{"id":224263,"date":"2026-10-31T08:28:56","date_gmt":"2026-10-31T07:28:56","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=224263"},"modified":"2026-10-31T08:44:27","modified_gmt":"2026-10-31T07:44:27","slug":"arts-de-la-fiction-6-finir-par-les-sons-nocturnes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/arts-de-la-fiction-6-finir-par-les-sons-nocturnes\/","title":{"rendered":"#arts de la fiction #6 | finir par les sons nocturnes"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019entre de nuit dans ma ville sur pilotis. C\u2019est une ville \u00e9tag\u00e9e pos\u00e9e sur mar\u00e9cage, comme une pi\u00e8ce mont\u00e9e attend sur une table de banquet. La nappe est un feuillage tordu de branches et des tiges montent de l\u2019eau, vertes sur vert, et m\u00eame le noir est vert, il n\u2019y a pas d\u2019espace qui ne soit pas rempli de veines et de nervures. Ma ville est au-dessus. Chaque pas r\u00e9sonne dans l\u2019eau comme en miroir. Mais chaque chose est diff\u00e9rente. La tendresse charnue du sol sous l\u2019eau, avec ses b\u00eates myst\u00e9rieuses, ses coraux, ses baleines, et ces poissons qui semblent lancer devant leur gueule un fil lest\u00e9 d\u2019une petite ampoule, ne ressemble en rien \u00e0 ce qui est en contact avec l\u2019air, et nous sommes l\u2019air, nous allons l\u2019air de rien dans ma ville s\u00e8che. Ma ville est une salle de r\u00e9ception, avec des bancs, des vestiaires et des tentures flottantes. La majeure partie des objets nous est visible et inconnue. Nous avons tout devant les yeux, mais souvent nous ne percevons pas, ni les contours ni les gestes. C\u2019est pourquoi il nous faut des l\u00e9gendes, il nous faut raconter des histoires. C\u2019est par elles qu\u2019appara\u00eet ce que nous voyons. Voir est notre mission, et elle est grande, si grande, et lourde, elle pourrait s\u2019enfoncer dans la mangrove si nous n\u2019\u00e9tions pas attentives, nous, passantes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019entre dans ma ville sans savoir comment, une passante avec l\u2019arm\u00e9e des miennes. Nous sommes si d\u00e9sorganis\u00e9es. Lorsque nous nous reconnaissons, nous avons peu de temps pour un signe de main, ou de l\u2019\u0153il, ou parfois sur le bras se toucher pour se compter les unes les autres, ou compter l\u2019une sur l\u2019autre, esp\u00e9rant \u00eatre en bonne compagnie, un moment. Nous nous croisons difficilement, ou peu, entre les \u00e9tals et les murs placard\u00e9s d\u2019images dociles. Je ne sais pas quoi faire du m\u00e9tal que je trouve trop constant, utile, horriblement froid, rassurant et rouill\u00e9. Ma ville est tenue par des tiges de m\u00e9tal fich\u00e9es dans le b\u00e9ton. C\u2019est une r\u00e9ponse momentan\u00e9e \u00e0 l\u2019exercice de vivre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors je marche dans ma ville avec mes ballots de linges sur la t\u00eate, enroul\u00e9e du tissu form\u00e9 bien en amont, bien avant moi, par des, par mes, passantes successives. Je marche au rythme d\u2019un tambour-sablier, instrument pauvre, de pauvres, de pauvresses, dont la musique fait danser jusqu\u2019aux tigres dit-on, malgr\u00e9 sa pauvret\u00e9. J\u2019ai des colifichets pendus \u00e0 mes oreilles, et la crainte des \u0153illets qui portent malheur. Mes breloques sont des souvenirs actuels, car on se souvient toujours du pass\u00e9 au pr\u00e9sent. Simplement il faut faire du travail, excaver, rep\u00e9rer dans la ville ce qui vient d\u2019\u00eatre masqu\u00e9 par une fen\u00eatre, et quelle bouche de pierre avale nos mains quand on ose l&rsquo;enfoncer, la frotter \u00e0 ses dents de lionne solaire, dents de Gorgone.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au-dessus de ma ville le ciel est familier, \u00e9trangement. \u00c9trangement, il rappelle quelque chose du sol, du sous-sol sous-marin, et qui lui correspond. Il y a des fils tendus entre le haut, le bas, et \u00e7a se voit dans les veines du ciel et ses feuilles charnues de mati\u00e8re noire, ses constellations d\u2019animaux, ses histoires cr\u00e9atrices d\u2019\u00e9toiles et ses bateaux en forme de nuages qui voguent. Peut-\u00eatre que je me trompe en cherchant \u00e0 tout prix une sym\u00e9trie, ou que je d\u00e9lire, ou bien c\u2019est que je note, m\u00e9ticuleuse, la v\u00e9rit\u00e9. Le tambour-sablier est lui aussi un objet sym\u00e9trique, d\u2019o\u00f9 naissent nos danses, la danse des \u00e9p\u00e9es, la danse des \u00e9ventails, la danse des papillons, la danse de la sorci\u00e8re et la danse de l\u2019entremetteuse des morts, ainsi que des spectacles autres, rideau ouvert, rideau de fin, et le bruit des grelots, des couteaux, des insultes, des griffures d\u2019ongles sur les parois formant les graffitis \u00e0 nos ch\u00e8res disparues, nous accompagnent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019entre de nuit dans ma ville sur pilotis. C\u2019est une ville \u00e9tag\u00e9e pos\u00e9e sur mar\u00e9cage, comme une pi\u00e8ce mont\u00e9e attend sur une table de banquet. 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