{"id":224192,"date":"2026-10-29T22:39:04","date_gmt":"2026-10-29T21:39:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=224192"},"modified":"2026-10-29T22:39:05","modified_gmt":"2026-10-29T21:39:05","slug":"arts-de-la-fiction-06-la-ville-blanche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-06-la-ville-blanche\/","title":{"rendered":"#arts de la fiction #06 | la ville blanche"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle entre dans sa ville de poussi\u00e8re. Elle entre de lumi\u00e8re dans sa ville qui n\u2019est plus que poussi\u00e8re. Elle est seule, debout. Elle est la seule \u00e0 \u00eatre debout. Elle est seule dans la poussi\u00e8re et la lumi\u00e8re. Elle, debout, la poussi\u00e8re, la lumi\u00e8re.<br>Tout a disparu. Elle a disparu. Elle est pourtant l\u00e0, debout. Debout et seule, mais ce n\u2019est plus elle. C\u2019est une autre elle. Tout a disparu de sa ville, ne restent que la poussi\u00e8re et la lumi\u00e8re. Une intense lumi\u00e8re laiteuse qui a la mati\u00e8re de la poussi\u00e8re. Dans une ville qui n\u2019est plus.\u00a0<br>Elle entre de lumi\u00e8re dans sa ville de poussi\u00e8re. Il y a un instant encore, sa ville brillait d\u2019une autre lumi\u00e8re. Une lumi\u00e8re sans poussi\u00e8re. Il y a un instant encore, il n\u2019y avait pas de poussi\u00e8re. Elle \u00e9tait debout dans une ville sans poussi\u00e8re.\u00a0<br>Elle est all\u00e9e au march\u00e9 ce matin, avant de venir \u00e0 la biblioth\u00e8que. Elle a achet\u00e9 un peu de raisin et trois pommes. Mais ce n\u2019est pas pour \u00e7a qu\u2019elle est pass\u00e9e au march\u00e9 ce matin, c\u2019est pour les odeurs. De terre, de fleurs, de pain, de cuisine. De vie. Le march\u00e9 est en bas de chez elle, elle y passe tous les matins pour se parfumer l\u2019\u00e2me. Elle a ensuite emprunt\u00e9 la petite rue au fond, derri\u00e8re le quincailler, cette petite rue \u00e9troite qu\u2019on ne peut prendre qu\u2019\u00e0 pied. Si \u00e9troite qu\u2019on doit fr\u00f4ler celui ou celle qu\u2019on croise. On doit lui toucher le ventre ou les \u00e9paules, on doit lui sentir le cou, on doit observer le grain de la peau de son visage, les boutons rougis, les coupures du rasoir, les traits de mascara. Elle prend cette rue \u00e9troite pour se r\u00e9veiller \u00e0 l\u2019humain. Tous les matins quand elle va \u00e0 la biblioth\u00e8que. Quand elle va travailler. Puis elle est arriv\u00e9e au parc, comme une goutte d\u2019eau atteint l\u2019oc\u00e9an. Elle a contourn\u00e9 le kiosque \u00e0 journaux, puis elle s\u2019est laiss\u00e9e couler dans l\u2019espace. Elle s\u2019est laiss\u00e9e perdre un moment en fermant les yeux pour en appr\u00e9cier la m\u00e9lodie, les rires des enfants pr\u00e8s des balan\u00e7oires, la musique du man\u00e8ge, les coups de klaxon d\u00e9saccord\u00e9s, les discussions des oiseaux. La voix de sa ville lui disait bonjour. Elle lui a r\u00e9pondu avec un sourire. Et, enfin, elle est entr\u00e9e dans la biblioth\u00e8que Takida. Mais \u00e7a, c\u2019\u00e9tait ce matin. Un matin qui succ\u00e9dait aux autres. C\u2019\u00e9tait le dernier matin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle entre dans sa ville sans savoir comment. L\u2019autre elle entre dans sa ville qui n\u2019est plus. La lumi\u00e8re laiteuse peint son regard en blanc. Tout est blanc autour d\u2019elle, m\u00eame les bruits, m\u00eame les sons les plus intimes de la ville. Un acouph\u00e8ne \u00e9touff\u00e9, comme si une poussi\u00e8re de coton avait bouch\u00e9 ses oreilles. Elle regarde, elle \u00e9coute, elle respire le blanc de sa ville. La poussi\u00e8re de pl\u00e2tre, de brique, de pierre, de bois, de verre. La poussi\u00e8re du trottoir, du petit kiosque \u00e0 journaux, du marchand de glaces, de la biblioth\u00e8que Takida avec tous ses livres, de la petite rue \u00e9troite. La poussi\u00e8re des coupures de rasoir, des traits de mascara, des boutons rougis, du fr\u00f4lement des peaux inconnues. La poussi\u00e8re des rires des enfants. Sur le linceul qui l\u2019enveloppe, le temps reste blanc jusqu\u2019\u00e0 ce que la ville lentement se dessine. Sur l\u2019\u00e9cran immacul\u00e9, peu \u00e0 peu, les formes s\u2019esquissent trac\u00e9es de lumi\u00e8re et de particules. Autour d\u2019elle, l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre de la biblioth\u00e8que Takida o\u00f9 elle donnait son cours de po\u00e9sie se reconstruit. Les murs s\u2019\u00e9rigent, les rang\u00e9es se forment, le plafond bard\u00e9 de planches de ch\u00eane r\u00e9appara\u00eet dans une mati\u00e8re translucide qui laisse visibles le ciel et la terre. La poussi\u00e8re se dissipe dans la lumi\u00e8re pour tracer le contour de la ville disparue. \u00c0 travers les murs transparents, elle voit les arbres du parc reprendre forme, les voitures retrouver leurs places dans les rues, l\u2019\u00e9glise pointer son clocher vers le ciel, le man\u00e8ge retrouver ses chevaux de bois. La poussi\u00e8re et la lumi\u00e8re dessinent la ville disparue dans le rebond d\u2019un temps suspendu, elles profilent l\u2019apparence retrouv\u00e9e avant que s\u2019y r\u00e9installe la vie. Des silhouettes d\u2019abord, des visages flous, des arabesques imparfaites d\u00e9signant des formes humaines, des corps, des \u00eatres vivants. Puis, comme anim\u00e9s par les premiers rayons de soleil venant poindre par-del\u00e0 la poussi\u00e8re dissip\u00e9e, les mouvements de la ville. La course des v\u00e9los \u00e0 travers les all\u00e9es du parc, les \u00e9tudiants affluant et refluant \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la biblioth\u00e8que. Et elle, debout au milieu des ruines de son pass\u00e9. Tandis que la poussi\u00e8re s\u2019estompe et qu\u2019un rayon de soleil lui caresse le visage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors, elle l\u00e8vera une jambe pour faire un pas. Puis deux. Alors, elle marchera dans sa ville dessin\u00e9e \u00e0 la lumi\u00e8re de traits de poussi\u00e8re. Elle sortira de l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre puis de la biblioth\u00e8que, parcourant les couloirs d\u00e9bordant de jeunes filles et de jeunes hommes tout juste esquiss\u00e9s, pour se retrouver dans la rue logeant le parc. Elle la traversera en prenant garde aux formes de voitures la sillonnant. Elle marchera dans l\u2019espace que des couleurs encore trop impr\u00e9cises tenteront d\u2019habiller. Des arbres aux feuilles trop claires, des pelouses trop blanches, des enfants trop transparents. Des souvenirs trop impr\u00e9cis.<br>Une rue avec une multitude de fleuristes proposant les m\u00eames bouquets de fleurs encore diaphanes.<br>Un pont sur lequel une voie ferr\u00e9e semble \u00e9tirer ses lignes en pointill\u00e9s.<br>La devanture d\u2019une librairie charg\u00e9e de livres sans titre.<br>L\u2019odeur incertaine \u00e9manant d\u2019une poissonnerie vaporeuse.<br>La maison de son enfance, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un h\u00f4pital o\u00f9 d\u00e9filent des ambulances silencieuses.<br>Les murs tachet\u00e9s d\u2019un ch\u00e2teau en forme de fer \u00e0 repasser tout droit sorti d\u2019un conte de f\u00e9es.<br>Les graffitis naissants sur un abri de bus vacillant.<br>Un banc et quelques chaises faits de mati\u00e8re molle, du flan peut-\u00eatre, ou de la p\u00e2te \u00e0 modeler.<br>Un mas proven\u00e7al \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel elle peut voir \u00e0 travers la fa\u00e7ade translucide, des silhouettes impr\u00e9cises danser sur des fragments de musique \u00e0 la mode.<br>Un h\u00f4tel dont l\u2019entr\u00e9e est celle d\u2019un ascenseur.<br>Un ascenseur, dont l\u2019entr\u00e9e ressemble, avec ses portes battantes, \u00e0 celle d\u2019un saloon de western.<br>Un saloon rempli de touristes japonais.<br>Elle ira se perdre dans le d\u00e9cor de sa ville en reconstruction dans un effort de m\u00e9moire d\u00e9sordonn\u00e9. Elle ira redonner vie \u00e0 la poussi\u00e8re et rendre \u00e0 la ville, comme un musicien avec son instrument, les bruits qui la composent, le jappement d\u2019un chien, le grincement de chaussures neuves, le r\u00e2le d\u2019une vieille perceuse, le soupir d\u2019une voiture \u00e0 l\u2019arr\u00eat, le tintement des pi\u00e8ces de monnaie dans la poche d\u2019un passant.<br>Elle marchera dans sa ville en reconstruction.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand elle aura parcouru sa ville dans les moindres traverses, quand elle aura visit\u00e9 chaque escalier, trottoir, pas de porte, placette, caniveau, elle essaiera une derni\u00e8re fois de la reconna\u00eetre. Elle essaiera de se retrouver dans chaque d\u00e9tail. Une derni\u00e8re fois, elle nuancera les couleurs, les odeurs, elle ajustera la lumi\u00e8re, elle affinera les traits et rendra les images plus nettes. Le double qu\u2019elle sera devenue prendra place dans le double de sa ville qu\u2019elle aura reconstruite. Elle se laissera emporter par les sensations retrouv\u00e9es, elle se laissera emporter par le vent qui accompagne les nuages. Et elle verra la ville d\u2019en haut depuis le ciel. Elle verra la ville sortie de sa m\u00e9moire. Elle verra du ciel \u00e0 quoi ressemble sa ville souvenue. Elle imaginera aussi. Elle imaginera \u00e0 quoi ressemblait sa ville au moment o\u00f9 la bombe est tomb\u00e9e. Elle verra sa ville juste avant que la bombe n\u2019\u00e9clate. Elle distinguera chaque particule de la ville avant qu\u2019elle ne devienne poussi\u00e8re. Le b\u00e9ton, le goudron, la terre, la pelouse, les arbres, les b\u00e2timents, les rues, les trottoirs, le parc, la biblioth\u00e8que Takida et le rire des enfants. Elle verra les gens marcher dans sa ville, parcourir les rues, emplir le march\u00e9, puis elle les verra dispara\u00eetre. Elle verra la ville se faire engloutir par la lumi\u00e8re laiteuse et se transformer en poussi\u00e8re. Et elle, debout et seule.<br>Le fant\u00f4me de Charlize Yokeyosheda est debout, dans la ville fant\u00f4me compos\u00e9e d\u2019immeubles fant\u00f4mes, de rues fant\u00f4mes, de voitures fant\u00f4mes, d\u2019enfants fant\u00f4mes, de bruits fant\u00f4mes d\u2019odeurs fant\u00f4mes et de r\u00eaves fant\u00f4mes. Charlize Yokeyosheda regarde son double et se dit qu\u2019il est temps maintenant de dispara\u00eetre. Elle fera un pas, puis deux, et quittera cette ville qu\u2019elle a reconstruite de ses souvenirs, \u00e0 partir de poussi\u00e8re et de lumi\u00e8re.\u00a0<br>Charlize Yokeyosheda ne sera plus. Elle sera autre.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"612\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/rafael-de-nadai-b0eg-PYGICQ-unsplash-1024x612.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-224193\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/rafael-de-nadai-b0eg-PYGICQ-unsplash-1024x612.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/rafael-de-nadai-b0eg-PYGICQ-unsplash-420x251.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/rafael-de-nadai-b0eg-PYGICQ-unsplash-767x458.jpg 767w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/rafael-de-nadai-b0eg-PYGICQ-unsplash-1536x917.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/rafael-de-nadai-b0eg-PYGICQ-unsplash-2048x1223.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Photo de <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/@andandoporai?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Rafael de Nadai<\/a>sur <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/photos\/photographie-en-accelere-de-la-construction-de-la-ville-b0eg-PYGICQ?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Unsplash<\/a><\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle entre dans sa ville de poussi\u00e8re. 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