{"id":22806,"date":"2020-01-15T06:50:00","date_gmt":"2020-01-15T05:50:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=22806"},"modified":"2020-01-18T00:21:57","modified_gmt":"2020-01-17T23:21:57","slug":"foule-en-file-descalier-a-quai","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/foule-en-file-descalier-a-quai\/","title":{"rendered":"Foule en file (d\u2019escalier \u00e0 quai)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-normal-font-size\"><em>\u00ab&nbsp; \u2026mais dans une foule les visages ne comptent pas seuls nuques et oreilles ont leur vie propre\u2026&nbsp;\u00bb <\/em>O.&nbsp;&nbsp;Mandelstam&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ceux qui se sont couverts comme en hiver, et portent\u00a0un\u00a0grand froid en dedans.\u00a0\u00a0Ceux qui ont cru apercevoir la pluie dans un nuage et disparaissent dans leurs habits caoutchouteux. Ceux qui se sont gliss\u00e9s dans des \u00e9toffes trop l\u00e9g\u00e8res et remontent leurs cols en regardant le ciel. On les voit du carrefour se ruer vers le grand escalier, sous la rame tonitruante. Les gris. Les bleus. Les noirs, clair ou sombre. Les chin\u00e9s. Les bruns. Pour combien de jaunes, de verts, de roses ou de rouges. Ce chapeau de pluie pourtant, rouge \u00e0 poids de coccinelle, comme un chapeau d\u2019enfant mais sur une grosse t\u00eate triste. Une veste \u00e0 carreaux avec\u00a0\u00a0une \u00e9norme valise qui s\u2019immobilise dans le flux pour changer de manche. Les deux bouches coll\u00e9es sous l\u2019horloge et quand on se rapproche on voit les mains crisp\u00e9es et le rictus des joues, et quand on se retourne elles sont toujours coll\u00e9es. On a rejoint la file au pied du grand escalier.\u00a0Courant d\u2019air et battues d\u2019ailes. Roucoulements de becs sales. Les vrombissements au feu orange. Les sifflets hach\u00e9s du flic. En se tournant sur la gauche,  la gu\u00e9rite qui s\u2019effeuille, les t\u00eates en Une agit\u00e9es comme des marionnettes aplaties. Une main  jette des pi\u00e8ces (l\u2019appoint tinte dans la gamelle de fer) puis press\u00e9e elle\u00a0\u00a0roule\u00a0\u00a0Le Parisien du jour dans son gant. Une touche jaune cadmium, c&rsquo;est comme un coup de corne muet, repousse les gris ( bitume, \u00e9toffes, ciel) : des ma\u00efs couch\u00e9s sur un brasero et cette gueule noire qui mord \u00e0 pleines dents un \u00e9pis tout grill\u00e9. Sous les poutres m\u00e9talliques le freinage de la rame a\u00e9rienne se prolonge en acouph\u00e8nes transitoires. On n&rsquo;entend plus le violon du couloir.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceux qui se sont emmitoufl\u00e9s. Ceux qui montrent&nbsp;leur peau dans l\u2019\u00e9chancrure du col. \u00c9paules, cr\u00e2nes, nuques en file, dans l\u2019ordre d\u2019arriv\u00e9e et qui se pressent vers le haut en \u00e9quilibre pr\u00e9caire sur les marches. Tout serr\u00e9. Amalgam\u00e9. Au ralenti. Ou stagnant. Avec de subites acc\u00e9l\u00e9rations. Occiputs et nuques au premier chef. D\u00e9tails \u00e0 port\u00e9e d\u2019\u0153il ( l\u2019\u0153il cherche nomenclature ). Grossissement comme \u00e0 la loupe&nbsp;: poils, cheveux, peau. Vues de dos. De profil. Quelques  trois quarts en anamorphose. Pr\u00e9cipit\u00e9 de m\u00e8ches, de boucles, de queues plus ou moins longues, de nuques rafraichies, de calvities, de chignons, de tresses simples ou d\u00e9multipli\u00e9s serties de perles \u00e0 l&rsquo;africaine.&nbsp;&nbsp;Pr\u00e9cis de peaux \u2014 du brun noir au blanc jaune \u2014 nues ou peintes (cette cr\u00e8me teint\u00e9e qui fait paquet sous la pommette), grains de rousseur,&nbsp;&nbsp;bouton pr\u00eat \u00e0 percer, rares taches de naissance,&nbsp;&nbsp;ridules,&nbsp; rides, cicatrice qu\u2019on remarque \u00e0 l\u2019arcade sourcili\u00e8re. Peau qui s\u2019approche trop en reculant, qui veut se coller, qui sue,  qui se craqu\u00e8le. Purulente, ecz\u00e9mateuse ou d\u2019une douceur \u00e0 pleurer, \u00e0 baiser sur le champ. Oreilles sans histoires particuli\u00e8res. Oreilles duveteuses avec des poils parfois tr\u00e8s longs. Oreille \u00e0 conduit obstru\u00e9 de c\u00e9rumen. Oreille \u00e0 oreillettes. Oreille fauniques.  Oreilles  tr\u00e8s rassurantes \u00e0 lobes de bouddha. Lobes nus ou gr\u00e9\u00e9s d\u2019or. Arr\u00eates nasales longues ou br\u00e8ves, \u00e0 bosse, en trompette ou simplement l\u00e9g\u00e8rement convexe ou bien tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement concave. Narines velues, opalines ou rougies par un rhume. Mentons b\u00e9gus ou prognathes. L\u00e8vres entrouvertes tout en chair, ou fines, trop fines, ferm\u00e9es avec une col\u00e8re en dedans&nbsp;et les plis descendants autour des&nbsp;&nbsp;l\u00e8vres qui voudraient dire. Des l\u00e8vres qui se parlent tout \u00e0 coup trois marches plus haut.&nbsp;&nbsp;\u00ad\u2014 J\u2019avais pourtant demand\u00e9 un cong\u00e9 il y a longtemps. \u2014 Et on te l\u2019a&nbsp;&nbsp;refus\u00e9&nbsp;?&nbsp;&nbsp;\u2014 Trois ans dans la boite \u00e7a ne joue pas en ma faveur. On aper\u00e7oit le profil dans l\u2019enveloppe bleue du foulard&nbsp;assorti \u00e0 l\u2019\u0153il. C\u2019est la premi\u00e8re qui a parl\u00e9, elle est jolie avec sa touche de rose poudr\u00e9 aux l\u00e8vres. Et l\u2019autre, des cheveux bouffis, une montgolfi\u00e8re de boucles blondes, tout en laque. Derri\u00e8re, un grand nez  semble les regarder. Odeurs et fragrances&nbsp;: d\u2019after-shave, de d\u00e9odorant, de parfums, d\u2019urine (l\u2019urinoir du boulevard&nbsp;?), de sueur, de Gauloise froide, d\u2019am\u00e9ricaine \u00e0 peine \u00e9teinte, d\u2019Amsterdammer, de frite, de linge s\u00e9ch\u00e9 en tas, de lait r\u00e9gurgit\u00e9, de caf\u00e9 cr\u00e8me, de pain chaud, d\u2019haleine fluor\u00e9e, de dent cari\u00e9e, d\u2019alcool, de fleurs\u2026 Oui soudain&nbsp;! De fleurs. De roses th\u00e9. Un bras s\u2019extirpe avec un&nbsp;&nbsp;bouquet de papier cristal froiss\u00e9 qu\u2019il tend \u00e0 bout de bras \u2014 Excusez ! Pardon, attention &#8230; Et l\u2018autre main qui avance un billet.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et la foule qui se presse vers le bas. Qu\u2019on croise dans l\u2019escalier.&nbsp;Ces visages de face dans la file descendante.&nbsp;Ces t\u00eates qui d\u00e9boulent qui ne nous disent rien, dont on ne retient rien. Impression de flou. De glissement.&nbsp;De train\u00e9es de peau et d&rsquo;\u00e9toffe. &nbsp;La wax d\u2019un boubou comme un tableau anim\u00e9. En arr\u00eatant le flux au hasard, on voit : un b\u00e9b\u00e9 roux dans l\u2019\u00e9chancrure d\u2019un manteau avec des yeux qui sont comme des phares articul\u00e9s. Trois t\u00eates de bureau pos\u00e9es sur des \u00e9paules infroissables. Des joues qui rebondissent sur un col roul\u00e9 irlandais \u00e9pais et trop serr\u00e9. Un nez en pied de marmite. Un bonnet \u00e0 pompon. Ce visage de femme qui usurpe une place dans le cours des souvenirs oubli\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le quai de la 4 tous sont en ligne sur deux files. En face c&rsquo;est comme une sc\u00e8ne presque vide. Les corps allong\u00e9s sur les bancs et les bouteilles renvers\u00e9es. Une affiche les surplombe. Une grosse dame devant une machine \u00e0 laver.&nbsp;&nbsp;Et la voix qui disait \u00ab&nbsp;Ne reste jamais pr\u00e8s du bord, pas, ma ch\u00e9rie, et tiens la main de ton fr\u00e8re&nbsp;\u00bb. Barb\u00e8s Al\u00e9sia aller retour  cinq fois par semaine. Tu t\u2019es mise sur la premi\u00e8re ligne pour regarder les rats sur la voie. Ton fr\u00e8re sifflote du Beethoven (il veut faire chef d\u2019orchestre). \u2014 L\u2019autre jour quelqu\u2019un a pouss\u00e9 quelqu\u2019un et le conducteur a pas eu le temps de freiner et le jour d\u2019apr\u00e8s quelqu\u2019un a saut\u00e9 et le conducteur a pas pu\u2026&nbsp;deux morts et deux demi journ\u00e9es d\u2019interruption de la chair partout. Tu regardes les rails mais tu ne vois pas le sang. Tu penses que les rats ont fini le boulot.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>AUTRE DE FOULES<\/strong> ET DE <strong>GROUPES<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>GARE\/1<\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p>Sous la grande horloge  ils sont assis en travers de leurs malles, leurs t\u00eates penchent comme s\u2019ils dormaient. Ils dorment. De longues heures que le moment du d\u00e9part n\u2019est pas venu. Les porteurs halent les bagages, ils forment des murets de valises ajour\u00e9s et tremblants. Quelqu\u2019un d\u00e9plie un journal grand comme une carte de navigation. Dans leurs robes d\u2019\u00e9t\u00e9 elles agitent un \u00e9ventail de fortune: une revue, un chapeau, des gants. Il y a trois fillettes immobiles dans des robes de f\u00eate en cr\u00e9pon. Il y a des passants v\u00eatus de noir, ils passent. Une femme court apr\u00e8s un enfant que la vue d\u2019un marchand ambulant happe \u00e0 l\u2019autre bout du trottoir, elle le rattrape par le bras. Il veut le cheval, la carabine, les bonbons! \u00ab If you want something ask it nicely \u00bb et l\u2019enfant crie plus fort. \u00c0 l\u2019angle du trottoir le vendeur de glace \u00e9crit Hazelnut and Chocolate sur l\u2019ardoise de sa voiture couleur cr\u00e8me et sur l\u2019autre trottoir le cireur lustre des souliers noirs et blancs. Des voyageurs s\u2019engouffrent sous le porche \u00e9norme de la gare. M\u00e9tro, taxis, tramway, voiture \u00e0 cheval, camions de livraisons, pi\u00e9tons. Il est midi, tout s\u2019acc\u00e9l\u00e8re. Le snack est \u00e0 quelques pas sur la gauche du grand hall. Dans la salle briquet\u00e9e repeinte en blanc l\u2019odeur de graisse br\u00fbl\u00e9e soul\u00e8ve le c\u0153ur. Ici on peut manger \u00e0 toute heure, des pains gav\u00e9s d\u2019oignons et de viande rabougrie, du choux cru plong\u00e9 dans la cr\u00e8me, mais aussi du porc au caramel, de la soupe aux pois \u00e9paisse comme une pur\u00e9e, des pommes de terre grill\u00e9es tr\u00e8s sucr\u00e9es. Derri\u00e8re le bar une serveuse glisse des saucisses dans la longueur de demi pains noy\u00e9s de cr\u00e8me. On voit passer des glaces qui s\u2019effondrent dans leurs coupes de verre, des tartes meringu\u00e9es couvertes de bonbons, des pintes d\u00e9bordant de mousse, des sirops jaunes et roses avec des pailles g\u00e9antes. Des enfants, trois \u00e0 cinq en plusieurs tailles par paire de p\u00e8re et de m\u00e8re, serres t\u00eates, rubans, coupes rases, mangent leurs pop-corn XXL encartonn\u00e9s. Un b\u00e9b\u00e9 avec des yeux \u00e9normes r\u00e9gurgite sa glace sur sa turbulette de satinette banche. La moustache dubitative du p\u00e8re. La maigreur des mains qui avancent le bavoir. Une robe \u00e9chancr\u00e9e sur la derni\u00e8re banquette avec l\u2019arcade de sourcils \u00e9pil\u00e9s qui sautent pardessus la monture des lunettes. Les deux de dos qui ont gard\u00e9 leur chapeau. Les deux de face qui ont gard\u00e9 leur casquette. Celle qui se fait la bouche en rose. Celui qui cure son nez au bourre pipe. Ceux qui ont des manteaux d\u2019hiver gris avec des cols \u00e0 tarte et leur peau toute blanche s&rsquo;est couverte de sueur. Celle qui boite vers les lavabo. Celui qui dodeline du chapeau devant l\u2019addition. Des genoux boudin\u00e9s enserrent une valise. Et tous ces sacs de papiers sur une  banquette de moleskine, ce chien minuscule qui m\u00e2chonne un ruban rouge sang. Des  mains qui se serrent,  par  dessus un plat encombr\u00e9 de d\u00e9chets. Un bouquet de fleurs blanches qui a fan\u00e9 sur un carton \u00e0 chapeau.  La dentelle du tablier aux initiales du snack qui se faufile dans les trav\u00e9es. Les fumeurs qui boivent un caf\u00e9 transparent dans des tasses de verres. Les serveuses qui se pressent de d\u00e9barrasser les tables. Le prochain coup de feu est \u00e0 15h pour le train de Boston. Sur une table deux pintes vides et l\u2019omelette s\u2019\u00e9tale froide sur son assiette de verre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MUR\/2<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est avant et le mur est si haut. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 ils ne peuvent pas voir. Ils attendent en rang serr\u00e9. Des manteaux, des \u00e9charpes, leurs bonnets mais aussi des t\u00eates nues, des robes d&rsquo;\u00e9t\u00e9, leurs \u00e9paules nues. Des bottes, des escarpins, des sandales m\u00eame des pieds nus. Aux mains les alliances, leurs bagues ou rien, leurs doigts. Quelques uns portent des gants. Les plus petits portent des moufles. Des bijoux d&rsquo;oreilles scintillent. Des cheveux noirs et blonds, leurs chevelures rousses. Une \u00e9pingle \u00e0 cheveux, elle brille. Une parure sur une nuque tr\u00e8s p\u00e2le. Cette \u00e9corchure. Qui l&rsquo;a bless\u00e9e? Clara ne me voit pas. Tourn\u00e9e, avec eux elle regarde. Elle regarde le mur. S\u2019il y a une porte. Ils demandent. Et quand elle s&rsquo;ouvrira.  Ils demandent. Je vois la nuque de Clara qui saigne. Je me souviens d\u2019un oiseau dans l&rsquo;arbre tr\u00e8s haut. Un rouge gorge. Il chantait. Clara ne s&rsquo;est pas retourn\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp; \u2026mais dans une foule les visages ne comptent pas seuls nuques et oreilles ont leur vie propre\u2026&nbsp;\u00bb O.&nbsp;&nbsp;Mandelstam&nbsp; Ceux qui se sont couverts comme en hiver, et portent\u00a0un\u00a0grand froid en dedans.\u00a0\u00a0Ceux qui ont cru apercevoir la pluie dans un nuage et disparaissent dans leurs habits caoutchouteux. 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