinements de tuyauteries, ni m\u00eame les glissements du vent dans les voilages des fen\u00eatres. Disparus les livres de chevets et le souvenir de cette main contre son corps en feu. Sous les briques \u00e9miett\u00e9es et les blocs de b\u00e9ton, peut-\u00eatre un buffet et un fauteuil \u00e0 bascule ensevelis. En plan large, derri\u00e8re les nuages br\u00fblants, des sir\u00e8nes hurlent, des bombes avalent, arrachent des humains et leur terre &#8211; \u00e0 leurs bases g\u00e9ologiques et g\u00e9n\u00e9alogiques &#8211; ville d\u00e9bris vaincue par des drones, aucune benne en vue \u2013 effondrement certain, total et d\u00e9finitif. Yeux clos, incognito et d\u00e9goulinante, entre la porte du m\u00e9tro et un strapontin abattu, je plonge dans le temps d\u2019une horloge au m\u00e9canisme gripp\u00e9, dont l\u2019aiguille peine depuis longtemps \u00e0 avancer, et qui, d\u00e9sormais recule vers ce qui fut et sera.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En ce lundi 7 octobre 2023, rien de la grisaille du ciel d\u2019automne, des \u00e9claboussures de pluie mouill\u00e9e au passage des voitures, ni du top d\u00e9part brutal des marteaux piqueurs, rien, et moins que tout, le petit clac d\u2019arr\u00eat du ressort de mon parapluie en sa pleine ouverture, n\u2019aurait pu m\u2019arracher au flou int\u00e9rieur de ma nuit. 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