{"id":224206,"date":"2026-10-30T12:50:53","date_gmt":"2026-10-30T11:50:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=224206"},"modified":"2026-10-30T12:50:54","modified_gmt":"2026-10-30T11:50:54","slug":"arts-de-la-fiction-01-le-silure","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-01-le-silure\/","title":{"rendered":"#arts de la fiction #01 | Le silure"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis dans l\u2019ancienne gravi\u00e8re. C\u2019est un matin de plus dans ma pr\u00e9paration \u2013 \u00e9chauffement, exercices, \u00e9tirements \u2013 Je longe \u00e0 petite foul\u00e9e le sentier bord\u00e9 d\u2019arbres et de pil\u00f4nes \u00e0 haute tension, entre chants d\u2019oiseaux et bruit d\u2019un train qui passe. Il est d\u00e9j\u00e0 7h45 d\u2019un soleil timide qui prend son temps puis explose d\u2019un coup. Le soleil est un n\u00e9on dans l\u2019horizon du lac. L\u2019oreille et l\u2019oeil captent nettement les d\u00e9tails, les couleurs et les sons, puis l\u2019oeil perd sa capacit\u00e9 de lire le paysage qui se confronte \u00e0 la lame ac\u00e9r\u00e9e du soleil. Per\u00e7ant. Aveuglant \u00e0 force de blancheur. La mati\u00e8re du r\u00e9el se dissout dans la trop grande clart\u00e9, ce lac du ciel. Il s\u2019y noie et dispara\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans l\u2019oeil, quelque chose vire au blanc, une forme passe dans le glacis horizontal, au-dessus du plan d\u2019eau, bien au-dessus des tourbillons cr\u00e9\u00e9s par un animal v\u00e9ritable que je ne vois pas mais dont je devine l\u2019existence, son invisible circulation sous-aquatique. Sa pr\u00e9sence me retient et par r\u00e9flexe, je ralentis ma foul\u00e9e et je m\u2019arr\u00eate. Je plisse les yeux et scrute la surface de l\u2019eau pour tenter de l\u2019apercevoir mais seule une ombre passe, sinuant et lente, gigantesque. Je ne connais pas les poissons qui fraient par ici mais le nom de <em>silure<\/em> me traverse l\u2019esprit. Je m\u2019y accroche comme une m\u00e2choire \u00e0 la ligne de p\u00eache. <em>Poisson-chat, le moustachu<\/em>. Le silure se p\u00eache dans le Rh\u00f4ne, la b\u00eate peut atteindre plus de deux m\u00e8tres de long et sa bouche est carnassi\u00e8re, c\u2019est un animal carnivore. Une l\u00e9gende urbaine le pr\u00e9tend cannibale. Je me demande \u00e0 quel point il est \u00e0 l\u2019origine du mythe de la tarasque. L\u2019ombre du silure sinue sous l\u2019eau et s\u2019\u00e9loigne dans une \u00e9claboussure. Je ne peux d\u00e9tacher mon regard de la silhouette qui va et vient, part puis revient vers moi dans un mouvement circulaire qui dessine des lignes concentriques dont il est le centre. Il h\u00e9site \u00e0 me rejoindre. Il est tent\u00e9 mais une limite le freine, celle de l\u2019instinct. Je ne suis pourtant pas une chasseuse. La sensation qu\u2019il me regarde ne me quitte pas. Un poisson est-il capable de voir une humaine&nbsp;? Dans l\u2019\u0153il mobile au milieu du cristallin clair, la r\u00e9tine brille dans l\u2019obscurit\u00e9 des eaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les eaux se d\u00e9chirent et un cri est pouss\u00e9, c\u2019est lui, c\u2019est s\u00fbr. Le cri me traverse et me glace. C\u2019est un cri de dessous ou de dedans, sourd et aigu \u00e0 la fois, qui perce la peau, liqu\u00e9fie puis g\u00e8le les organes. L\u2019onde sonore laisse sa trace, poils dress\u00e9s sur les bras, cette chair de poule qui me fait ovipare&nbsp;; l\u2019oeuf est une sensation d\u2019effroi. C\u2019est un son qu\u2019aucun instrument de musique ni aucun outil, aucune mati\u00e8re ne saurait reproduire. C\u2019est un appel, je crois. Ou plut\u00f4t une supplique. Ce serait presque un cri de douleur. Un cri au milieu du coassement des grenouilles qui semblent toutes se masser sur la berge. Elles s\u2019y tassent en rang serr\u00e9 par dizaines et elles aussi me regardent \u00e0 ras d\u2019eau, cuisses \u00e9cart\u00e9es, immobiles, le seul mouvement est celui des yeux globuleux qui s\u2019ouvrent et se ferment, de la gorge qui expulse les d\u00e9cibels percussives. Leurs plaintes rebondissent en \u00e9chos sur les roseaux. Je me dis que je pourrais chanter moi aussi. Je me mets \u00e0 coasser avec elles. Je pense unisson. Je pense union. Un grand tout qui \u00e9clabousse. Et le silure me regarde toujours, de loin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis dans l\u2019ancienne gravi\u00e8re. C\u2019est un matin de plus dans ma pr\u00e9paration \u2013 \u00e9chauffement, exercices, \u00e9tirements \u2013 Je longe \u00e0 petite foul\u00e9e le sentier bord\u00e9 d\u2019arbres et de pil\u00f4nes \u00e0 haute tension, entre chants d\u2019oiseaux et bruit d\u2019un train qui passe. 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