{"id":224117,"date":"2026-10-25T14:48:11","date_gmt":"2026-10-25T13:48:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=224117"},"modified":"2026-10-25T14:51:17","modified_gmt":"2026-10-25T13:51:17","slug":"arts-de-la-fiction-05-chez-les-lartet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-05-chez-les-lartet\/","title":{"rendered":"# arts de la fiction #05 | Chez les Lartet"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\"><em>Paris, fin mars 1868<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien qu&rsquo;il ait chang\u00e9 d&rsquo;appartement \u2013 plus grand, plus lumineux, plus pr\u00e8s du Museum \u2013 Louis continue de recevoir \u00e0 moiti\u00e9. Le repas n&rsquo;est jamais tout \u00e0 fait pr\u00eat lorsqu&rsquo;arrivent les convives \u2013 tr\u00e8s loin de moi l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;incriminer la cuisini\u00e8re \u2013 vous \u00eates assur\u00e9 de voir tra\u00eener une jaquette ou un gilet sur le dossier d&rsquo;une chaise ou le bras d&rsquo;un fauteuil \u2013 vestiges de la veille un tantinet froiss\u00e9s \u2013 et ses notes de recherche ont la f\u00e2cheuse manie de migrer depuis l&rsquo;antre de son bureau vers toutes les terres connues de son monde domestique, comme jadis migraient d&rsquo;un continent \u00e0 l&rsquo;autre, si j&rsquo;en crois les comptes-rendus de l&rsquo;Acad\u00e9mie, des esp\u00e8ces aujourd&rsquo;hui disparues. Je ne parle m\u00eame pas de sa \u00ab\u00a0ch\u00e8re \u00e9pouse\u00a0\u00bb comme dit ce jeune p\u00e9dant d&rsquo;\u00c9mile Cartailhac : Sophie est aussi peu habile ma\u00eetresse de maison qu&rsquo;\u00c9mile le serait en ma\u00eetre de ch\u0153ur \u2013 incapable d&rsquo;orchester une r\u00e9ception. C&rsquo;est ce que j&rsquo;aime chez les Lartet, cette d\u00e9contraction mat\u00e9rielle, et ces plong\u00e9es soudaines de la conversation vers la nuit des origines (Louis) ou vers la plus r\u00e9cente critique litt\u00e9raire (Sophie).<br>Toutes \u00ab\u00a0ch\u00e8res \u00e9pouses\u00a0\u00bb que nous soyons pour ces messieurs, nous animons nos amicales rencontres avec la m\u00eame constance. Hier, au milieu des malles \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9ball\u00e9es et des caisses de d\u00e9m\u00e9nagement encore empil\u00e9es, je lisais ma relation de notre visite commune \u00e0 l&rsquo;Exposition universelle de l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re \u2013 on nous servait le caf\u00e9 et \u00c9mile, on ne sait pourquoi, faisait le renfrogn\u00e9. La sonnette alors retentit, apportant pour Louis un pli de la plus grande urgence. Ses traits s&rsquo;alt\u00e9r\u00e8rent aussit\u00f4t d\u00e9cachet\u00e9e, et je craignis un instant pour son p\u00e8re qui, malade, ne peut plus quitter le Gers, et \u00e0 qui je n&rsquo;aurai peut-\u00eatre jamais la joie d&rsquo;exprimer mon admiration. Louis avait pris soin de se mettre \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart et nous faisions mine de reprendre nos bavardages, par groupes de deux ou trois et \u00e0 voix plus basse. Dans l&rsquo;ombre du rideau d&rsquo;une alc\u00f4ve d\u00e9centr\u00e9e, qui donne un volume \u00e9trange au salon \u2013 cela devrait moins se remarquer une fois les meubles dispos\u00e9s \u2013 si seulement Sophie veut bien \u00e9couter mes conseils \u2013 l&rsquo;alt\u00e9ration de son visage faisait briller ses yeux d&rsquo;un \u00e9clat radieux. J&rsquo;y reconnus l&rsquo;effet d&rsquo;une fi\u00e8vre de savoir, comme il m&rsquo;en prend aussi. Lueur \u00e9tincelante tout autant que sinistre, compos\u00e9e d&rsquo;impatience et d&rsquo;incertitude, d&rsquo;espoir et de refus d&rsquo;y croire. Cela me rassura et piqua ma curiosit\u00e9. La lettre enfonc\u00e9e dans la poche de sa veste, Louis revint parmi nous et seconda sa femme qui proposait de l&rsquo;armagnac dans des verres trop grands \u2013 Dieu seul savait dans laquelle de ces caisses on retrouverait, un jour, le service \u00e0 liqueur. Il n&rsquo;y tint pas longtemps : \u00e0 peine \u00e9tions-nous servis qu&rsquo;il leva le bras comme pour porter un toast. \u00ab\u00a0Ma ch\u00e8re \u00e9pouse\u00a0\u00bb (ne dit-il pas car il l&rsquo;appelle en toute circonstance par son pr\u00e9nom), \u00ab\u00a0mes chers amis\u00a0\u00bb (dit-il), \u00ab\u00a0je n&rsquo;aurai pas le temps de d\u00e9faire mes malles, il me faut vous quitter encore&#8230;\u00a0\u00bb<br>\u2013 Et o\u00f9 vas-tu ?<br>\u2013 Je repars aux Eyzies. On y signale&#8230; (son bras tremblait) des squelettes peut-\u00eatre fossiles&#8230; (sa l\u00e8vre tremblait)&#8230; des squelettes d&rsquo;hommes&#8230; Mon p\u00e8re en a \u00e9t\u00e9 alert\u00e9, mais vous savez tous son infirmit\u00e9, il m&rsquo;\u00e9crit de m&rsquo;y rendre \u00e0 sa place afin d&rsquo;identifier les ossements&#8230;<br>Son ton s&rsquo;\u00e9tiolait, son teint se faisait bl\u00eame. Ressortant la d\u00e9p\u00eache, il la parcourut en la tenant si serr\u00e9e qu&rsquo;il faillit la d\u00e9chirer. Ne s&rsquo;adressant plus qu&rsquo;\u00e0 lui-m\u00eame \u2013 ou peut-\u00eatre bien \u00e0 la Science \u2013 il marmotta entre ses dents un nom que chacun de nous entendait pour la premi\u00e8re fois : Cro-Magnon.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Paris, fin mars 1868 Bien qu&rsquo;il ait chang\u00e9 d&rsquo;appartement \u2013 plus grand, plus lumineux, plus pr\u00e8s du Museum \u2013 Louis continue de recevoir \u00e0 moiti\u00e9. Le repas n&rsquo;est jamais tout \u00e0 fait pr\u00eat lorsqu&rsquo;arrivent les convives \u2013 tr\u00e8s loin de moi l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;incriminer la cuisini\u00e8re \u2013 vous \u00eates assur\u00e9 de voir tra\u00eener une jaquette ou un gilet sur le dossier <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-05-chez-les-lartet\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># arts de la fiction #05 | Chez les Lartet<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":370,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8202,8242,1],"tags":[7007,8253,7575,8254],"class_list":["post-224117","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-saison-2026-2027-arts-de-la-fiction-le-cycle-hebdo","category-arts-de-la-fiction-05-christian-garcin","category-atelier","tag-cro-magnon","tag-les-eyzies","tag-prehistoire","tag-science"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/224117","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/370"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=224117"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/224117\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":224128,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/224117\/revisions\/224128"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=224117"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=224117"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=224117"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}