{"id":22782,"date":"2020-01-13T13:45:00","date_gmt":"2020-01-13T12:45:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=22782"},"modified":"2020-01-13T13:45:01","modified_gmt":"2020-01-13T12:45:01","slug":"foule-sentimentale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/foule-sentimentale\/","title":{"rendered":"Foule sentimentale"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">Tous les jeudi je quitte ma campagne en bout de ligne pour rejoindre la capitale par le Rer A, un cordon que je ne me r\u00e9sous pas \u00e0 couper compl\u00e8tement avec ma vie d\u2019avant dans laquelle le centre jetait ces lieux en p\u00e9riph\u00e9rie.<br>Ce parcours que j\u2019emprunte depuis bient\u00f4t dix ans, m\u2019aspire au ventre de Paris en un sens, de l\u2019autre m\u2019exhale aux champs.<br>C\u2019est \u00e0 Nanterre que la magie op\u00e8re, l\u00e0, apr\u00e8s une pause de quelques minutes, comme un recueillement, le train sort de terre ou y rentre selon la direction que l\u2019on prend.<br>Nous sommes tous l\u00e0, comme \u00e0 un rendez-vous, personnages de lisi\u00e8re, usagers du transport en commun, le Grand Paris qui palpite au rythme de l\u2019asphalte rongeant la terre des faubourgs, un flux cytoplasmique.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019approprie les lieux comme on habite sa maison, des places habituelles, je suis toujours assise dans le sens de la marche, un rituel d\u2019occupation de l\u2019espace peau de chagrin \u00e0 mesure que l\u2019on se dirige vers la ville, ou \u00e0 l\u2019inverse, comme une lib\u00e9ration, les corps se l\u00e8vent abandonnant au mien un territoire parfois d\u00e9vast\u00e9 par une pr\u00e9sence troublante que je m\u2019efforce d\u2019oublier.<br>Sauf lorsque je presse du doigt l\u2019\u00e9cran de mon portable pour voler discr\u00e8tement ce qui s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 mes yeux, \u00e0 mon retour je transf\u00e8re les photographies prises sur mon ordinateur o\u00f9 elles vont s\u2019accumuler dans des dossiers ordonn\u00e9es g\u00e9ographiquement par l\u2019algorithme mouchard.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019efface rien, l\u00e0 aussi, peur que se volatilise l\u2019\u00e9motion, la preuve que cela a \u00e9t\u00e9, lorsque la mise en mot ne suffit pas \u00e0 dire, mais je n\u2019imprime pas pour autant.<br>Dans ma galerie les images forment un r\u00e9bus dont je suis bien en mal de trouver la signification parfois, perdue par ma focale absurde de collectionnite aigu\u00eb.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est le centre de mon monde, ce voyage, une digestion laborieuse de ce qui m\u2019a conduit l\u00e0 o\u00f9 je suis, sur la rive.<br>Chaque fois je m\u2019assure de la justesse de mon choix de quitter la compagnie des hommes pour celle des b\u00eates lesquelles sont soigneusement parqu\u00e9es sur l\u2019\u00e9cran \u00e9galement, ronde color\u00e9e par le calendrier, sur fond bleu l\u2019hiver, orange ou jaune l\u2019\u00e9t\u00e9, vert la plupart du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Je fais partie de ceux qui capturent \u00e0 tout va, le plus souvent sans faire le point, simple v\u00e9rification que \u00ab Le lien est \u00bb d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, entre toutes choses. je poss\u00e8de un cabinet de curiosit\u00e9s dont je perds l\u2019usage \u00e0 mesure que j\u2019en \u00e9cris l\u2019inventaire, une conqu\u00eate de l\u2019infranchissable barri\u00e8re des corps, des \u00e9nigmes \u00e0 r\u00e9soudre.<\/p>\n\n\n\n<p>Celui-ci qui porte le livre comme un masque d\u2019une main et de l\u2019autre capture son portrait, le titre en guise de nez, t\u00e9l\u00e9phone tendu au dessus de sa t\u00eate.<br>Malheureusement l\u2019image m\u2019appara\u00eet dans le reflet de la vitre embu\u00e9e et sombre, les lettres sont invers\u00e9es, j\u2019ai d\u00fb savoir le titre, je me souviens l\u2019avoir d\u00e9crypt\u00e9, il s\u2019est perdu dans ma m\u00e9moire, seul le bandeau rouge signalant qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une \u0153uvre prim\u00e9e a surv\u00e9cu.<br>Quel prix ? Je ne sais, le jeune homme arborait un sourire que l\u2019on pourrait qualifier de fier, peut-\u00eatre \u00e0 cause des dents qui apparaissaient entre ses l\u00e8vres, ou parce qu\u2019il en \u00e9tait l\u2019auteur ?<\/p>\n\n\n\n<p>Celle-l\u00e0, svelte blonde au joues creus\u00e9es de larmes qui persistent \u00e0 couler, sans quelle n\u2019esquisse un geste pour les retenir ou les essuyer, elle se balance sur le quai sans l\u00e2cher le t\u00e9l\u00e9phone qu\u2019elle tient coll\u00e9 \u00e0 son oreille. Juste au dessus d\u2019elle, pendu au plafond bas de la gare flotte l\u2019effigie d\u00e9gonfl\u00e9e d\u2019une reine des neiges, ou une autre princesse bleue, j\u2019aime particuli\u00e8rement cette photo, une femme qui pleure et je ne saurai jamais pourquoi.<\/p>\n\n\n\n<p>Une m\u00e8re de famille bard\u00e9e d\u2019enfants, au point que l\u2019on se surprend \u00e0 les compter, puis les recompter, oublier qu\u2019ils sont l\u00e0, vocif\u00e9rant leur babil comme un ressac, pour ne conserver d\u2019elle que le haut de son crane, une coiffure de tresses brillantes, son front contre la vitre, l\u2019anneau dor\u00e9 de sa cr\u00e9ole.<\/p>\n\n\n\n<p>Une brochette de filles rom qui partent bosser en bande, celle du milieu porte un pull \u00e0 peluche blanc sigl\u00e9 d\u2019un grand M dor\u00e9 scintillant de sequins qui palpitent au rythme de ses seins.<br>Je prends ! Mon voisin surprend mon geste mais tourne la t\u00eate, ses \u00e9couteurs me hurlent \u00ab Je vois tes vices, je suis pas fou, negro ma cagoule a aussi des trous \u00bb.<br>C\u2019\u00e9tait \u00e0 Ach\u00e8re-ville, m\u2019indique l\u2019information sur le fichier, au-dessus du cimeti\u00e8re je me pr\u00e9cise, o\u00f9 les morts apr\u00e8s les vaches voient d\u00e9filer les trains, lorsque je tente plus tard de trouver le nom de l\u2019artiste auteur de cette chanson.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Ici c\u2019est une vid\u00e9o, conversation entre affair\u00e9s, \u00e0 La D\u00e9fense la mode reprend son droit l\u2019espace de quelques stations, sur l\u2019image la chaussure est italienne, un cuir souple donnant au pied un air fin que son propri\u00e9taire n\u2019a pas, avec en fond sonore, le roulis qui mange un propos dont je ne parviens toujours pas \u00e0 comprendre la teneur, c\u2019est ma langue maternelle pourtant.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur cette autre on se pousse pour descendre l\u2019escalier au bas duquel un homme \u00e0 genoux empi\u00e8te sur le passage \u00e0 gauche, de beaucoup, puisqu\u2019il tient devant lui un bol et une pancarte indiquant qu\u2019il a faim. Je suis parvenue par alchimie \u00e0 en capturer l\u2019essentiel, je peux d\u00e9sormais prouver qu\u2019il est vrai que l\u2019instinct est gr\u00e9gaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la ville, en apn\u00e9e de profondeur, je veille \u00e0 ne pas perdre mon \u00e2me dans la masse informe, tenue debout par la force centrifuge de chairs compact\u00e9es, je choisis de tourner le regard vers l\u2019ext\u00e9rieur.<br>Cela me donne \u00e0 voir des visages flous derri\u00e8re la vitre, grima\u00e7ant leur d\u00e9gout telles les figures accroch\u00e9es au tympan des \u00e9glise, damn\u00e9s livr\u00e9s \u00e0 la voracit\u00e9 de d\u00e9mons velus, l\u2019ange ici bas est \u00e0 d\u00e9busquer au prix d\u2019un regard sur sa singularit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et quand la lumi\u00e8re des plafonniers s\u2019\u00e9teint entre deux stations dans le tunnel noir, les c\u0153urs battent plus fort au point que l\u2019on per\u00e7oit dans le silence immobile et soudain, la palpitation du vivant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tous les jeudi je quitte ma campagne en bout de ligne pour rejoindre la capitale par le Rer A, un cordon que je ne me r\u00e9sous pas \u00e0 couper compl\u00e8tement avec ma vie d\u2019avant dans laquelle le centre jetait ces lieux en p\u00e9riph\u00e9rie.Ce parcours que j\u2019emprunte depuis bient\u00f4t dix ans, m\u2019aspire au ventre de Paris en un sens, de l\u2019autre <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/foule-sentimentale\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Foule sentimentale<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":283,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1671],"tags":[],"class_list":["post-22782","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-personnages-3-foule"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22782","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/283"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=22782"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22782\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=22782"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=22782"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=22782"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}