{"id":22786,"date":"2020-01-13T18:20:07","date_gmt":"2020-01-13T17:20:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=22786"},"modified":"2020-01-13T18:20:08","modified_gmt":"2020-01-13T17:20:08","slug":"dans-la-foule-de-chennai","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/dans-la-foule-de-chennai\/","title":{"rendered":"Dans la foule de Chennai"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">J\u2019ai quitt\u00e9 mon h\u00f4tel \u00e0 deux pas de la gare avec trois amis apr\u00e8s avoir refus\u00e9 un massage ayurv\u00e9dique, propos\u00e9 ici comme un caf\u00e9 \u00e0 d\u00e9guster\u2009! D\u00e8s le franchissement des portantes battantes surmont\u00e9es d\u2019une sculpture de Ganesh, des sons tonitruants agressent mes tympans, les rayons directs du soleil puissant brouillent ma vue. L\u2019adaptation de tous les sens va s\u2019av\u00e9rer indispensable, sinon retourner dare-dare \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. Je poursuis mon chemin, encore h\u00e9b\u00e9t\u00e9e\u2009! J\u2019ai failli faire une chute, sur la chauss\u00e9e, un chien couch\u00e9, des poules \u00e0 la pr\u00e9sence inattendue heurtent mon pas, cela veut dire que je marchais sans regarder le sol, d\u00e9sormais il va me falloir user de mes deux yeux, peut-\u00eatre m\u00eame du troisi\u00e8me\u2009! Porterai-je comme les Indiens le <em>pottu<\/em> sur le front\u2009? Je suis arriv\u00e9e \u00e0 Chennai, l\u2019ancienne Madras, hier, sans mesurer encore ce qui m\u2019attendait, un chaos inimaginable pour nous europ\u00e9ens aux villes organis\u00e9es et surveill\u00e9es. J\u2019avance, mais ne sais pas o\u00f9 poser mes regards, les sollicitations visuelles, sonores et olfactives sont comme un brouillard ambiant qui enveloppe et emporte dans une spirale sans fin. Je ne vois plus mes amis, un moment de panique puis un sentiment de libert\u00e9 r\u00e9jouissant. Seule dans cette foule grouillante et bariol\u00e9e, dans ce vacarme, je poursuis mon chemin sans but, sans carte, sans boussole, sans rep\u00e8re. C\u2019est comme si mes yeux longtemps ferm\u00e9s ou \u00e0 peine ouverts recevaient un \u00e9lectrochoc qui \u00e9branle toute vision habituelle\u2009; imaginer une foule se d\u00e9pla\u00e7ant dans une sorte de labyrinthe et dans tous les sens, vu d\u2019en haut c\u2019est une toile d\u2019araign\u00e9e qui serait affect\u00e9e \u00e0 toutes sortes d\u2019araign\u00e9es, de tailles et couleurs diff\u00e9rentes et qui ne s\u2019entretueraient pas. Ou si certaines l\u2019\u00e9taient cela ne se verrait m\u00eame pas. Tout grouille, des hommes, habill\u00e9s de pantalons amples ou classiques et de chemises blanches impeccables discutent en marchant&nbsp;; la plupart vit dans le slum de Gandhi Nagar infest\u00e9 de rats, qui s\u2019\u00e9tend l\u00e0 tout pr\u00e8s de la gare. D\u00e9filent des femmes en sari, la tresse noire dans le dos rehauss\u00e9e de fleurs, des scooters pilot\u00e9s par le p\u00e8re, la m\u00e8re derri\u00e8re, un enfant serr\u00e9 entre les deux, un autre debout devant le p\u00e8re,&nbsp;des vieilles voitures Ambassador blanches qui klaxonnent sans cesse, des camions Tata bariol\u00e9s et des rickshaws, taxis triporteurs, des v\u00e9los, des bus, des vaches, qui essaient de cheminer dans des directions diff\u00e9rentes. Bizarre, pas de heurts ou minimes, le sourire toujours, l\u2019\u00e9nergie communicative qui s\u2019en d\u00e9gage, c\u2019est le fil magique qui relie tous ces \u00e9l\u00e9ments et leur conf\u00e8re une harmonie singuli\u00e8re et fascinante. J\u2019avance toujours, mais c\u2019est comme si tout mon \u00eatre se transformait, se diluait pour faire partie de cette foule chaotique et harmonieuse \u00e0 la fois. Par moments sensation de flotter puis de poser mon regard sur un objet, un \u00eatre humain, un focus en quelque sorte, cette femme qui pilote son rickshaw rempli d\u2019enfants v\u00eatus de l\u2019uniforme bleu et bleu-marine de leur \u00e9cole, elle \u00e9clate de rire, les enfants aussi, ce ne sont s\u00fbrement pas ses enfants, mais elle est heureuse de les accompagner, un ramassage scolaire, comment peut-il \u00eatre \u00e0 l\u2019heure, seul un enfant un peu repli\u00e9 dans le coin, a un regard sombre, les traits tir\u00e9s, nos regards se croisent, il esquisse un sourire, je voudrais le conna\u00eetre, plus loin un jeune mendiant sur le bord de la rue dont la ligne continue ne peut jamais \u00eatre visible, dans une chaise roulante, son regard intens\u00e9ment noir, je m\u2019approche, lui donne un peu d\u2019argent, il me prend la main, nos mains se serrent, je me noie dans son regard, une \u00e9ternit\u00e9 s\u2019installe, la chaise roulante s\u2019envole, nos \u00e9nergies les plus folles aussi. Nos mains se desserrent, un groupe de touristes tel un bubon pr\u00eat \u00e0 \u00e9clater nous inonde et nous s\u00e9pare. Un camion et une vache ensuite balaient notre r\u00eave \u00e9veill\u00e9. Le flot de la foule me propulse un peu plus loin, j\u2019ai perdu tout rep\u00e8re, je ne le vois plus. Plus loin une femme debout, belle dans son sari bleu et orange. C\u2019est curieux ici la pauvret\u00e9 a un visage toujours de clart\u00e9, les couleurs joyeuses l\u2019emportent, les sourires, les fleurs dans tous les coins et sur les tresses dans le dos des femmes, c\u2019est l\u2019Inde du Sud plus douce que l\u2019Inde du Nord\u2009; elle semble attendre mi-joyeuse, mi-inqui\u00e8te. Elle a une trentaine d\u2019ann\u00e9es. Son regard scrute la foule mouvante, elle regarde comme on regarde la mer, au lointain et tout pr\u00e8s aussi lorsque les vagues l\u00e8chent le sable. Une vache sacr\u00e9e me heurte le dos, je me retourne, surprise, je lui donne une tape amicale, elle a toute sa place, ici, tout se confond, les \u00eatres humains, les animaux, les machines, dans des senteurs de mauvaise essence, mais aussi de fleurs et de fruits. Les m\u00e9langes des composites et des contraires se marient dans un subtil dosage. L\u00e0 un homme au regard dur et m\u00e9prisant me d\u00e9visage. J\u2019active mon \u00e9loignement. Les klaxons tonitruants s\u2019amplifient, la chaleur augmente, je ne sais plus vraiment o\u00f9 je suis et qui je suis, cet \u00e9tat s\u2019amplifie, le temps n\u2019existe plus, je suis devenue un f\u00e9tu de paille que tous les sons, les odeurs emportent. Des boutiques \u00e0 la devanture ouverte exposent toute une gamme d\u2019objets h\u00e9t\u00e9roclites, le vendeur parfois assis sur un haut tabouret a des allures de chef d\u2019orchestre de la cacophonie ambiante, beaucoup d\u2019affiches sur les murs. L\u00e0 pr\u00e8s d\u2019un \u00e9tal, l\u2019atmosph\u00e8re embaume le poivre, le curry et la cardamome. Des parfums se m\u00ealent aux odeurs d\u2019\u00e9pices, des fleurs de jasmin, roses, \u0153illets et hibiscus, pr\u00e9sent\u00e9es dans des vasques remplies d\u2019eau ou nou\u00e9es en guirlandes. De partout des interpellations \u00e9clatent dans la permanente clameur des klaxons. Les gaz d\u2019\u00e9chappement multiples irritent la gorge et les yeux. Dans cette cohue et ce vacarme, le torrent humain est en expansion permanente, chacun s\u2019y fraye un passage<a>. <\/a>Impossible de d\u00e9limiter la largeur de la rue et des trottoirs, tout est recouvert. Un frisson anime la foule de bien \u00eatre puis de peur. Un singe Macaque Rh\u00e9sus vient de mordre un enfant, un groupe l\u2019entoure, les secours arrivent vite comme par magie, l\u2019enfant est emport\u00e9. Curieuse sensation de faire partie d\u2019un tout dans lequel le temps n\u2019existe plus\u2009; la poche d\u2019espace libre du secours port\u00e9 dispara\u00eet et la vague se reforme encore plus haute. Ici, la mort et la vie sont \u00e9troitement m\u00eal\u00e9es, chacune envoyant tour \u00e0 tour ses tentacules, la peau le per\u00e7oit, dans les fourmillements qui l\u2019agitent. Entrelacement de sensations telluriques fortes \u00e9manant de cette terre foul\u00e9e par de multiples pieds, pattes et engins, sensations d\u2019aspirations cosmiques jaillissant de ce ciel bleu et enivrant, tout se m\u00eale, plus d\u2019en haut et d\u2019en bas, tout est sens dessus dessous. Elle n\u2019a plus de souvenirs, elle se confond avec cette masse qui l\u2019avale comme un monstre marin affam\u00e9. Fusion sensorielle, plus rien ne se distingue sinon un grand mouvement o\u00f9 tous les sens hautement sollicit\u00e9s, s\u2019inclinent. Quand reprendra-t-elle sa forme initiale, une, mais \u00e9triqu\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai quitt\u00e9 mon h\u00f4tel \u00e0 deux pas de la gare avec trois amis apr\u00e8s avoir refus\u00e9 un massage ayurv\u00e9dique, propos\u00e9 ici comme un caf\u00e9 \u00e0 d\u00e9guster\u2009! D\u00e8s le franchissement des portantes battantes surmont\u00e9es d\u2019une sculpture de Ganesh, des sons tonitruants agressent mes tympans, les rayons directs du soleil puissant brouillent ma vue. 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