{"id":223960,"date":"2026-10-18T18:26:20","date_gmt":"2026-10-18T16:26:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=223960"},"modified":"2026-10-18T18:26:20","modified_gmt":"2026-10-18T16:26:20","slug":"arts-de-la-fiction-05-monsieur-k","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-05-monsieur-k\/","title":{"rendered":"arts de la fiction #05 |\u00a0Monsieur K."},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce 18 octobre 1905, je pousse la porte du 41, avenue des Courses. L\u2019entr\u00e9e de cette maison \u00e9trange de trois \u00e9tages est situ\u00e9e dans un pignon orn\u00e9 \u00e0 son sommet d\u2019une statue d\u2019Aphrodite. J\u2019ai actionn\u00e9 la poign\u00e9e et \u00e0 mon grand \u00e9tonnement, la porte s\u2019est ouverte. Je suis entr\u00e9e. \u00c7a ne se fait pas, je le sais, mais jamais l\u2019employ\u00e9 de maison ne m\u2019aurait permis de franchir le seuil si j\u2019avais sonn\u00e9. Je ne suis pas attendue et il est connu que le propri\u00e9taire des lieux ne laisse p\u00e9n\u00e9trer dans son antre que quelques privil\u00e9gi\u00e9s dont je ne fais pas partie. J\u2019avance \u00e0 pas feutr\u00e9s dans ce long couloir aux murs blancs o\u00f9 sont accroch\u00e9s \u00e0 des cimaises quelques-unes de ses \u0153uvres de petit format. Dans une alc\u00f4ve, une \u0153uvre plus grande repr\u00e9sente une femme voil\u00e9e de blanc positionn\u00e9e de trois-quarts avec au premier plan une t\u00eate d\u2019Hypnos dont l\u2019une des ailes est bleue. Vers la droite, un magnifique paon empaill\u00e9 au plumage psych\u00e9d\u00e9lique tr\u00f4ne sur un gu\u00e9ridon m\u00e9tallique. Au fond du couloir, j\u2019entends deux voix d\u2019hommes qui parlent tranquillement mais je suis trop loin pour comprendre ce qu\u2019ils se disent. Je poursuis ma progression, aucun craquement du parquet lustr\u00e9 pour trahir ma pr\u00e9sence. Au-del\u00e0 d\u2019une armature m\u00e9tallique agr\u00e9ment\u00e9e de rideaux en satin bleu clair, une dizaine de marches m\u00e8ne \u00e0 l\u2019atelier du peintre. \u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me trouve dans cette pi\u00e8ce immense tr\u00e8s haute de plafond puisqu\u2019elle s\u2019\u00e9l\u00e8ve sur deux \u00e9tages. Face \u00e0 l\u2019escalier, un autel d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Hypnos, le dieu du sommeil, qui r\u00e8gne sur la vie et l\u2019\u0153uvre de Monsieur K. au travers de r\u00eaves qui lui rendaient incertains les contours du monde r\u00e9el. Un jour il a d\u00e9cid\u00e9 de rendre tangible la fronti\u00e8re avec le monde du r\u00eave en faisant construire,&nbsp;en retrait de la rue, cette maison \u2013 son sanctuaire \u2013 la dotant de murs \u00e9pais, d\u2019une porte solide qu\u2019il n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 refermer sur lui-m\u00eame. On le dit reclus et pourtant on m\u2019a racont\u00e9 qu\u2019il fr\u00e9quente certains salons de l\u2019aristocratie et de la haute bourgeoisie. Il se tient au fond de l\u2019atelier avec un homme en train de r\u00e9gler un appareil photo sur pied. Ils devisent tranquillement, partent dans des \u00e9clats de rire. De toute \u00e9vidence, ils passent un moment agr\u00e9able. \u00c0 la vitesse de l\u2019\u00e9clair, un domestique vient d\u00e9poser sur une desserte un plateau avec une cafeti\u00e8re fumante et deux tasses. D\u2019un geste habitu\u00e9, Monsieur K. verse le caf\u00e9 dans les tasses et en donne une au photographe. Ils poursuivent leur conversation. Le photographe tend le bras et d\u00e9signe le chevalet qui se dresse au milieu d\u2019un cercle d\u2019or trac\u00e9 au sol, le m\u00eame cercle se retrouve au plafond, en surplomb. Il lui dit que ce serait int\u00e9ressant de r\u00e9aliser un portrait le montrant \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans son atelier. Monsieur K. pose sa tasse de caf\u00e9 et va se placer face au chevalet. Il se saisit d\u2019un pinceau qu\u2019il porte \u00e0 hauteur de la toile. Sa main libre sur la hanche gauche, il se tient droit comme un i.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Monsieur K. est bel homme, c\u2019est ind\u00e9niable. Visage ceint d\u2019une fine barbe en collier d\u00e9j\u00e0 presque blanche, front haut et d\u00e9garni, le cheveu blond cendr\u00e9, il a les sourcils clairs et les yeux d\u2019un bleu limpide comme les eaux des \u00eeles du Nord. Mince, il ne semble cependant pas de haute taille \u00e0 le voir face au chevalet o\u00f9 est pos\u00e9 presqu\u2019au niveau du sol une \u0153uvre en pied, mais cela n\u2019enl\u00e8ve rien \u00e0 son port altier, aristocratique, que beaucoup qualifient de hautain. Il est v\u00eatu d\u2019un pantalon gris fonc\u00e9 et d\u2019une redingote bleu nuit, engonc\u00e9 dans une chemise \u00e0 col haut et empes\u00e9 et une cravate de soie couleur cr\u00e8me. Il a tout du dandy anglais fin de si\u00e8cle. \u00ab\u00a0Vous voulez vraiment poser de mani\u00e8re aussi rigide devant le chevalet\u00a0?\u00a0\u00bb interroge le photographe. \u00ab\u00a0Bien s\u00fbr\u00a0!\u00a0\u00bb r\u00e9pond-il sur un ton qui ne souffre aucune opposition. \u00ab\u00a0C\u2019est ainsi que je travaille\u00a0\u00bb. Je regarde la sc\u00e8ne, dos appuy\u00e9 \u00e0 la colonne de marbre qui surplombe l\u2019escalier au sommet de laquelle se dresse une amazone en bronze. Je n\u2019ose m\u2019approcher alors que je sais qu\u2019ils ne me voient pas comme si j\u2019assistais l\u00e0 \u00e0 une sc\u00e8ne mythique, que le moindre de mes mouvements traversant leur champ d\u2019action ferait voler en \u00e9clats. Monsieur K. a perdu son ton l\u00e9ger, deux petites rides sont venues creuser l\u2019espace entre ses sourcils.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce 18 octobre 1905, je pousse la porte du 41, avenue des Courses. L\u2019entr\u00e9e de cette maison \u00e9trange de trois \u00e9tages est situ\u00e9e dans un pignon orn\u00e9 \u00e0 son sommet d\u2019une statue d\u2019Aphrodite. J\u2019ai actionn\u00e9 la poign\u00e9e et \u00e0 mon grand \u00e9tonnement, la porte s\u2019est ouverte. 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