{"id":224002,"date":"2026-10-19T23:33:54","date_gmt":"2026-10-19T21:33:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=224002"},"modified":"2026-10-19T23:37:07","modified_gmt":"2026-10-19T21:37:07","slug":"arts-de-la-fiction-05-depuis-la-porte-dentree","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-05-depuis-la-porte-dentree\/","title":{"rendered":"# arts de la fiction # 05 | depuis la porte d&rsquo;entr\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Assise face \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la maison d\u2019habitation dans l\u2019enceinte de l\u2019ancienne ferme cern\u00e9e par la for\u00eat, la passag\u00e8re pose son pinceau. Dans la lumi\u00e8re tranchante de l\u2019\u00e9t\u00e9, elle vient de saisir granit et ombres de l\u2019encadrement avec les battants blancs de la porte elle-m\u00eame, dont les deux poign\u00e9es en rosace r\u00e9pondent aux losanges noirs dans la partie haute. Ou plut\u00f4t elle vient d\u2019\u00eatre saisie par l\u2019urgence de la porte appelant sans d\u00e9lais le geste de l\u2019aquarelle. La porte est vivante, elle sait. Non loin d\u2019elle, les stagiaires de la poti\u00e8re dont l\u2019atelier se trouve dans la partie gauche de la maison murmurent pr\u00e8s d\u2019une ancienne fontaine dont la t\u00eate laisse couler un filet d\u2019eau fraiche. Les \u00e9changes sont doux et chacun parle de ce qu\u2019il a d\u00e9cid\u00e9 de centrer sur le tour&nbsp;; certains lisent devant une ancienne grange pendant la pause avant de retrouver la pr\u00e9sence attentive de la poti\u00e8re-c\u00e9ramiste qui les guide. La passag\u00e8re, porte de papier en main, se dirige vers l\u2019entr\u00e9e de la vieille demeure, construite pour affronter les \u00e9t\u00e9s br\u00fblants et les rigueurs de l\u2019hiver dans le Pilat, sur le flanc Est du Massif Central. Dans la p\u00e9nombre de l\u2019entr\u00e9e, une petite fen\u00eatre filtre la lumi\u00e8re qui aur\u00e9ole les porcelaines et autres coquillages lustr\u00e9s, m\u00eal\u00e9s \u00e0 des c\u00e9ramiques aux nuances de graines et de mousses \u00e9toil\u00e9es. &nbsp;A gauche une porte donne sur un grand salon lambriss\u00e9 &nbsp;&nbsp;et en face, \u00e0 droite du bref couloir, c\u2019est le pendant&nbsp;: on devine une petite salle \u00e0 manger, chaleureuse elle aussi. En face, un lourd escalier m\u00ealant bois et soubassements de pierres s\u2019\u00e9lance vers les chambres. Premier carrefour en bas&nbsp;: &nbsp;flotte un parfum d\u2019encens sauvage m\u00ealant huile de lin, laine tout juste card\u00e9e, bois r\u00e9sineux, lavande br\u00fbl\u00e9e, et pot\u00e9e mijotant pour les pr\u00e9sents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La nuit a fait refluer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur tous les h\u00f4tes. Dans la haute chemin\u00e9e, une bonne flamb\u00e9e \u00e9loigne le froid qui s\u2019est invit\u00e9 d\u2019un seul coup. Pr\u00e8s d\u2019un vieux fauteuil de famille au pied du tableau de l\u2019anc\u00eatre aust\u00e8re fumant dans son cadre lorrain une pipe longue, un coffre contenant une centaine de lunettes- loupes vient d\u2019\u00eatre ouvert par le cousin de la passag\u00e8re. Son p\u00e8re semait partout des lunettes par peur de ne pas les trouver \u00e0 temps quand des formules lui venaient \u00e0 l\u2019esprit pour les m\u00e9langes d\u2019oxydes et de cendres que sa m\u00e8re la poti\u00e8re cherchait \u00e0 fixer afin de retrouver les nouvelles transparences de ses cr\u00e9ations au sortir du four \u00e0 haute temp\u00e9rature. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e2tre, les jeunes rient en parlant de la balade du c\u00f4t\u00e9 de la scierie, d\u2019une colonie de girolles orang\u00e9es ou du fant\u00f4me de l\u2019\u00e9cuyer qui certaines nuits fait du bruit dans la pi\u00e8ce attenante. Il parait m\u00eame qu\u2019il joue du piano mais on soup\u00e7onne le chat d\u2019arpenter le clavier quand tout le monde dort. La salle du fant\u00f4me communique aussi avec la cuisine\u00a0: l\u2019ancien et le moderne s\u2019y conjuguent. Il faut pouvoir entreposer des vivres pour les stagiaires ou pour la famille de passage et aussi pour affronter la neige glaciale qui isole la vieille demeure, la poti\u00e8re d\u00e9sormais veuve refusant de fuir le grand froid . De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, dans la salle \u00e0 manger, les bols magnifiques fument\u00a0: la soupe \u00e0 l\u2019oignon est pr\u00eate et d\u00e9clenche tout ce qui se dit autour. Quelqu\u2019un pr\u00eate l\u2019oreille\u00a0: on entend les loirs cavaler follement sous le vieux toit. Ils s\u2019expriment dans le noir. On fera avec.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est l\u2019aube parfum\u00e9e aux sapins, celle qui infuse au plus profond de la maison. La passag\u00e8re a dormi \u00e0 l\u2019\u00e9tage dans la chambre du cousin apprenti luthier qui ach\u00e8ve sa formation dans la capitale&nbsp;; &nbsp;elle s\u2019appr\u00eate \u00e0 reprendre la route. Elle aime tellement se lever quand tout le monde habite encore le creux du sommeil. Par la fen\u00eatre entr\u2019ouverte, elle boit \u00e0 l\u2019oreille l\u2019eau de la fontaine presque intemporelle. Le ciel est charg\u00e9, il faudra faire avec quand elle en sera au pouce lev\u00e9, en direction du col de la R\u00e9publique, qui donne acc\u00e8s \u00e0 la vall\u00e9e du Rh\u00f4ne, puis au r\u00eave de rencontrer le po\u00e8te. Pour l\u2019instant, elle \u00e9crit un message simplement reconnaissant \u00e0 sa tante poti\u00e8re aux yeux de ciel. Puis elle feuillette les livres de son cousin, tous consacr\u00e9s \u00e0 la lutherie et \u00e0 l\u2019histoire du violon. Pris par un d\u00e9sir semblable \u00e0 une certitude, il avait taill\u00e9 dans le bois des r\u00e9sineux avoisinants deux violons miniature -l\u2019un donn\u00e9 en partant \u00e0 sa m\u00e8re poti\u00e8re, l\u2019autre qu\u2019il avait sorti de sa poche sans un mot quand le luthier reconnu lui avait demand\u00e9 quelle \u00e9tait sa motivation.&nbsp; La passag\u00e8re descend le grand escalier sans faire de bruit, referme doucement la porte de l\u2019autre monde, apr\u00e8s avoir rang\u00e9 l\u2019aquarelle dans son sac \u00e0 dos. Je ne sais pas si elle trouvera ce qu\u2019elle cherche. <em>Seules les traces font r\u00eaver.<\/em> Elle y va. Et moi je reste, accroch\u00e9 aux murs, \u00e0 l\u2019escalier, \u00e0 la vieille chemin\u00e9e, \u00e0 l\u2019atelier, \u00e0 la chambre de la poti\u00e8re qui va bient\u00f4t disparaitre, c\u2019est \u00e9crit. D\u2019ici l\u00e0, c\u2019est plus fort que moi, en pleine nuit il faut que j\u2019ouvre le couvercle du piano et que je joue ma partition.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>A Mich.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Assise face \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la maison d\u2019habitation dans l\u2019enceinte de l\u2019ancienne ferme cern\u00e9e par la for\u00eat, la passag\u00e8re pose son pinceau. Dans la lumi\u00e8re tranchante de l\u2019\u00e9t\u00e9, elle vient de saisir granit et ombres de l\u2019encadrement avec les battants blancs de la porte elle-m\u00eame, dont les deux poign\u00e9es en rosace r\u00e9pondent aux losanges noirs dans la partie haute. 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