{"id":224062,"date":"2026-10-20T11:04:34","date_gmt":"2026-10-20T09:04:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=224062"},"modified":"2026-10-20T11:04:35","modified_gmt":"2026-10-20T09:04:35","slug":"arts-de-la-fiction-04-florida-par-seraphine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-04-florida-par-seraphine\/","title":{"rendered":"#arts de la fiction #04 | Florida (par S\u00e9raphine)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Qu\u2019il \u00e9tait triste de la voir l\u00e0, dans cette grotte, \u00e0 grelotter, petite fille elle aussi mais d\u00e9j\u00e0 vieille, tous les autres d\u00e9j\u00e0 disparus, les enfants sous la couvertures trou\u00e9es, le fr\u00e8re, la s\u0153ur, plus personne, seulement Florida, qui portait un nom \u00e0 vouloir courir loin, tr\u00e8s loin, un nom \u00e0 d\u00e9valer la pente jusqu\u2019\u00e0 la rivi\u00e8re, \u00e0 descendre pieds nus jusqu\u2019au lac, \u00e0 embarquer, \u00e0 traverser des oc\u00e9ans, mais Florida restait immobile, fr\u00eale, grave, elle m\u2019attendait avec mon panier, elle attendait le pain, les pommes de terre, les restes de soupe, les pommes, un bout de fromage, elle m\u2019attendait pour aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole quand elle pouvait, quand la grand-m\u00e8re n\u2019avait pas besoin d\u2019elle, sinon elle restait et elle ramassait du bois, des feuilles mortes, de la mousse, des glands qu\u2019elle lan\u00e7ait sur le feu dans un semblant de casserole, qu\u2019elle regardait \u00e9clater sans que rien ne p\u00e9tille dans son regard, sans dire un mot, Florida qui semblait ne pas penser mais je suis certaine qu\u2019il n\u2019en \u00e9tait rien, qu\u2019elle r\u00eavait de ce pays qui lui avait donn\u00e9 son nom, dont elle ne savait rien, sinon qu\u2019il y faisait chaud et qu\u2019on y \u00e9tait riche, croyait-elle, esp\u00e9rait-elle, en regardant cuire les trois patates, le bout de rave, parfois miraculeusement, la viande, mais j\u2019apportais rarement de la viande, nous non plus ne mangions que peu de viande, on ne gaspille pas la viande en la distribuant \u00e0 n\u2019importe qui, disait-on \u00e0 la maison, mais Florida se contentait de quelques l\u00e9gumes, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 beaucoup, merci, elle n\u2019oubliait jamais de dire merci.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et surtout Florida ne se plaignait jamais, ne soupirait pas, ne pleurait pas, elle souriait quand je lui donnais le panier, un instant, un sourire qu\u2019il fallait deviner mais qui lui venait de tr\u00e8s loin au-dedans d\u2019elle, un sourire dont le don rare \u00e9tait pr\u00e9cieux et que j\u2019emportais en rentrant, un sourire gr\u00e2ce auquel je n\u2019avais plus peur des b\u00eates \u00e0 la nuit tomb\u00e9e, quand je laissais Florida seule dans la grotte avec la grand-m\u00e8re et les squelette enterr\u00e9s du fr\u00e8re et de la s\u0153ur qu\u2019il fallait prot\u00e9ger des loups, m\u00eame s\u2019il n\u2019y avait jamais eu de loups par chez nous, on disait aux enfants qu\u2019il y en avait et Florida n\u2019avait pas peur des loups, les loups tuent d\u2019un seul coup alors que la faim et le froid tuent lentement, on s\u2019affaiblit petit \u00e0 petit, sans s\u2019en rendre compte, un soir on commence \u00e0 tousser, on se r\u00e9veille la nuit transi malgr\u00e9 la couverture qui ne prot\u00e8ge pas grand-chose, le matin on va un peu mieux, on aimerait avoir \u00e0 manger mais personne n\u2019est encore venu, on m\u2019attend mais je ne peux pas venir tous les jours, et Florida m\u2019accueille avec ce sourire-l\u00e0 quand il y a un peu de lait, un quignon de pain sec, une carotte, presque rien mais une nuit de plus que peut-\u00eatre la grand-m\u00e8re passera sans qu\u2019elle aussi on l\u2019enterre pour la prot\u00e9ger des loups.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De m\u00eame Florida quand elle pouvait venait \u00e0 l\u2019\u00e9cole, o\u00f9 elle \u00e9coutait avec grande attention ce qui disait le r\u00e9gent, o\u00f9 elle s\u2019appliquait \u00e0 lire, \u00e0 \u00e9crire, \u00e0 compter, o\u00f9 elle n\u2019\u00e9tait pas trop mauvaise \u00e9l\u00e8ve, m\u00eame si elle manquait souvent les cours, et c\u2019\u00e9tait moi, bien s\u00fbr qui lui apportait, avec quelques poires du verger, ses devoirs et des crayons, parce que Florida perdait sans cesse ses crayons, elle disait qu\u2019elle \u00e9tait t\u00eate en l\u2019air, que les objets disparaissait aussit\u00f4t qu\u2019ils se trouvaient dans ses mains, les cahiers aussi parfois, tous les objets qui pouvaient alimenter le feu, je n\u2019\u00e9tais pas dupe, finissaient par dispara\u00eetre d\u00e8s que la grand-m\u00e8re mettait la main dessus, mais il y a un papier qui n\u2019a jamais disparu, c\u2019est la lettre que j\u2019avais \u00e9crite \u00e0 Florida, celle o\u00f9 je lui disais qu\u2019elle \u00e9tait mon amie et que j\u2019ai retrouv\u00e9e bien en vue dans la grotte le jour o\u00f9 ce qui restait de la famille de Florida est partie vers Montbovon parce que les pauvres, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, c\u2019est leur commune d\u2019origine qui devait s\u2019en occuper, et que les Joillet sont originaires de Montbovon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Qu\u2019alors la grotte \u00e9tait devenue vide mais que j\u2019y voyais toujours Florida, maigre, grelottante, un b\u00e2ton \u00e0 la main pench\u00e9e sur le feu pour le ranimer, mais en vain, tout \u00e9tait tellement humide qu\u2019on avait beau essayer et r\u00e9essayer dix fois, vingt fois, le feu crevait et Florida restait l\u00e0 \u00e0 remuer la cendre, puis la terre, puis rien, qu\u2019elle attendait une lueur, une \u00e9tincelle, quelque chose, mais le feu n\u2019\u00e9tait d\u00e9sormais compos\u00e9 que de quelques pierre en cercle au milieu desquelles une boue informe stagnait et Florida avait tout \u00e0 fait disparu, m\u00eame si je la sentais l\u00e0, quelque part, comme si elle \u00e9tait le fant\u00f4me de cette grotte abandonn\u00e9e o\u00f9 toute une famille avait v\u00e9cu puis avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cim\u00e9e ou chass\u00e9e, parce que des gens qui occupe une grotte dans la for\u00eat, \u00e7a ne peut cr\u00e9er que des probl\u00e8mes et que ces gens ne sont pas d\u2019ici, alors autant que leur commune d\u2019origine s\u2019en occupe, c\u2019est son r\u00f4le, pas le n\u00f4tre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et puis Florida v\u00e9cut sa vie ailleurs, en Gruy\u00e8re, elle a \u00e9t\u00e9 gouvernante, s\u2019est occup\u00e9 des enfants des autres, a c\u00f4toy\u00e9, sans jamais en faire partie le beau monde, les grandes maisons, les r\u00e9ceptions mondaines, durant lesquelles il fallait servir les petits fours qu\u2019on pouvait go\u00fbt au passage, mais discr\u00e8tement, si \u00e7a venait \u00e0 se savoir on aurait des probl\u00e8me, mais Florida n\u2019a jamais abus\u00e9 de rien, elle \u00e9tait contente d\u2019avoir un toit, un chauffage, \u00e0 manger et \u00e7a lui suffisait, elle savait ce que c\u2019est que de ne pas avoir tout cela et je dis souvent aux enfants qu\u2019ils ne savent pas la chance qu\u2019ils ont et je leur raconte l\u2019histoire de Florida, mais je ne suis pas s\u00fbre qu\u2019ils y croient, ils pensent que j\u2019ai tout invent\u00e9, mais non, tout est vrai, je peux vous l\u2019assurer, et \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la grotte aujourd\u2019hui il y a une photo de Florida et un article de journal qui raconte son histoire, je n\u2019ai rien invent\u00e9, m\u00eame si je n\u2019ai jamais revu Florida. &nbsp;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qu\u2019il \u00e9tait triste de la voir l\u00e0, dans cette grotte, \u00e0 grelotter, petite fille elle aussi mais d\u00e9j\u00e0 vieille, tous les autres d\u00e9j\u00e0 disparus, les enfants sous la couvertures trou\u00e9es, le fr\u00e8re, la s\u0153ur, plus personne, 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