{"id":224195,"date":"2026-10-30T10:09:54","date_gmt":"2026-10-30T09:09:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=224195"},"modified":"2026-10-30T10:09:55","modified_gmt":"2026-10-30T09:09:55","slug":"02-arts-de-la-fiction-tant-pis-pour-le-bruit-des-talons","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/02-arts-de-la-fiction-tant-pis-pour-le-bruit-des-talons\/","title":{"rendered":"#02 | arts de la fiction | Tant pis pour le bruit des talons"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"807\" height=\"595\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/20260907_132737.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-224202\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/20260907_132737.jpg 807w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/20260907_132737-420x310.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/20260907_132737-768x566.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 807px) 100vw, 807px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Berenice Abbott, Voies ferr\u00e9es des gares de triage de Hoboken (New Jersey). <br>Rencontres internationales de la photographie, Arles, 2026.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis de longues minutes, elle fait les cent pas sur un quai quasiment d\u00e9sert. Elle tente de calmer son angoisse devant la nuit qui vient. Ses talons claquent sur le b\u00e9ton, ils la d\u00e9signent&nbsp;\u00ab&nbsp;femme-au-milieu-de-la-nuit-s\u2019aga\u00e7ant-d\u2019-un-train-qui-ne-vient-pas&nbsp;\u00bb. Elle troue le silence insupportable de l\u2019attente et s\u2019insupporte de son manque de nonchalance, de son incapacit\u00e9 \u00e0 se couler dans le moule de la r\u00e9signation. On n\u2019entend qu\u2019elle sur cette plateforme grise. D\u2019\u00e9nervement, elle stoppe brutalement. L\u2019obscurit\u00e9 estompe maintenant le paysage au-del\u00e0 des rails et des barri\u00e8res \u00e0 la peinture \u00e9caill\u00e9e. Il y a bien des r\u00e9verb\u00e8res mais un sur trois seulement fonctionne et diffuse un halo jaun\u00e2tre qui tombe, \u00e9troit, sur le sol. L\u00e0 o\u00f9 Nasreddine cherche toujours ses cl\u00e9s, se dit-elle. Elle avait fini par descendre ici, le nom de la gare ne lui disait rien, elle pouvait \u00eatre \u00e0 un arr\u00eat de la sienne comme \u00e0 trois. De cette banlieue ouest, elle ne conna\u00eet que l\u2019itin\u00e9raire qui pr\u00e9c\u00e8de son point d\u2019arriv\u00e9e. Depuis la Place de la R\u00e9publique, elle comptait, un \u2013 deux \u2013 trois, elle devait aller jusqu\u2019\u00e0 onze, coinc\u00e9e au milieu d\u2019une foule de travailleurs qui avaient comme elle termin\u00e9 leur journ\u00e9e, debout comme tant d\u2019autres, fatigu\u00e9e comme tous. La t\u00eate en arri\u00e8re, son visage \u00e0 hauteur des \u00e9paules des hommes autour d\u2019elle, elle tentait d\u2019attraper un peu d\u2019air dans l\u2019atmosph\u00e8re confin\u00e9e. Elle se faisait l\u2019image d\u2019une carpe \u00e9mergeant de l\u2019eau. L\u2019intrusion d\u2019une main dans son sac l\u2019avait subitement distraite. Apr\u00e8s le savon adress\u00e9 au gamin qui s\u2019\u00e9tait faufil\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 elle, et devant l\u2019indiff\u00e9rence des autres, elle s\u2019en \u00e9tait voulu de son emportement. C\u2019\u00e9tait encore un m\u00f4me entra\u00een\u00e9 \u00e0 voler, un petit gars qui recevrait peut-\u00eatre une racl\u00e9e s\u2019il ne rapportait pas de butin. Bien s\u00fbr, elle ne savait plus o\u00f9 elle en \u00e9tait dans son compte de stations. Sur ce quai de gare, seuls trois individus attendent comme elle, mais eux prennent leur mal en patience comme chacun ici devant les retards r\u00e9p\u00e9t\u00e9s du m\u00e9tro. Plus personne ne croit \u00e0 la th\u00e9orie de la fr\u00e9quence de passage des rames qui est soi-disant de douze minutes hors heures de pointe. Le m\u00e9tro, c\u2019est le tramway vert et blanc. Les m\u00e9tros sont toujours vert et blanc, toujours bond\u00e9s, toujours en retard. Quand ils arrivent, d\u2019ailleurs. C\u2019est ce qui explique les dysfonctionnements dans les mairies, les universit\u00e9s, les bureaux de poste\u2026 Voil\u00e0 \u00e0 quoi elle pense. Descendue \u00e0 cet arr\u00eat, elle n\u2019a bien s\u00fbr rien reconnu, s\u2019est pr\u00e9cipit\u00e9e de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du quai, d\u00e8s que le dernier wagon a eu quitt\u00e9 la gare, maudissant le passage de planches disjointes pos\u00e9 sur le ballast, tandis que les quelques voyageurs se dispersaient rapidement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle guette maintenant le tram \u00e0 venir, pour repartir dans l\u2019autre sens. Mais rien ne brille dans cette nuit qui s\u2019allonge. Elle reprend sa marche. Tant pis pour le bruit des talons. Un coup d\u2019\u0153il \u00e0 son t\u00e9l\u00e9phone. Une heure d\u00e9j\u00e0 qu\u2019elle attend. Aucun horaire n\u2019est affich\u00e9. La gare est d\u00e9serte. On n\u2019y rentre plus. On s\u2019\u00e9chappe de cet univers de rails et de traverses par un portillon. Elle n\u2019ira pas demander aux hommes qui attendent comme elle, l\u2019heure du prochain m\u00e9tro. Elle ne parle pas leur langue et ne sait pas comment entrer en contact avec eux sans se montrer impolie. Ici, une femme n\u2019aborde pas les hommes \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Elle n\u2019allumera pas de cigarette non plus. M\u00eame si on le tol\u00e8re d\u2019une Europ\u00e9enne, fumer n\u2019est pas bienvenu pour une femme, et certainement pas sur un quai de gare. Elle veut faire comme si tout allait bien, comme si elle savait o\u00f9 elle allait, comme si elle \u00e9tait \u00e0 l\u2019aise en ce d\u00e9but de nuit. Pour se donner une contenance, elle fait mine de t\u00e9l\u00e9phoner, compose un num\u00e9ro. Parle \u00e0 voix basse. Elle se r\u00e9conforte. Novembre s\u2019insinue sous son manteau, elle frissonne et se dit qu\u2019elle n\u2019aurait jamais d\u00fb sortir sans \u00e9charpe ni gants. Elle conna\u00eet pourtant la traitrise des matins. Elle cherche des yeux un abri, un auvent qui la prot\u00e8gerait du vent glac\u00e9 du soir. Il n\u2019y en a pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur le quai en face, un nouvel engin vient de d\u00e9verser son lot de voyageurs. Elle suit du regard deux jeunes femmes, l\u2019une voil\u00e9e, engonc\u00e9e dans une tenue sombre, l\u2019autre v\u00eatue \u00e0 l\u2019europ\u00e9enne, jupe courte et manteau seyant, elles se tiennent par la main et discutent \u00e0 voix haute. Tout le monde s\u2019\u00e9chappe dans la m\u00eame direction, franchit le portillon et s\u2019\u00e9vanouit dans les rues avoisinantes. Le tram passe dans la ville, \u00e0 la limite des quartiers. Dans le sien, elle doit marcher un bon quart d\u2019heure avant d\u2019atteindre la r\u00e9sidence Lalla. Chaque soir dans le noir absolu. La torche de son portable \u00e9clair\u00e9e pour ne pas se tordre les chevilles sur le macadam trou\u00e9. D\u2019\u00e9normes inondations ont emport\u00e9 la chauss\u00e9e il y a un mois, les travaux de r\u00e9fection se font attendre. Imaginant son retour \u00ab\u00a0chez elle\u00a0\u00bb dans quelques minutes ou dans une heure, elle regarde filer \u00e0 toute allure hommes et femmes dans la nuit, s\u00fbrs de leur chemin. Elle se perd encore aussit\u00f4t qu\u2019elle manque d\u2019attention, loupe une rue, un croisement. Elle se demande pourquoi un deuxi\u00e8me tram passe en une heure dans cette direction alors qu\u2019aucun encore ne se pointe dans la sienne. Mais la question n\u2019a pas de sens, ici tout est al\u00e9atoire. Elle se dit qu\u2019elle n\u2019a pas la faveur divine, elle n\u2019a pas la baraka.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Mes gares<\/strong><br>\u2022 Ann\u00e9e 2014. Quand en Tunisie, j\u2019oublie de descendre \u00e0 l\u2019arr\u00eat pour Manouba. C\u2019est la fin de la journ\u00e9e de travail, 10 heures dans un bureau non chauff\u00e9, c\u2019est l\u2019hiver, je suis claqu\u00e9e.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2022 La gare de Lyon, ann\u00e9e 1994. Le Train Bleu. L\u2019homme qui m\u2019avait attendue et que j\u2019avais raccompagn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2022 Gare du Nord, ann\u00e9es 1995-2000. La rengaine des attentes dans le soir, le dernier train apr\u00e8s le journal ou apr\u00e8s un spectacle. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2022 \u00c0 hauteur d\u2019enfant, ann\u00e9es 60. L\u2019arriv\u00e9e en gare du train \u00e0 vapeur. O\u00f9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2022 Ann\u00e9es 1972-74, le train d\u00e9part de Pierrelatte qu\u2019il avait fallu attraper apr\u00e8s 20 minutes de course en voiture (pas de limitation de vitesse alors) dans la campagne, le billet de 50 francs gliss\u00e9 dans la main, les discussions de mes voisines sur les couleurs \u00e0 assortir pour \u00eatre \u00ab\u00a0de bon ton\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e du kal\u00e9idoscope\u00a0qui s&rsquo;est impos\u00e9e pour cette proposition, cette\u00a0\u00bb succession rapide et changeante d\u2019impressions, de sensations\u00a0\u00bb, dixit Le Robert.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis de longues minutes, elle fait les cent pas sur un quai quasiment d\u00e9sert. Elle tente de calmer son angoisse devant la nuit qui vient. Ses talons claquent sur le b\u00e9ton, ils la d\u00e9signent&nbsp;\u00ab&nbsp;femme-au-milieu-de-la-nuit-s\u2019aga\u00e7ant-d\u2019-un-train-qui-ne-vient-pas&nbsp;\u00bb. Elle troue le silence insupportable de l\u2019attente et s\u2019insupporte de son manque de nonchalance, de son incapacit\u00e9 \u00e0 se couler dans le moule de la r\u00e9signation. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/02-arts-de-la-fiction-tant-pis-pour-le-bruit-des-talons\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#02 | arts de la fiction | Tant pis pour le bruit des talons<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":165,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[8202,8211,1],"tags":[8259,8258,4887],"class_list":["post-224195","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-saison-2026-2027-arts-de-la-fiction-le-cycle-hebdo","category-arts-de-la-fiction-02-julien-gracq-a-la-bare-de-brevenay","category-atelier","tag-berenice-abbott","tag-manouba","tag-tunisie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/224195","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/165"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=224195"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/224195\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":224204,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/224195\/revisions\/224204"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=224195"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=224195"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=224195"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}