{"id":223994,"date":"2026-10-19T17:44:03","date_gmt":"2026-10-19T15:44:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=223994"},"modified":"2026-10-19T17:44:04","modified_gmt":"2026-10-19T15:44:04","slug":"arts-de-la-fiction-5-devant-le-seuil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-5-devant-le-seuil\/","title":{"rendered":"#arts de la fiction #5 | devant le seuil"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Chennai 12 janvier 2012<\/strong>. Autour de la gare centrale, des bruits sans fin, trains, voix, klaxons, des corps press\u00e9s les uns contre les autres. \u00c0 quelques pas de ce tumulte je suis accueillie dans le slum de Sathyavani Muthu Nagar, un quartier situ\u00e9 le long du fleuve Cooum. Il est normalement interdit \u00e0 un \u00e9tranger d\u2019y p\u00e9n\u00e9trer. Une autorisation sp\u00e9ciale, obtenue par le responsable d\u2019une association humanitaire, a lev\u00e9 l&rsquo;interdit. On m&rsquo;accompagne jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e. Devant le seuil, sur le sol lav\u00e9, un kolam, l&rsquo;un de ces dessins que les femmes tracent \u00e0 l&rsquo;aube avec de la poudre de riz, motifs g\u00e9om\u00e9triques, fleurs sym\u00e9triques, pour attirer la prosp\u00e9rit\u00e9. Les pieds l&rsquo;effacent dans la journ\u00e9e, le vent le disperse, et il faut tout recommencer le lendemain. Je l&rsquo;admire longtemps, il est pos\u00e9 l\u00e0, au bord d&rsquo;une ruelle, devant une habitation qui n&rsquo;a pas de porte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il n&rsquo;y a pas de porte, en effet, seulement un seuil avec un \u00e9pais rideau de toile de jute, poussi\u00e9reux, dont je soul\u00e8ve avec \u00e9motion les bords pour entrer. Je retire mes chaussures, comme partout en Inde.  \u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur, une seule pi\u00e8ce. Douze m\u00e8tres carr\u00e9s environ. Pas de fen\u00eatre. Il me faut un moment pour m&rsquo;habituer \u00e0 la p\u00e9nombre, les choses m\u2019apparaissent alors une \u00e0 une : le sol recouvert d\u2019une fine couche de ciment, les murs peints d\u2019un bleu vif, trois matelas roul\u00e9s, des v\u00eatements suspendus, d\u2019autres pli\u00e9s sur une tablette, un sac accroch\u00e9 \u00e0 un clou, des bo\u00eetes d\u2019\u00e9pices sur une \u00e9tag\u00e8re voisinent avec un peigne, des papiers pli\u00e9s, un calendrier dont les pages fr\u00e9missent dans un courant d\u2019air invisible, des images de divinit\u00e9s coll\u00e9es aux murs, un r\u00e9chaud reli\u00e9 \u00e0 une bouteille de gaz, des ustensiles en aluminium pos\u00e9s sur le sol \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de r\u00e9cipients en plastique de couleurs vives. Pour l&rsquo;eau sans doute, puisque l&rsquo;eau dans ces quartiers, est rare, coup\u00e9e la plus grande partie du jour, et qu&rsquo;il faut la stocker. La pi\u00e8ce change d\u2019usage au fil des heures. Chaque objet semble avoir sa place. Le Cooum est proche, m\u00eame si on ne le voit pas, on le devine \u00e0 l\u2019odeur. Par l\u2019ouverture directe sur la ruelle montent un appel lanc\u00e9 d\u2019un seuil \u00e0 l\u2019autre, le claquement d\u2019une casserole, le passage d\u2019une moto. Plus loin, la gare centrale continue son roulement sourd. Quatre personnes vivent l\u00e0. Une grand-m\u00e8re d&rsquo;une soixantaine d&rsquo;ann\u00e9es, deux filles de douze et quinze ans, un gar\u00e7on de seize ans. Ils parlent tamoul, cette langue tr\u00e8s ancienne. L&rsquo;Indien qui m&rsquo;accompagne traduit. Ainsi j\u2019apprends, par la voix d&rsquo;un autre, et avec ce l\u00e9ger d\u00e9calage qui fait que l&rsquo;\u00e9motion arrive un peu apr\u00e8s les mots, que le p\u00e8re \u00e9tait mort deux ans plus t\u00f4t d&rsquo;un cancer, et que l&rsquo;ann\u00e9e suivante la m\u00e8re s&rsquo;\u00e9tait suicid\u00e9e. Depuis, la grand-m\u00e8re \u00e9l\u00e8ve seule ses trois petits-enfants. Elle dit cela sans larmes mais ses l\u00e8vres tremblent. Les miennes aussi. Le traducteur doit partir, la grand-m\u00e8re pr\u00e9pare un tchai, nous nous asseyons sur les matelas roul\u00e9s et \u00e9changeons des mots sans n\u00e9cessit\u00e9 de traduction.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lieu o\u00f9 nous \u00e9tions assis n\u2019existe plus. <strong>Entre d\u00e9cembre 2019 et janvier 2020,<\/strong> le slum de Sathyavani Muthu Nagar a \u00e9t\u00e9 d\u00e9moli dans le cadre d\u2019un projet gouvernemental de restauration \u00e9cologique des rives du Cooum. Sous ce couvert, l\u2019op\u00e9ration permettait de lib\u00e9rer un foncier pr\u00e9cieux au c\u0153ur de la ville. Les habitants ont \u00e9t\u00e9 relog\u00e9s \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de Chennai, dans des immeubles de b\u00e9ton de mauvaise qualit\u00e9. Des logements plus grands, avec une chambre s\u00e9par\u00e9e, une cuisine et des toilettes, certes appr\u00e9ciables, mais loin du travail, des \u00e9coles et de la vie d\u2019avant. Je ne sais pas ce que sont devenus ceux qui m\u2019ont re\u00e7ue. De leur lieu de vie, je garde dans ma m\u00e9moire les murs bleus, les matelas roul\u00e9s, les bo\u00eetes d\u2019\u00e9pices pr\u00e8s du peigne. Je garde aussi les voix que je ne comprenais pas, et ce tremblement des l\u00e8vres qui disait mieux que la traduction, toute la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chennai 12 janvier 2012. Autour de la gare centrale, des bruits sans fin, trains, voix, klaxons, des corps press\u00e9s les uns contre les autres. \u00c0 quelques pas de ce tumulte je suis accueillie dans le slum de Sathyavani Muthu Nagar, un quartier situ\u00e9 le long du fleuve Cooum. Il est normalement interdit \u00e0 un \u00e9tranger d\u2019y p\u00e9n\u00e9trer. 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