{"id":224160,"date":"2026-10-27T17:43:02","date_gmt":"2026-10-27T16:43:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=224160"},"modified":"2026-10-27T22:53:31","modified_gmt":"2026-10-27T21:53:31","slug":"01-arts-de-la-fiction-a-quoi-revons-nous-la-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/01-arts-de-la-fiction-a-quoi-revons-nous-la-nuit\/","title":{"rendered":"#01 | arts de la fiction | \u00e0 quoi r\u00eavons-nous la nuit ?"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1001\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Cycle-202627-1-ms-1024x1001.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-224167\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Cycle-202627-1-ms-1024x1001.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Cycle-202627-1-ms-420x410.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Cycle-202627-1-ms-768x750.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Cycle-202627-1-ms-1536x1501.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Cycle-202627-1-ms.jpeg 1749w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c7a se passe une apr\u00e8s-midi dans la montagne. Dans un lieu familier mais que je ne saurais nommer, que je ne reconnais pas instinctivement. Une atmosph\u00e8re blanche, nostalgique, et de la d\u00e9tresse dans l\u2019air. Je suis debout devant des tables en bois brut qui d\u00e9bordent de tissus d\u00e9color\u00e9s, tellement r\u00e2p\u00e9s qu\u2019on les dirait sales. Ils sortent du lavage pourtant, ils ont s\u00e9ch\u00e9 au grand soleil des jours pr\u00e9c\u00e9dents, mais la lumi\u00e8re \u00e9clatante ne leur a pas rendu leurs couleurs originales. C\u2019est un amas de textiles, de toiles de coton imprim\u00e9, de soie, de pagnes aux motifs g\u00e9om\u00e9triques, de broderies d\u2019o\u00f9 se sauvent des fils. Autour de moi, une foule silencieuse et lointaine, des hommes sans abri, sans papier, auxquels appartiennent ces \u00e9toffes \u00e9lim\u00e9es, leurs v\u00eatements ou ce qui en tient lieu. Des v\u00eatements qui racontent l\u2019origine de ces hommes, les pays d\u2019o\u00f9 ils viennent, les villages et les tribus qu\u2019ils ont quitt\u00e9es, les familles qu\u2019ils ont laiss\u00e9es l\u00e0-bas, les femmes qui ont tiss\u00e9 leurs tenues, les enfants qui courent \u00e0 leur rencontre. Ils attendent debout \u00e0 l\u2019\u00e9cart des tables, debout sur l\u2019herbe jaunie, us\u00e9e elle aussi par l\u2019\u00e9t\u00e9 caniculaire qui h\u00e9site \u00e0 c\u00e9der la place \u00e0 l\u2019automne. Pr\u00e8s de moi s\u2019activent des b\u00e9n\u00e9voles, muets, qui trient les tissus. Je suis saisie par la paix de l\u2019endroit, tout en tension. Je voudrais entendre un chant d\u2019oiseau. Je choisis un morceau de drap fin, jaune p\u00e2le, si p\u00e2le et si fin, presque transparent, il m\u2019\u00e9voque la couleur des layettes d\u2019antan mais c\u2019est une pi\u00e8ce immense, elle doit appartenir \u00e0 un homme grand. Je jette un \u0153il parmi la foule, en distingue deux ou trois qui d\u00e9passent les autres t\u00eates. Sauf la fum\u00e9e de cigarette de quelques-uns, rien ne s\u2019\u00e9chappe de ces formes humaines, fig\u00e9es dans une posture d\u2019attente lasse. Le tissu est attach\u00e9 \u00e0 un autre morceau plus petit, je le d\u00e9noue. Peut-\u00eatre l\u2019habit se porte-t-il ainsi, nou\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9paule. Il est doux au toucher, il est d\u00e9fait de son appartenance, il n\u2019a plus d\u2019odeur, ni trace de transpiration, ni larme essuy\u00e9e, ni coulure de terre, ou de sang peut-\u00eatre. Je regrette d\u2019avoir d\u00e9sassembl\u00e9 les deux bouts de tissu. Je les regarde, un dans chaque main. Cela n\u2019a plus de sens. Le temps a pass\u00e9. Le ciel a tourn\u00e9. Ici toujours personne ne parle, le ciel blanc du soir descend sur cette image des hommes d\u2019un c\u00f4t\u00e9, des b\u00e9n\u00e9voles autour de la table, le ciel descend et c\u2019est comme une mousseline gris sale qui enveloppe la sc\u00e8ne, les quelques ruines de pierres s\u00e8ches sur le flanc de la montagne derri\u00e8re nous\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis sortie marcher t\u00f4t le matin, l\u2019automne a envahi le paysage, semant des feuilles rousses, orang\u00e9es, partout sur le sol, recouvrant l\u2019herbe de la veille. Je descends une calade, serrant sur mon corps la veste de laine \u00e9paisse pour me prot\u00e9ger de la fra\u00eecheur inattendue. Il y a de la ros\u00e9e sur le sol schisteux. Je crains de glisser. Je me retiens \u00e0 un mur qui a surgi \u00e0 ma droite. Je me dirige vers la ch\u00e2taigneraie qui s\u2019\u00e9tale au pied du hameau. Je d\u00e9ambule comme port\u00e9e par l\u2019air, au-dessus du sol. Je ne vole pas, non, je marche \u00e0 quelques centim\u00e8tres du sol. J\u2019arrive \u00e0 l\u2019or\u00e9e de la for\u00eat des grands arbres. Je les salue, l\u00e8ve les yeux vers leurs fa\u00eetes. Ils m\u2019abordent dans une langue que je ne reconnais pas. J\u2019ai peur de ne pas les comprendre. Tout cela se passe sans parole v\u00e9ritable. Nous \u00e9changeons en pens\u00e9e. Je les entends. Leur voix me traverse. C\u2019est un son qui rentre dans mon corps. Je dois trouver les mots. Je dois traduire leurs injonctions, leurs conseils. Je suis autoris\u00e9e \u00e0 franchir les gardiens de la premi\u00e8re ligne d\u2019arbres. Je contourne les troncs fissur\u00e9s par l\u2019\u00e2ge, marron fonc\u00e9. Je sais que je suis privil\u00e9gi\u00e9e. Je marche sur des bogues, je suis bien sur le sol cette fois, leurs piquants traversent la toile de mes baskets, j\u2019\u00e9touffe un a\u00efe de surprise, j\u2019\u00e9crase des ch\u00e2taignes, effraie quelques geais matinaux qui fuient dans les branches basses en poussant leur cri per\u00e7ant. Je colle mes mains sur mes oreilles. Je hais le piaillement des geais. Je leur dis \u00e0 voix haute. Il n\u2019y a que moi dans cette for\u00eat. Moi et les ch\u00e2taigniers, quelques merisiers, un bouleau ici ou l\u00e0. Je d\u00e9passe un arbre taill\u00e9 tel un totem, un corps massif et deux bras d\u00e9pareill\u00e9s, non sym\u00e9triques. Aucune autre branche, aucune feuille. Je suis la direction que m\u2019indique l\u2019un de ses bras. J\u2019arrive dans une clairi\u00e8re o\u00f9 tr\u00f4ne l\u2019arbre vieux de plusieurs si\u00e8cles que j\u2019avais l\u2019habitude d\u2019enlacer. Je marche de plus en plus lentement. Il me suffit alors de toucher l\u2019air et alors qu\u2019il n\u2019y a rien, se dresse maintenant une forme humaine, transparente. Du verre comme du cristal. Un robot, je pense. Il y en a d\u2019autres, je le sais, je le devine, de ces \u00eatres immat\u00e9riels qui s\u2019\u00e9vanouissent \u00e0 peine sortis de leur dimension. Je n\u2019ose pas avancer la main dans l\u2019air de peur de les manifester. L\u2019autre a disparu. Je me retourne. Je ne vois rien du hameau. Pourtant, il existe en haut de la pente. J\u2019aper\u00e7ois juste un mur de pierres s\u00e8ches\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Carole me rejoint. Elle ne s\u2019appelle pas Carole, mais c\u2019est le pr\u00e9nom qu\u2019elle s\u2019est choisi. Nous touchons l\u2019air toutes les deux. Apparaissent des formes. Des sortes de wagons, des petits immeubles bas \u00e0 fen\u00eatres, tout un monde invisible qui se dessine, transparent. Nous ne sommes pas surprises, ni l\u2019une ni l\u2019autre. C\u2019est comme un jeu. Nous savons que sous nos mains jaillissent des cit\u00e9s. Aucun \u00eatre n\u2019en sort. La forme humaine, o\u00f9 est-elle, je me demande. Et j\u2019ai l\u2019impression d\u2019avoir r\u00eav\u00e9 d\u00e9j\u00e0 ce qui m\u2019arrive. Je le dis \u00e0 Carole. Elle me rappelle que nous sommes issues d\u2019une tribu autochtone, que nous avons appris \u00e0 fa\u00e7onner l\u2019air comme d\u2019autres l\u2019argile. Je lui r\u00e9ponds que je ne suis plus tr\u00e8s s\u00fbre de comprendre le lien entre l\u2019homme et la Terre, entre l\u2019homme et le cosmos. Je r\u00e9alise que nous sommes perdues et que le hameau a disparu\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis transport\u00e9e au milieu d\u2019une rivi\u00e8re dans laquelle je me baigne. Je suis entour\u00e9e de tous les hommes sans abri, des accompagnants b\u00e9n\u00e9voles, hommes et femmes. L\u2019eau est transparente, je vois les galets sur lesquels nos pieds reposent, je vois nos pieds. Mais le fond de l\u2019eau est marron, sombre. Pas sale ni triste. Nous ne nageons pas. Nous restons debout dans l\u2019eau. Un homme me parle. Il me montre un morceau de tuile orange qu\u2019il vient de sortir de la rivi\u00e8re. Il m\u2019interroge : qu\u2019est-ce que c\u2019est ? Ce n\u2019est pas une tuile. C\u2019est une sorte de plat qui a d\u00fb \u00eatre rectangulaire, avec des bords tr\u00e8s fins. Il est cass\u00e9 en diagonale. Nous en d\u00e9duisons que ce doit \u00eatre un plat ancien qui a termin\u00e9 ses jours dans l\u2019eau. L\u2019homme regarde ce bout de plat comme s\u2019il cherchait \u00e0 r\u00e9soudre une \u00e9nigme. Je lui dis qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9nigme. Des poteries, on en trouve encore dans la terre, dans l\u2019eau, sur les sentiers. Je lui raconte les petits carreaux de c\u00e9ramique bleus, verts, blancs, que je ramassais enfant pr\u00e8s d\u2019un ruisseau, chez mes grands-parents. Il me dit qu\u2019il ne sait plus s\u2019il a encore ses grands-parents. Il me parle de la guerre dans son pays. Je r\u00e9alise que je ne comprends pas ce qu\u2019il me dit. Je dois le deviner. Tout \u00e0 l\u2019heure, je le comprenais pourtant. \u00c0 quel moment a-t-il laiss\u00e9 le fran\u00e7ais pour me parler dans sa langue ? \u00c0 quel moment est-ce que j\u2019ai cess\u00e9 de le comprendre ? Les sons cognent \u00e0 mes oreilles, \u00e0 mon esprit. Ils me demandent de les ressentir. Parmi le groupe de gens autour de moi, je remarque un homme, sur la terre ferme, dans le hameau, qui vient de se pendre au cou d\u2019un des b\u00e9n\u00e9voles. Il l\u2019enlace, cache sa t\u00eate contre le torse de l\u2019homme. Il a besoin d\u2019amour, de chaleur humaine. Me traverse l\u2019esprit de la r\u00e8gle qui est la n\u00f4tre : toujours montrer nos mains.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c7a se passe une apr\u00e8s-midi dans la montagne. Dans un lieu familier mais que je ne saurais nommer, que je ne reconnais pas instinctivement. Une atmosph\u00e8re blanche, nostalgique, et de la d\u00e9tresse dans l\u2019air. Je suis debout devant des tables en bois brut qui d\u00e9bordent de tissus d\u00e9color\u00e9s, tellement r\u00e2p\u00e9s qu\u2019on les dirait sales. 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