{"id":22899,"date":"2020-01-16T06:14:07","date_gmt":"2020-01-16T05:14:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=22899"},"modified":"2020-01-16T06:14:09","modified_gmt":"2020-01-16T05:14:09","slug":"a-quand-la-victoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/a-quand-la-victoire\/","title":{"rendered":"\u00c0 quand la victoire&#8230; ?"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"486\" height=\"358\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Capture-d\u2019\u00e9cran-de-2020-01-13-19-31-54.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-22912\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Capture-d\u2019\u00e9cran-de-2020-01-13-19-31-54.png 486w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Capture-d\u2019\u00e9cran-de-2020-01-13-19-31-54-420x309.png 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 486px) 100vw, 486px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Il faudrait oublier, il faudrait pardonner.<br>Ces cohortes, ces rang\u00e9es d&rsquo;\u00eatres vivants encore et class\u00e9s par genre, la nuit froide de l&rsquo;oubli &#8211; tu vois je n&rsquo;ai pas oubli\u00e9 &#8211; ces masses d&rsquo;humains, des millions, il faudrait n&rsquo;y plus penser &#8211; cesser de se rem\u00e9morer des choses &#8211; je ne parle pas des masses de leurs choses, cheveux dents souliers valises v\u00eatements de soie tant de choses, non, je n&rsquo;en parle pas &#8211; ces choses qui eurent lieu mais qu&rsquo;on n&rsquo;a pas vues, il faudrait oublier et pardonner &#8211; il vaudrait mieux ne pas savoir mais c&rsquo;est trop tard, il y avait de la joie, bonjour bonjour les demoiselles, elles \u00e9taient quatre ou cinq, je ne sais plus, j&rsquo;avais une photo ici quelque part, d&rsquo;elles qui souriaient appuy\u00e9es \u00e0 une balustrade, sans doute la corniche, quelque chose du genre \u00e0 la Marsa peut-\u00eatre &#8211; \u00e7a me para\u00eet trop loin, mais je ne sais pas ce qu&rsquo;elles faisaient, je ne les connais que de loin, c&rsquo;\u00e9tait apr\u00e8s, ce jour-l\u00e0, un treize mai, elles n&rsquo;avaient pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole (y avait-il seulement \u00e9cole ?) seize ou dix sept ans mais toute la ville \u00e9tait dans la rue, c&rsquo;\u00e9tait en quarante trois et tout le monde allait acclamer l&rsquo;arm\u00e9e, des r\u00e9giments entiers, des bataillons rang\u00e9s parfois (non ce serait pour le lendemain, le surlendemain, la parade des uniformes repass\u00e9s) &#8211; des centaines de milliers de personnes criaient et faisaient les signes du bonheur et chantaient la joie de vivre, levaient les bras, heureux joyeux gais certains faisaient le signe de la victoire de deux doigts \u00e9cart\u00e9s, les hommes en arme et uniforme marchaient sur l&rsquo;avenue et sur les trottoirs on les applaudissait, ils souriaient et on riait on \u00e9tait tellement heureux on les aimait &#8211; c&rsquo;\u00e9tait fini, \u00e7a n&rsquo;avait que trop dur\u00e9 mais c&rsquo;\u00e9tait fini, et la guerre commen\u00e7ait \u00e0 changer de camp, la victoire avait fini par choisir, les prisonniers par centaines, les camps o\u00f9 les parquer, les chars, les hommes, les rires et les chevaux les sourires, les baisers qu&rsquo;elles envoyaient les clins d&rsquo;\u0153il &#8211; je me souviens qu&rsquo;elle m&rsquo;avait racont\u00e9 les chicklets et le chocolat &#8211; la joie de se sentir vivantes, gagnantes un peu mais heureuses de vivre &#8211; pardonner, et oublier &#8211; \u00eatre l\u00e0, les voir passer, se sentir ensemble une esp\u00e8ce de communion, dire non \u00e0 la mort &#8211; je ne me souviens pas qu&rsquo;elle m&rsquo;ait racont\u00e9 ce jour-l\u00e0 &#8211; quelques mois plus tard, celui qui deviendrait son mari irait s&rsquo;engager, il n&rsquo;avait pas vingt ans, il serait form\u00e9 \u00e0 marcher au pas apprendre des chansons de garde de carabin d&rsquo;homme maniement du fusil monter d\u00e9monter &#8211; hurler oui mon capitaine ! &#8211; , puis on les entasserait dans des navires destination Tarente, des milliers et des milliers de jeunes hommes, cinq litres de sang chacun, un casque un uniforme dans les kakis &#8211; il faudrait oublier &#8211; des armes, la discipline et la peur au ventre &#8211; il n&rsquo;en parle pas dans <a rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"son cahier (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"http:\/\/www.pendantleweekend.net\/category\/employe-aux-ecritures-carnets-44-45\/cahier-39-45\/\" target=\"_blank\">son cahier<\/a>, mais elle \u00e9tait l\u00e0, comme le courage, comme l&rsquo;\u00e9lan comme la certitude d&rsquo;avoir raison et d&rsquo;avoir \u00e0 se battre, \u00e0 donner sa vie m\u00eame si on savait bien qu&rsquo;on ne la demandait pas &#8211; jamais il ne m&rsquo;en a dit un tra\u00eetre mot &#8211; des milliers d&rsquo;entre eux, des millions, d&rsquo;ici comme de l&rsquo;autre bord &#8211; des milliers et des milliers de tonnes d&rsquo;obus et de bombes, des balles, des coups de revolver de fusil de mitraillette &#8211; couteaux lames d\u00e9fenses ba\u00efonnettes &#8211; et puis ensuite encore d\u00e9barquer dans l&rsquo;eau froide du matin, la nuit froide &#8211; la c\u00f4te d&rsquo;Azur o\u00f9 nous irions en vacances quinze ou vingt ans plus tard &#8211; ces bruits de bottes ou de chaines, chenilles et canons, les bombes, les \u00e9clats les cris les morts les bless\u00e9s les cris les fum\u00e9es hurler bras mains arrach\u00e9s yeux crev\u00e9s et pleurs &#8211; on imagine mais on devrait oublier  &#8211; Monte Cassino, la campagne d&rsquo;Alsace &#8211; ces foules-l\u00e0, ces foules-l\u00e0, des milliers et des milliers d&rsquo;hommes et de femmes qui crient hurlent courent &#8211; Santiago les cris les balles les assassinats, le stade tu sais bien Victor Jara &#8211; aujourd&rsquo;hui encore tu sais &#8211; il faudrait oublier il faudrait pardonner &#8211; ne penser qu&rsquo;\u00e0 la joie &#8211; celle qu&rsquo;il y avait un vingt-cinq avril, Rossio noir de monde, la chanson Grandola vila Mor\u00e9na, l&rsquo;avenue de la Libert\u00e9 les rires les pleurs les gens qui se serrent dans les bras parce que le cauchemar finit &#8211; les \u0153illets rouges parce que c&rsquo;est plus beau une arm\u00e9e qui ne tire ni ne tue (oui, mais \u00e0 quoi \u00e7a sert, alors ?) &#8211; enfin la lib\u00e9ration, m\u00eame si du haut d&rsquo;un immeuble des salauds tiraient encore sur la jeunesse &#8211; mais ceux-l\u00e0 toucheraient leurs retraites dans les ann\u00e9es quatre vingt dix, ils vivraient et couleraient des jours heureux au bord de l&rsquo;oc\u00e9an, Bel\u00e9m ou Caiscas &#8211; ce sont ces chants-l\u00e0, les vainqueurs, ce sont ces images qui reviennent, celles du si\u00e8cle dernier &#8211; \u00e7a n&rsquo;est jamais fini, c&rsquo;est en cours &#8211; on se bat on a des choses \u00e0 d\u00e9fendre, on se doit de descendre dans la rue, on se retrouve &#8211; on tire et gicle le sang &#8211; cinq litres chacun &#8211; on est l\u00e0, les ann\u00e9es passent, des boulevards de la rive gauche, de la rue Gay-Lussac o\u00f9 br\u00fblaient les voitures, dans le cocktail molotov il faut mettre du martini mon petit disait L\u00e9o &#8211; on rit on chante on oublie, viens, on oublie &#8211; mais c&rsquo;est que c&rsquo;est l\u00e0, encore toujours, on a chang\u00e9 de si\u00e8cle, on a chang\u00e9 de billets de banque, les enfants sont n\u00e9s &#8211; un treize mai, la fille de mon vieil ami qui s&rsquo;est retir\u00e9 sur la c\u00f4te d&rsquo;Azur, cette fille-l\u00e0 c&rsquo;est un treize mai qu&rsquo;elle est n\u00e9e &#8211; si\u00e8cle dernier &#8211; trente deux ans aujourd&rsquo;hui &#8211; il y eut aussi le quarteron de g\u00e9n\u00e9raux \u00e0 la retraite, les bombes sous les tables des caf\u00e9s, pacifier disaient-ils, gorges tranch\u00e9es g\u00e9g\u00e8nes et j&rsquo;en passe il y en eut des cohortes et des bains de sang &#8211; on chante on boit on oublie, ah oui, j&rsquo;ai oubli\u00e9 de dire sans doute aussi l&rsquo;alcool, la joie de vivre, de se sentir vivant et heureux, cette chaleur ce soleil, les uns avec les autres, des fr\u00e8res en somme, les embrassades et les baisers, les chewing-gum et les barrettes de chocolat, les cigarettes comme je suis content de te revoir&#8230; &#8211; on ne savait pas encore la Pologne on s&rsquo;en doutait peut-\u00eatre, on s&rsquo;\u00e9tait engag\u00e9, souvent on se demande ce qu&rsquo;on aurait fait dans les m\u00eames conditions, mais il faut regarder devant soi, droit devant soi la vie (je me souviens de madame Rosa, ah Simone&#8230;) &#8211; ces foules de corps charri\u00e9s par les bulldozers, ce serait pour plus tard, en terre on les enfouirait &#8211; et alors aujourd&rsquo;hui, une vieille femme dans sa chambre de Marseille, en bas dans la rue, des gens courent crient fuient une foule de gens qu&rsquo;on pourchasse qu&rsquo;on \u00e9borgne, des hommes en arme noirs de haine et sans doute autrement harnach\u00e9s que par le simple alcool &#8211; cette dame-l\u00e0, quatre vingts ans, qui meure &#8211; personne pourtant n&rsquo;a tir\u00e9 cette grenade, ou du moins on ne sait pas qui &#8211; aujourd&rsquo;hui encore, comme toujours, mais serait-ce qu&rsquo;on aime la guerre ? Pardonner, oublier, rire et chanter, une chanson (\u00e0 quoi \u00e7a peut bien servir si c&rsquo;est d\u00e9sarm\u00e9 ?) &#8211; se battre, d\u00e9filer, chanter et se sentir vivant &#8211; \u00e0 quand la victoire&#8230; ?   <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il faudrait oublier, il faudrait pardonner.Ces cohortes, ces rang\u00e9es d&rsquo;\u00eatres vivants encore et class\u00e9s par genre, la nuit froide de l&rsquo;oubli &#8211; tu vois je n&rsquo;ai pas oubli\u00e9 &#8211; ces masses d&rsquo;humains, des millions, il faudrait n&rsquo;y plus penser &#8211; cesser de se rem\u00e9morer des choses &#8211; je ne parle pas des masses de leurs choses, cheveux dents souliers valises <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/a-quand-la-victoire\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">\u00c0 quand la victoire&#8230; ?<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":86,"featured_media":22914,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1590,1671],"tags":[],"class_list":["post-22899","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-un-hiver-personnages","category-personnages-3-foule"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22899","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/86"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=22899"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22899\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/22914"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=22899"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=22899"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=22899"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}