{"id":224482,"date":"2026-11-01T23:58:22","date_gmt":"2026-11-01T22:58:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=224482"},"modified":"2026-11-02T00:04:03","modified_gmt":"2026-11-01T23:04:03","slug":"06-arts-de-la-fiction-les-cloches-sonnent-une-heure-qui-nexiste-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/06-arts-de-la-fiction-les-cloches-sonnent-une-heure-qui-nexiste-pas\/","title":{"rendered":"#06 arts de la fiction | Les cloches sonnent une heure qui n&rsquo;existe pas"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2026\/11\/IMG_1314-1024x1024.jpeg\" alt=\"\u00a9 KBS, vue du ciel en ville par une nuit de pleine lune, \u00e9clairage d&apos;un r\u00e9verb\u00e8re dans le champ\" class=\"wp-image-224483\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019entre dans la ville sans rencontrer personne. Personne ne me conna\u00eet. Je n\u2019ai nul voisin, nul ami, m\u00eame les chiens n\u2019aboient pas sur mon passage. Ils se couchent et g\u00e9missent tout bas. Je suis une ombre parmi des milliers, la seule que le soleil n\u2019a pas dessin\u00e9e. Dans les vitrines, les passants trouvent leur reflet. Moi, j\u2019y trouve la rue comme si je n\u2019y \u00e9tais pas.<br>Et quand je me prom\u00e8ne dans la ville, les heures glissent autrement. Elles coulent \u00e0 l\u2019envers parfois, comme du sable qu\u2019on aurait oubli\u00e9 de retourner. \u00c0 la tomb\u00e9e du jour, j\u2019ai long\u00e9 deux stades aux gradins vides o\u00f9 r\u00e9sonnent les clameurs d\u2019autrefois, un cimeti\u00e8re dont les grilles grincent sans qu\u2019on les pousse, plusieurs \u00e9coles \u00e9l\u00e9mentaires o\u00f9 les dessins d\u2019enfants se tournent vers le mur, deux coll\u00e8ges, un lyc\u00e9e professionnel, et un cin\u00e9ma qui n\u2019ouvre pas tous les jours de la semaine et qui projette des films que personne ne se souvient d\u2019avoir vus. Et une gare partag\u00e9e avec la ville d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, dont le tableau affiche des destinations qui ne figurent sur aucune carte, d\u2019o\u00f9 les trains repartent toujours un peu plus l\u00e9gers.<br>Et parfois, je franchis les seuils. J\u2019y entre \u00e0 pas feutr\u00e9s, \u00e0 pas de givre. Rues, boulevards, avenues, maisons, immeubles, boulangeries o\u00f9 le pain refroidit d\u2019un coup, pharmacies dont les croix vertes clignent comme des yeux fatigu\u00e9s, supermarch\u00e9s aux n\u00e9ons qui gr\u00e9sillent. Portes et couloirs, parquet ou carrelage, linol\u00e9um et moquette d\u2019antan remplac\u00e9e par des lames de PVC qui gardent, un instant, la bu\u00e9e de mes pas. Aucune serrure ne me r\u00e9siste, je n\u2019ai pas besoin de cl\u00e9. Derri\u00e8re moi, les horloges h\u00e9sitent une seconde avant de reprendre leur ronde, et les bouquets sur les tables baissent la t\u00eate.<br>Parce que je ne fais jamais de mauvaises rencontres. Je ne fais aucune rencontre. Les gens se croisent, se regardent en chiens de fa\u00efence, se parlent peu. Ils ne me voient pas. Ou alors une seule fois, et ils ne le racontent jamais.<br>Encore et toujours, je reviens dans la ville. Chaque jour, depuis bien plus longtemps que les pierres de l\u2019h\u00f4tel de ville.<br>Alors que le dimanche, jour de march\u00e9, la place s\u2019emplit de cageots et de voix, que les pigeons s\u2019envolent sans qu\u2019aucun bruit ne les ait effray\u00e9s, que la brasserie d\u00e9borde sur le trottoir, certains se sourient et trinquent ensemble.<br>Et quand je les \u00e9coute, leurs paroles m\u2019arrivent comme \u00e0 travers l\u2019eau d\u2019un \u00e9tang. Je ne sais pas ce qu\u2019ils se disent. Se parlent-ils vraiment, ou vivent-ils un moment c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, chacun parlant de soi, chacun marmonnant dans sa petite lanterne berc\u00e9 au son de sa propre voix\u2009?<br>Et parfois, je passe entre les tables comme une ombre, comme un nuage qu\u2019on ne voit pas dans le ciel. L\u2019eau dans le verre tremble sans raison, le lait tourne dans une tasse, une femme resserre son col en plein soleil, un vieil homme s\u2019interrompt au milieu d\u2019une phrase et contemple la place comme s\u2019il la voyait pour la derni\u00e8re fois.<br>Parce que je les connais tous, et ils ne m\u2019ont jamais vu. Je sais leurs noms, leurs adresses, le battement de leur c\u0153ur comme on conna\u00eet une chanson entendue mille fois, et l\u2019heure exacte de chacun.<br>Encore un dimanche, encore un verre, encore une phrase qu\u2019on remet \u00e0 plus tard. Les cloches sonnent une heure qui n\u2019existe pas. Et quand l\u2019ennui me prend, il est souvent l\u2019heure, j\u2019abats ma faux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019entre dans la ville sans rencontrer personne. Personne ne me conna\u00eet. Je n\u2019ai nul voisin, nul ami, m\u00eame les chiens n\u2019aboient pas sur mon passage. 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